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LES ARMÉES ESPAGNOLES ET ALLEMANDES

— LE CONNÉTABLE DE BOl'RBON ET LE CAPITAINE FRON DS BERG. PRISE ET SAC DE ROME.

Au commencement de l’année 1527 , le pape Clément VII voyait se former un orage terrible qui ne menaçait pas seulement l’Italie , mais Rome et sa personne sacrée même. Dans un siècle où la papauté était l’objet d’attaques de toute nature , il ne pouvait guère espérer que les scrupules religieux arrêteraient le souverain qui , au titre de roi très-catholique , joignait la couronne du saint-empire romain. Dans un rescrit lancé au mois de septembre , Charles-Quint s’était étonné de voir un pape verser, pour un intérêt politique, le sang chrétien; il avait déclaré tout à fait contraire à la doctrine évangélique cet emploi des armes temporelles par le père de l’Église , tournant ainsi contre Clément Vil en deçà des Alpes les doctrines mêmes qu’il prétendait combattre au delà. Comment se refuserait-il à faire usage de ses armées, aux portes de Rome, lorsque la politique

pontificale avait récemment opposé les plus puissants obstacles aux progrès de son ambition?

Instruit par l’expérience , Clément VII n’avait plus que le choix entre une soumission complète et prompte , ou une résistance désespérée. Il ne sut point encore se décider et se tenir à l’une ou à l’autre. Résolu d’abord à combattre, il envoya Renzo de Ceri, mis à la tête des bandes noires, et Vitello Vitelli au-devant du vice-roi de Lannoy, qu’ils surprirent à Frosinone, le dernier jour de janvier, et obligèrent de se retirer en désordre à Ceperano, sur le territoire de Naples. Ce premier succès l’encouragea ; il donna ordre à Renzo de Ceri d’entrer avec six mille hommes dans les Abruzzes, et à Vitello de marcher sur la ville de Naples, tandis que Navarro la bloquerait par mer. Le mouvement réussit. Aquila et Tagliacozzo tombèrent aux mains de Ceri. Le vice-roi de Lannoy recula devant Vitello jusque sous les murs de Gaëte; et Navarro s’empara, après bombardement, de Castellamare et de Torre-del-Græco , postes avancés de la place.

Au nord, les choses n’allèrent pas aussi bien. Le connétable avait , à force d’argent , arraché ses troupes de Milan, passé le Pô le 30 janvier, tandis que le duc d’Urbin malade était à Casal-Maggiore auprès de sa femme , et enfin opéré sa jonction le 12 février à Firenzuola avec les troupes de Frondsberg. Le pape ne s’en inquiéta pas beaucoup d’abord , espérant que le duc d’CJrbin et le marquis de Saluces parviendraient bien à arrêter une armée qui marchait assez diilicilement sans provisions et sans vivres dans un pays ennemi. Mais '

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Urbin avait conçu un fort savant plan de campagne. Comparant dans ses souvenirs classiques le connétable de Bourbon au Carthaginois Annibal, il s’était mis en tête d’en venir à bout à la façon de Fabius Cunctator, en temporisant. Il avait donc ordonné au marquis de Saluces de reculer devant les Impériaux sans accepter le combat, en laissant seulement des garnisons suffisantes pour défendre les villes , tandis que lui-même suivrait Bourbon toujours à une distance de vingt-cinq milles sans l’attaquer, mais en se grossissant au fur et à mesure des troupes qu’il retirerait de leurs garnisons. Comptait-il contraindre ainsi le connétable de Bourbon à s’enfoncer dans le midi de la Péninsule, où il l’aurait acculé ? Il ne s’expliquait point là-dessus, mais il laissait entrevoir l’arrière-pensée de ne point s’éloigner trop du territoire de la république de Venise , qu’il était chargé de défendre. En vain Guicciardini , soupçonnant qu’Urbin marchandait peut-être ses services pour se faire restituer Montefeltro, voulut obtenir du pape ce sacrifice, qui aurait peut-être modifié les plans du nouveau Fabius. Dans cette guerre nationale , chacun ne pensait qu’à soi. Aussi tous ne tardèrent-ils pas à être punis comme ils le méritaient.

Le connétable de Bourbon , qui marchait entre deux armées avec une cohue affamée et obligée de s’étendre démesurément pour vivre, arriva sans combattre, le 7 mars, et en pillant sur son chemin tous les villages, à San-Giovanni , dans le Bolonais. C’étaient l’ex-chancelier Morone , devenu le fidèle conseiller de Bourbon depuis qu’il en avait racheté sa grâce, et le duc de Fer-

m TROISIÈME ÉPISODE.

rare , disait-on , qui avaient conseillé au connétable cette marche rapide sur le centre de l’Italie. L’orage , et un un orage terrible, menaçait évidemment Florence ou Rome, c’est-à-dire Clément VII. Pour qui connaissait celte armée en marche , il y avait de quoi trembler. Malgré l’imminence du péril , Urbin continuait son système de défense ; l’argent et les secours de France n’arrivaient pas ; les armées du pape mêmes , victorieuses au midi , commençaient à se mutiner et à se débander faute de paye , et parce qu’il n’y avait guère alors d’armée sans mutinerie. Clément VII tomba tout à coup dans l’abattement. Il se crut trahi; et, profitant de ses derniers succès dans le royaume de Naples , il offrit et obtint par la trêve du 12 mars de payer soixante mille ducats, de restituer les places napolitaines prises et de réintégrer Pompée Colonna dans sa dignité de cardinal , à condition que le vice-roi viendrait à Rome pour la sûreté de la ville et du pontife. Il s’agissait seulement de savoir, comme lors de la trêve de l’année dernière avec les Colonna , si de Lannoy était de bonne foi et, dans ce cas même, s'il n’était pas trop tard.

Ce n’était point une armée dont on disposait à son aise que les vingt-einq mille hommes , lansquenets allemands, piétons espagnols, chevau-légers et bannis italiens que menait ou plutôt qui menaient le connétable de Bourbon. Huit mois de paye étaient encore dus aux Espagnols qu’on avait tirés avec tant de peine de Milan ; les Italiens qui s’étaient joints à eux n’avaient point demandé de solde. Les uns et les autres , connaissant les embarras de l’empereur, se résignaient à ne pas être

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payés, mais, en revanche, il ne fallait point leur parler de discipline ni réprimer leurs excès , si l’on ne voulait entendre retentir le cri menaçant : De l’argent ! de l’argent! Ils prétendaient entrer dans les conseils de leurs chefs, et, depuis longtemps persuadés que le pape était l’ennemi personnel de l’empereur et l’auteur de cette guerre , c’était sur lui qu’ils voulaient venger leur maître. Seulement ils ne savaient pas encore s’ils attaqueraient Rome ou Florence, bien qu’ils jurassent par le sac de cette dernière ville. A ces 1 dispositions les Allemands ajoutaient un autre sentiment non moins dangereux. La plupart de ces lansquenets avaient été levés parmi ces paysans du midi de la Souabe qui avaient été récemment si profondément travaillés par les prédications des anabaptistes. Le secrétaire de Frondsberg, leur chef, Jacob Ziegler, qui avait fait un long séjour à Rome, attribuait, dans une biographie de Clément VII , à ce pape et à sa cour tous les vices : témoignage sinon de vérité , au moins de l’antipathie nationale de ses compatriotes et des opinions de son maître et de son entourage ! Quel mobile plus puissant que l’avidité môme avait-on fait agir pour entraîner si loin des hommes à qui l’on n’avait garanti qu’un demi-mois de solde? Était-il vrai que Frondsberg leur montrait, pendue à son cou, la chaîne d’or avec laquelle il jurait d’étrangler le pape, si celui-ci tombait sous sa main dans le sac de la sacrilège Babylone ?

Qu’on se figure l’effet que produisit , au milieu de ces passions violentes et aigries par les privations , la vue d’un envoyé du pape le 16 mars, et le seul bruit qu’une trêve avait été conclue. Ce n’était pas la première fois

qu’un chef avait été tué par ses soldats pour les avoir rappelés à l’obéissance et à la discipline. Une grande agitation eut lieu d’abord dans le quartier des Espagnols. Quoi ! c’était pour cette fin qu’on les avait arrachés aux délices de la ville de M.ilan et soumis à tant de maux et de fatigues ! Qui leur garantirait maintenant le payement de tout ce qui leur était dû? Tout échauffés, ils prirent enfin leurs armes , et marchèrent sur la tente du connétable en proférant des menaces de mort. Un gentilhomme qui voulut en défendre l’entrée fut tué , Bourbon n’eut que le temps de s’enfuir ; mais sa tente fut pillée, et quelques jours après un de ses plus beaux vêtements retrouvé dans un fossé.

Les Allemands n’étaient pas plus satisfaits : avoir quitté leur pays, traversé tant de montagnes et tant de fleuves, souffert le froid et la faim pour s’en retourner victimes peut-être d’une tromperie du pontife, ils ne s’y résignaient point volontiers ; mais ils étaient retenus par le respect et la confiance qu’ils avaient dans le vieux Frondsberg leur chef. Le lendemain cependant les Espagnols se présentèrent à leurs quartiers , et leur communiquèrent leur colère avec les deux seuls mots de la langue allemande qu’ils connussent : Lanz , lanz! Geld, geld! Frondsberg , averti , fit battre le tambour, former ses troupes en cercle , et se présenta suivi de quelques officiers. Depuis vingt ans il commandait le corps des lansquenets, qui lui donnaient les noms de maître et de père : c’était lui qui avait dressé , discipliné cette arme. On l’aimait, on l’admirait, moins encore pour sa bravoure à l’épreuve que pour les ressources de son

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esprit et son dévouement aux siens. Il essaya de trouver, comme il l’avait fait souvent, le chemin du cœur de ses soldats , mais cette fois rien ne réussit : on lui répondit par le cri de : Geldl geld ! Il voulut se fâcher, et, pour la première fois , ses soldats, ses compagnons dirigèrent leurs lances sur sa poitrine. George Frondsberg était un homme d’une force remarquable que l’âge n’avait point diminuée, et il ne connaissait point la crainte. A cette vue cependant il perdit tout à coup l’usage de la parole, et tomba sur un tambour, frappé d’apoplexie. Il fallut l’emporter. Le lendemain, le duc de Ferrare envoya assez d’argent pour apaiser momentanément les Espagnols ; quant aux Allemands , que Frondsberg ne pouvait plus conduire , ils rentrèrent repentants et sombres dans leur devoir, mais plus désireux que jamais de marcher en avant, comme pour venger leur chef , qui mourut peu de temps après.

A la fin de mars , le connétable reprit sa marche vers le midi par Imola et Forli, malgré l’abondance de la neige et la grosseur des torrents. Le 10 avril il tourna subitement à droite vers les montagnes des Apennins pour déboucher par Meldola dans le Val-di-Bagno , c’està-dire à portée de l’Arno ou du Tibre, de Florence ou de Rome. Évidemment il obéissait à une force irrésistible qui le poussait. Le pape n’avait gardé pour sa défense que cent chevau-légers et deux mille hommes des bandes noires. Sur ses instances, Saluces et Urbin , dont la trêve était loin d’avoir stimulé la bonne volonté, franchirent les Apennins, mais au-dessus de Bourbon, qu’ils laissèrent en avance sur eux de vingt milles , et de manière

seulement à couvrir la ville de Florence , qui leur avait promis une forte somme. De son côté aussi, le vice-roi alla trouver Bourbon à Pieve à Stefano , pour lui offrir cent mille ducats. Les deux chefs restèrent plusieurs jours en conférence sous les yeux des Impériaux , et à ce qu’il parut dans un excellent accord. Mais le résultat de l’entrevue fut que l’armée ne pouvait rétrograder à moins de deux cent quarante mille ducats.

Si l’on ouvre les lettres adressées par l’empereur Charles-Quint à ses généraux et qu’on songe à l’habitude qu’ils avaient de le deviner et de le prévenir, on se convaincra aisément que Rome était condamnée d’avance. Le même souverain , qui parlait souvent au pape d’extirper l’hérésie luthérienne, recommandait dans le mois de février au vice-roi de Lannoy de ne se laisser tromper par aucune trêve de la part de la cour de Rome : « Nous n’obtiendrons rien, disait-il, de ces gens- » là s’ils ne sont une fois bien étrillés. Il nous faut faire » des courroies avec le cuir d’autrui , c’est-à-dire payer » nos armées avec l’argent des autres ; prenons ce que » nous avons sous la main. Il ne faut pas non plus oublier » Florence, qui a mérité une bonne punition. » L'empereur ne fermait pas d’ailleurs toute voie aux négociations, mais il ne promettait de ratifier qu’au cas où les chances de la guerre ne lui feraient point une position meilleure et ne rendraient pas possible un traité plus avantageux. « Le jeu dure trop longtemps , écrit-il le » même mois à Bourbon , ne négligez rien pour que cela » finisse. » Au mois d’avril , dans une autre lettre à celuici, où il ne parle point de la trêve du vice -roi qu’il

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ni

connaît cependant : «Je vois, mon cousin, dit-il, que » vous marchez contre Rome, » 11 se garde bien de le désapprouver. « C’est là, pense-t-il au contraire, qu’on » pourra parler de trêve ou de paix ; » et ce n’est pas à Rourbon qu’il envoie les pleins pouvoirs, pour qu’il ne paraisse pas venir demander la paix , mais bien l’imposer.

Si le vice-roi, homme de cœur et d’honneur pour cette époque, avait traité de bonne foi avec le pape, on voit que l’empereur rendait la conduite de ses agents bien difficile. Quant au connétable, ses intentions étaient plus conformes aux secrets désirs de l’empereur et aux ouvertes convoitises de son armée. 11 n’avait encore recueilli de sa trahison que beaucoup de fatigues, de déceptions et de mépris. En Espagne, un noble castillan avait juré de mettre le feu à sa maison si l’empereur l’y amenait à sa suite. Bourbon savait que ses soldats espagnols le raillaient souvent entre eux, comme un amant malheureux qui manquerait la conquête du Milanais , comme il avait manqué celle de la reine Éléonore , épouse maintenant de François I er . Pour les Allemands mêmes il n’était qu’un aventurier. Prince sans famille , grand seigneur sans vassaux et sans suzerain , général sans autorité, ayant pour soldats des Allemands, des Espagnols et des Italiens, des luthériens et des catholiques , qui avaient juré de le suivre ou plutôt de le conduire, fût-ce à tous les diables, il n’avait pas plus de Dieu que de patrie. Ambition aigrie , cœur ulcéré , il ne poucait forcer la faveur de Charles- Quint qu’en chargeant sa conscience d’une de ces commissions dont chacun repousse la responsabilité, il lui fallait étouffer sa propre

honte sous un forfait et faire taire le mépris des autres par un de ces actes qui glacent les cœurs ou confondent les imaginations.

L’eflroi commençait k gagner la ville de Rome. 11 était venu dernièrement de Sienne un vieillard pâle , maigre , marchand nu-pieds et de grande dévotion , Simon Baptista, qui partageait avec les pauvres le pain de sa mendicité et qui était en grande vénération auprès du peuple. Il se prit à parcourir les rues , l’œil hagard , les cheveux hérissés, déchirant ses haillons avec ces cris : Malheur à toi , Rome ! malheur à toi, pontife Clément ! Il fallut le jeter en prison. Mais l’imagination frappée du peuple se plaisait à tourner les moindres accidents en sinistres pronostics. On avait remarqué qu’un orage terrible avait éclaté le jour où le vice-roi de Lannoy était entré en grande pompe à Rome pour signer la trêve. Depuis, le Tibre avait débordé et inondé une partie de la ville. Enfin on se racontait à voix basse que , dans l’église de Sainte- Marie Trapontine, la madone avait levé le bras sur lequel elle tient l’enfant Jésus , et que la couronne de celui-ci , tombée à terre , s’était brisée en mille morceaux. Clément VII, seul rassuré encore par un message pacifique de Bourbon, avait licencié le reste de ses troupes, quand Bourbon partit d’Arezzo, et reprit tout à coup, le 26 avril , cette route directe de Rome qui depuis plusieurs siècles lui avait amené alternativement tant de bandes armées et tant de troupes de pèlerins.

La seule ressource du pape , après tant de tergiversations et tant de fautes, était maintenant dans un abandon complet, et sa meilleure défense peut-être était son

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prestige. Clément VU reprit les armes aussi inconsidérément alors qu’il les avait posées deux mois auparavant. Il envoya un courrier aux généraux qui étaient sous les murs de Florence pour renouer la ligue et demander du secours ; il mit en vente trois chapeaux de cardinaux , expédient qu’il avait jusque-là toujours refusé d’employer ; il chargea Renzo de Ceri de la défense de Rome et fit un appel à la bourse et aux bras du peuple romain. Ces mesures désespérées eurent peu de succès. Le duc d’ürbin , qui venait d’obtenir de Florence la restitution des deux principaux forts du Montefeltro, détacha seulement Guido de Rongone avec quelques cavaliers sur le chemin de Pérouse, soutenant que lui-même arriverait toujours à temps avec le reste de l’armée. A Rome , il n’y eut pas dans un pareil moment grande enchère sur les chapeaux de cardinaux. L’homme le plus riche de la ville, un certain Dominique de Massimo, offrit cent écus pour sa part de contribution. Renzo de Ceri ne trouva dans les boutiques des artisans, les écuries des cardinaux et des grands et la lie du peuple , que trois mille hommes mal armés à ajouter à quelques Suisses et à quelques bourgeois volontaires. On ne se pressa même guère aux murs et aux retranchements du Borgo. Le mauvais vouloir qu’avait excité l’administration de Clément VII était grand et les partisans secrets de l’empereur nombreux.

Le connétable , parti au contraire sans provisions et sans artillerie, lit une diligence extraordinaire. Nourri à travers le territoire de Sienne par le gouverneur de cette ville gibeline, il arrive aux bords de la rivière délia Paglia ;

elle était grossie par la pluie ; il rompt la force du courant en envoyant la c'avalerie en aval , et en disposant l’infanterie par pelotons de quarante hommes qui se soutenaient et se serraient étroitement les uns les autres. Le 2 mai il est à Viterbe , le k il saccage chemin faisant MonteQascone et Ronciglione , qui lui refusaient des vivres, et le 5 il arrive sur les hauteurs de Monte- Mario, devant la partie de Rome qui comprend sur la rive droite le Vatican , le château Saint-Ange , le Borgo et Transtevère. Sommé par un trompette d’ouvrir les portes aux troupes impériales en route pour Naples, Clément VII fait répondre à ce singulier messager de se retirer s’il ne voulait point qu’on lui envoyât une balle à travers le corps. C’était tout ce que demandait Bourbon.

On pouvait dire encore au seizième siècle , comme au quatrième , quand les Goths et les Vandales étaient sous les murs de Rome , que la barbarie même était aux portes de la civilisation. Depuis bientôt quatre-vingts ans que la capitale de la chrétienté était sortie des misères et des ruines auxquelles le grand schisme 1 l’avait condamnée , la restauration de la papauté et la renaissance des arts s’étaient rencontrées comme pour la relever et l’embellir ; et elle commençait à briller de ces splendeurs qui devaient faire de la ville moderne et vivante la rivale même de la ville morte que les mêmes murs renferment.

La population, tombée à trente mille âmes, était remontée alors à Rome au delà de cent mille , tant l’éclat

1 Voir dans notre Histoire de Rienzi l’état de Rome au quatorzième siècle .

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et le mouvement de la cour pontificale y avaient ramené la vie. Ce n’était plus, il est vrai, pour elle la brillante époque de Jules II, de Léon X, de Bramante, de Michel- Ange et de Raphaël. La basilique de Saint-Pierre interrompue attendait la coupole dont devait la surmonter la vieillesse de Michel-Ange, le vestibule du Bernin et la façade de Charles Maderne. Dans les bâtiments suspendus aussi du Vatican , on ne voyait plus de merveilleuses pages en cours d’exécution , depuis que Michel- Ange avait terminé aux voûtes de la chapelle Sixtine les grandes scènes de l’Ancien Testament, et que Raphaël avait conquis ces chambres célèbres qui portent son nom, aux dépens de fresques antérieures parmi lesquelles une voûte du Pérugin seule avait trouvé grâce. Cependant les cardinaux et les riches Romains continuaient à élever ces villas et ces palais qui font l’ornement des rues, des places et des faubourgs de Rome; et, comme nous l’apprennent les mémoires si curieux de Benvenuto Cellini , tous les élèves de Raphaël , Rosso , Penni le Fat* tore et Jules Romain, trouvaient encore des commandes pour les petites églises, les gros banquiers et les grands seigneurs. Enfin Rome , malgré les préoccupations politiques du moment, était encore la ville de l’Italie et peut-être de l’Europe où se trouvaient les trésors des églises les plus riches , les palais les plus somptueux , les arts les mieux cultivés, le luxe le plus élégant et la vie la plus aisée , la plus bruyante et la plus enviée.

En contemplant Rome des hauteurs du Monte-Mario , les soldats du connétable de Bourbon durent éprouver le même sentiment que les chevaliers de la première

croisade devant Constantinople, c’est-à-dire le désir immense , irrésistible de se rendre maîtres le plus tôt possible de toutes ces richesses. Nous avons déjà essayé de faire connaître ces bandes turbulentes et avides, ces Espagnols au teint basané , à la taille grêle et nerveuse, recouverts d’une saie étroite de couleurs variées et d’un manteau sombre, coiffés d’un petit béret, et armés d’escopettes et de longues rapières; ces Allemands, grands, blonds et robustes , aux vêtements lâches , la tête et la poitrine couvertes de fer , armés de longues lances ou de larges épées. À eux s’étaient joints des chevau-légers sous Philibert de Châlons , prince d’Orange , exilé français comme Bourbon, de l’infanterie calabraise sous Fabrice Maramoldo, enfin une foule de déserteurs de l’armée de la ligue , de soldats licenciés du pape , de bandits et de vagabonds sous une espèce de condottiere, Louis de Gonzague, connu sous le nom de Rodomont. Tout cela arrivait en désordre sans chaussures et les vêtements usés, ayant faim et ayant soif, mais plus avide encore d’argent et d’or , maugréant et jurant en toute langue, et menaçant Rome et ses habitants des vices et des convoitises de toutes les nations.

Il faut voir dans les pamphlets d’un aventurier allemand , le chevalier de Hutten , qui avait vu Rome et qui certainement se fût trouvé parmi les compagnons de Frondsberg s’il n’était mort trois ans auparavant, ce que pensaient les Allemands, par exemple, de la capitale de la chrétienté et du saint-siège. « Dans ce caravansérail , » dit-il , au milieu de son célèbre morceau de la Triade, « où l’on trouve des hommes de toute nation,

» des monnaies de tout genre , des conversations de » toute langue, où l’on ne rencontre que des courtisans, » des prêtres et des scribes, où l’on erre au milieu des » lieux saints , des vieilles ruines et des lieux suspects ; » il est impossible de conserver la foi aux choses sain- » tes, la fidélité aux serments et la santé. On y travaille » à trois choses qu’on ne termine jamais : la sanctifica- » tion des âmes, la restauration des églises, la croisade » contre le Turc. La vraie trinité de Rome, » selon lui , «c’est l’orgueil, l’avarice et la luxure; ses citoyens » Judas, Simon et le Gomorrhéen. » Dans sa Doléance et exhortation contre les papes, il refuse de reconnaître la capitale de la chrétienté dans « cette ville où se croisent » en plein jour avec les cardinaux et les moines , les » femmes à vendre et les spadassins à louer , et où les » chars, les chevaux, les mules et les ânes menaçent » d’écraser le pauvre pèlerin. L’Église , ce n’est pas » pour lui cette tourbe de prêtres et de clercs de toutes » couleurs et de tous habits, ces archevêques, ces évê- » ques et ces prieurs, ces avocats, ces auditeurs, ces » notaires, ces procurateurs, ces scribes et ces tabel- » lions couverts de martre et de zibeline , parés de ru- » bans et amollis dans la ouate , qui tondent le troupeau » au lieu de le faire paître , et qui renchérissent tous les » jours le royaume du ciel pour se procurer les jouis- » sances de la terre ; et cet homme que douze valets » portent sur une litière dorée quand il donne sa béné- » diction , n’est pas, selon lui , le chef de la chrétienté 1 . »

' Voir notre biographie de Hutten , Histoire du temps de ta réforme, t vol., chez Hachette.

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Pour ces bandes espagnoles habituées à suivre partout leurs chefs , et plus dévouées à leur souverain qu’à l’Église, pour ces Italiens exilés ou vagabonds, liés par des haines séculaires de parti à la faction gibeline, tous infectés peut-être sinon des mêmes doctrines, au moins des mêmes sentiments , le fanatisme politique les rendait aussi peu scrupuleux et non moins à craindre. Ainsi fut accompli ce que Hutten avait proposé six années auparavant à l’empereuravec ces mots : « Nous avons assez » de chevaliers et de piétons, assez d’armures et de » chevaux de guerre , assez de lances et d’épées. Mais » c’est à toi de donner l’ordre et d’être notre capitaine. » En avant, puissant empereur, il est temps, fais dé- » ployer les ailes de tes aigles. Nous avons pour nous la » force et la bonne cause. Sus aux Romains , Dieu est » avec nous 1 »

Le connétable de Bourbon avait des pensées plus politiques que la tourbe militaire qui le suivait , comme le prouve ce qu’il faisait dire alors par son confesseur à Charles-Quint. Ce n’était pas pour gorger ses soldats d’argent et de plaisir, ni pour désoler la ville étemelle qu’il était venu sous les murs de Rome. Il espérait rester assez maître de ses soldats pour arrêter à temps le désordre, après avoir arraché par la crainte les sommes dont il avait besoin. En possession alors de Rome et de la papauté qu’il aurait prises et ménagées , il faisait couronner son nouveau maître Charles-Quint au Vatican , et de ses propres mains préparait la restauration de l’empire germanique. L’empereur n’avait plus ensuite , disait-il , qu’à lui confier, à lui Bourbon , la Lom-

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bardie , c’est-à-dire la clef des Alpes ; et Rome devenait enfin, comme on l’avait plusieurs fois rêvé au moyen âge, la capitale du saint-empire romain germanique. Charles-Quint , tout-puissant, prévenait le schisme de l’hérésie allemande , menaçait la France par les Pyrénées, le Rhin et les Alpes, et réalisait la monarchie universelle. Tel était le langage que Bourbon faisait tenir à l’empereur. Quelques-uns ont cru aussi que, pensant davantage à lui-même , il espérait, par la prise de Rome et l’occupation de la Lombardie, s’assurer dans la Péninsule une position d’où il se ferait marchander par François et par Charles-Quint , et obtiendrait de l’un ou de l’autre , au pied des Alpes , un établissement indépen- „ dant qui maintiendrait entre eux l’équilibre.

Quoi qu’il en soit , c’était une entreprise audacieuse pour une armée de trente-cinq mille hommes à peu près, sans artillerie, sans machines de siège et sans provisions, d’emporter une ville comme Rome. Il fallait réussir du premier coup ou périr , car l’armée de la ligue ne pouvait manquer d’arriver bientôt sur les derrières des assiégeants, qui, entre elle, la ville et la faim, risquaient fort d’être détruits. Mais la réputation de Renzo de Ceri, qui dirigeait la défense, était usurpée ; les tranchées et les remparts n’étaient pas en bon état, et on ne pouvait avoir eu le temps de les réparer suffisamment. La ville renfermait un grand nombre de partisans de l’empereur, de gibelins qui ne redoutaient pas l’entrée des Impériaux. Chez les autres , l’égoïsme était si aveugle, que plusieurs nobles et riches Romains ne s’occupaient que de se barricader dans leurs quartiers et dans leurs mai-

sons, et débauchaient, dans leur propre intérêt, les défenseurs recrutés pour les murailles en leur promettant plus d’argent. Bourbon résolut de donner l’assaut le lendemain même de son arrivée, c’est-à-dire le 6 mai 1527.

Rome, traversée, comme on sait, du nord au «sud par le Tibre , se composait alors comme aujourd’hui de trois parties. Sur la rive gauche du Tibre, la ville proprement dite au milieu des ruines, et sur l’emplacement et dans les limites murées de l’ancienne ; sur la rive gauche Translevere, qui occupe une partie de la colline du Janicule jointe à la ville depuis les empereurs par des murs ; et au nord de Transtevere sur la colline du Vatican, le Borgo ou la cité Léonine que le pape Léon IV , au neuvième siècle seulement, protégea contre les Sarrasins par une muraille qui, partant du château Saint-Ange, aboutissait au Janicule. Mais à cette époque, bien que les deux rives communiquassent par les trois ponts Saint- Ange, Sixte et Quattro-Capi , et que l’enceinte des murailles fût continue, cependant les herses de chaque pont, les fossés et les murailles qui séparaient encore le Janicule du Vatican, faisaient de Rome comme trois villes séparées qu’ôn pouvait défendre séparément ou qui pouvaient se menacer l’une l’autre, comme cela avait eu lieu souvent au moyen âge. Bourbon n’avait pas le choix; Rome était de l’autre côté du Tibre; Transtevere offrait une trop grande étendue de murailles et était de plus difficile accès. Dans le Borgo et au Vatican étaient d’ailleurs et le pape qu’il voulait pour otage , et les richesses qu’il convoitait comme garantie de solde, ou même comme butin de ses troupes. Il fut donc décidé

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que tout l’effort de l’attaque serait dirigé sur l’angle de muraille qui renferme Saint-Pierre et le Vatican.

Avant l’aube, tout était préparé. Les soldats de Bourbon, campés dans les vignes, avaient passé la nuit à fourbir leurs armes et à faire des échelles avec de l’osier et des échalas qui servaient de clôture aux jardins. Les Allemands avaient à droite l’attaque de la porte San-Spirito, les Espagnols à gauche celle de la porte Pertusa, tout à fait derrière l’église Saint-Pierre. Pour faire diversion, la plus grande partie des Italiens devaient se porter sur la porte Saint-Pancrace, qui donne dans Transtevere , et d’autres faire mine de menacer la rive gauche par le pont Milvius. Bourbon avait parcouru tous les groupes sans leur cacher le danger, mais en leur vantant aussi la récompense. Après s’ôtre séparée , selon l’ordre de bataille, l’armée s’ébranla au petit jour, favorisée par un brouillard épais qui enveloppait toute la campagne, en chantant en plusieurs langues le môme refrain :

Silence à vous , César, Annibal et Scipion.

Vive la gloire de Bourbon !

Au dernier moment , à force de promesses et d’indulgences, le pape avait jeté sur les murailles du Borgo et les créneaux de Saint-Ange une partie des milices des quartiers sous leurs caporioni, pour servir les canons, coulevrines et fauconneaux. Armés de mousquets, les gardes suisses les dirigeaient et leur donnaient courage. Ils reçurent les Espagnols et les Allemands avec une grêle de projectiles; le petit nombre d’assaillants qui

arriva dès cette première tentative jusqu’au pied des murs, fut précipité en bas à coups de haches, de pierres ou de pertuisanes. Bourbon monté sur son cheval, et couvert de son armure, ramena les assaillants en jurant qu’il ferait tirer par l’arrière-garde sur ceux qui fuyaient comme sur des ennemis. Ils se succédèrent sans se lasser pendant deux heures, malgré une grande perte d’hommes. Au bout de ce temps, cependant, un boulet de gros calibre vint prendre la tête des Espagnols qui avançaient, et emporta deux enseignes avec un oflicier. Les Espagnols reculèrent.

C’était devant les murailles qui couvraient le Campo- Santo. Bourbon se trouvait là; il mit pied à terre, saisit une échelle de la main d’un soldat, et marcha droit à la muraille au milieu du brouillard. Les Espagnols se précipitèrent autour de lui. Dans le moment même se trouvait sur cette partie du rempart le célèbre sculpteur Benvenuto Cellini, aussi adroit à manier l’arquebuse et l’épée que le ciseau. Il venait d’arriver là pour tirer en passant un bon coup ; car il était engagé comme tant d’autres à la défense particulière de la maison d’un riche citoyen, Alessandro del Bene. Embusqué avec trois autres derrière les créneaux , il dirigea leurs arquebuses sur le groupe le plus serré d’assaillants, et avisa lui-même, dit-il, un personnage qui dominait tous les autres , bien que l’épaisseur du brouillard et de la poussière l’empêchât de distinguer s’il était à cheval ou à pied. Une grande confusion suivit cette décharge parmi les Espagnols. Quand Benvenuto Cellini apprit que Bourbon à la même heure avait été mortellement atteint

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d’une balle dans le flanc, il en conclut que c’était ce grand personnage qu’il avait mis au bout de son arquebuse dans le brouillard’. Il est certain que le connétable, mis hors de combat devant ce rempart , n’eut que le temps de recommander qu’on couvrît son corps d’un manteau pour cacher sa mort à ses ennemis et à ses amis et ne point compromettre l’assaut.

Ce coup , plus malheureux pour les Romains que pour les Impériaux, puisqu’il enlevait à ceux-ci le seul chef capable de les contenir, n’arrêta rien en effet. Les corps d’assaillants les plus éloignés du lieu de la scène l’ignorèrent complètement, et continuèrent l’attaque. Le prince d’Orange prit le commandement des Espagnols, et les conduisit, plus furieux que jamais, aux murailles. Le brouillard devenait maintenant de plus en plus épais et gagnait de la campagne la cité Léonine , . de sorte que l’artillerie du château Saint- Ange, des bastions et des remparts tirait à peu près au hasard. C’est ce qui perdit

1 Voir les Mémoires de Benvenuto Cellini, c. wi. — Il est assez difficile de vérifier le fait : quelques relations prétendent que Bourbon fut tué comme il posait son échelle à la muraille, circonstance qui ne s’accorderait pas avec le récit de Cellini ; mais cela peut bien être seulement, une figure de rhétorique , car d’autres disent qu’il fut tué seulement lorsqu’il se dirigeait vers la muraille. Plusieurs assurent que Bourbon était à la tête des Allemands quand il reçut le coup mortel, ce qui le. mettrait tout à fait hors de portée de l’endroit où se trouvait Cellini. Mais l’histoire de Frondsberg le nie complètement, et la place de Bourbon se trouvait d’ailleurs plutôt au milieu des Espagnols. En somme, les circonstances réelles de la mort de Bourbon paraissent assez favorables à la forfanterie habituelle et peut-être à la bonne foi de l’original et célèbre sculpteur.

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les assiégés, qui jusque-là s’étaient bien conduits. Vers huit heures du matin, en effet, le cri : Tue! tue! retentit à leurs oreilles de deux côtés à la fois et en deux langues différentes. Les Espagnols, à la faveur du brouillard, avaient trouvé une brèche mal masquée par une maison et une fausse embrasure de fenêtre ; ils arrivaient, à travers les jardins du Campo-Santo, en criant d’une voix stridente : Amazza, amazza! D’un autre côté, vers San-Spirito , un capitaine allemand, Nicolas Seidenstricker, espèce de géant connu de toute l’armée par son énorme glaive de bataille , avait franchi le premier la muraille , un peu moins élevée là qu’ailleurs, et guidait ses compagnons au cri rauque de : Mord, mord! Ils avaient perdu plus de mille des leurs et arrivaient tous altérés de sang. Une relation du temps accuse Renzo d’avoir donné le premier le signal de la fuite ; Benvenuto Cellini, au contraire, assure qu’il fit d’abord avec Horace Baglione un mauvais parti à celles des recrues et des milices romaines qui abandonnèrent les murailles en s’enfuyant de tous côtés. Toujours est-il que la garde des Suisses, plus aguerrie, défendit seule le terrain pied à pied jusqu’à la place Saint-Pierre, où elle succomba sous le nombre, quand arrivèrent les autres assaillants à qui les premiers venus avaient ouvert les portes.

On n’avait pas encore eu le temps d’annoncer la catastrophe au pape , en prière avec les cardinaux et une partie de sa suite dans sa chapelle du Vatican, lorsque le bruit du combat vint le lui apprendre. 11 ne songea pas cette fois à attendre les barbares. L’assemblée se leva, et, sauf quelques cardinaux du parti de l'empe-

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reur, qui croyaient trouver un asile sur dans leurs palais , tous sé dirigèrent vers la galerie de communication élevée par Alexandre VI au-dessus des maisons, pour relier à travers la cité Léonine le Vatican au château Saint- Ange. Ce fut un désordre effroyable dans la galerie. L’historien Paul Jove , qui suivait le pape , releva sa longue robe pour qu’il pût marcher plus vite , et le couvrit de son chapeau et de son manteau violet, de peur que les soldats furieux n’ajustassent d’en bas son rochet blanc. Ceux qui ne purent pas prendre le même chemin , prélats, nobles, courtisans, femmes, soldats, chefs, Renzo lui-même, s’enfuirent, à travers les rues et les places, vers le même asile , poursuivis bientôt à coups de piques et de hallebardes, par les vainqueurs. La foule devint si grande aux abords du château , qu’on fut obligé , malgré les cris et au risque d’écraser ceux qui étaient dessous , de laisser tomber la herse du pont-levis pour faire comprendre qu’on avait déjà reçu assez de monde. Les cardinaux Pani , Ermellino , Giberti , celui-là même qui avait conseillé cette guerre nationale, arrivés trop tard et presque renversés par la foule , furent hissés au moyen de cordes dans des paniers jusqu’au-dessus des murailles.

Benvenuto Cellini, poussé avec les autres dans le château Saint- Ange, prétend avoir seul, au milieu de la terreur générale , sauvé le dernier asile de Rome. Quand il arriva, dit-il, sur les fortifications, les bombardiers , immobiles et comme cloués par la terreur à côté de leurs pièces, n’osaient y mettre le feu de crainte de frapper les leurs en môme temps que l’ennemi. L’un d’eux , qui voyait sa femme et ses enfants poursuivis par des Espa-

gnols , avait le visage collé à un créneau et se tordait de désespoir en se lamentant. Cellini ajusta lui-même , ditil , plusieurs sacres et fauconneaux sur les points nécessaires , et fit reculer l’ennemi , qui approchait et pouvait entrer pêle-mêle avec les Romains.

Il esf. certain que les vainqueurs s’arrêtèrent après avoir assouvi sur cinq ou six mille victimes leur première soif de sang. Vers midi , Allemands et Espagnols étaient réunis en ordre de bataille sur la place Saint- Pierre. On avait apporté dans l’église le corps du connétable de Bourbon , quelques-uns prétendent respirant encore, comme pour lui faire contempler sou infernal triomphe. Les troupes victorieuses, mais maîtresses seulement du Borgo , sentaient encore le besoin d’une direction : elles proclamèrent pour succéder à Bourbon le comte de Chàlons, prince d’Orange, Français aussi et qui attendait toute sa fortune de Charles-Quint. Bien qu’il fût acclamé de tous, celui-ci était encore bien moins maître de l’armée que Bourbon. Il ordonna aux soldats de se reposer et de se refaire pendant deux heures avec les provisions qu’ils avaient sous la main. Pendant ce temps-là il fit demander au pape , pour éviter, s’il était possible, les horreurs du sac, trois cent mille ducats et Transtevere en gage. Le pape ne savait si c’était une proposition sérieuse ou s’il voulait le tromper. D’ailleurs il espérait encore voir arriver l’armée de la ligue, dont quelques-uns prétendaient du haut des murs de Saint- Ange apercevoir quelques cavaliers. Après des pourparlers dont l’ambassadeur de Portugal fut l’intermédiaire, il refusa : c’en était fait de Rome.

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On ne comprend pas comment, parmi tant de gens intéressés à défendre leur vie et leurs biens , il ne s’en soit pas trouvé un pour proposer et faire adopter les moyens de salut qui restaient. Il y avait encore deux villes à défendre et les deux plus considérables , Rome môme et Transtevère. On pouvait concentrer d’abord dans Transtevère tous les moyens de défense. Des feux croisés partant du Janicule et du château Saint-Ange auraient singulièrement gôné les Espagnols dans le Borgo. Le pape ou ses généraux , en se transportant en outre par le pont Saint- Ange sur la rive gauche, pouvaient ranimer les habitants et conduire la défense. Transtevère perdu, on pouvait encore, en coupant les ponts Sixte et Quattro-Capi , conserv er toute la ville et le château Saint-Ange , dont la résistance donnerait à l’armée de la ligue du temps et du courage. Combien de fois, au moyen âge, n’avait-on pas agi ainsi dans de semblables catastrophes?

Au lieu de cela, on s’enfuit de toutes parts, ou l’on ne chercha qu’à mettre ses biens en sûreté. Les palais Colonna, Acciajoli, Cesarini, Valle, qui appartenaient à des partisans de l’empereur, et les maisons des Allemands et des Espagnols, se remplirent de fugitifs. Parmi ceux qui ne connaissaient point d’impérialistes , les uns , avec leurs femmes, leurs petits enfants et leurs bijoux les plus précieux, sortirent par les portes qu’ils ne croyaient pas menacées, au risque de tomber dans la campagne entre les mains des brigands ; les autres se barricadèrent dans leurs maisons, dont ils bouchèrent les fenêtres et les portes, et ne se trouvèrent encore en

sûreté que dans leurs caves avec ce qu’ils possédaient. Il y en eut qui s’enfoncèrent dans les quartiers déserts au milieu des ruines ; plusieurs enfin couraient çà et là sans savoir où et entraient comme par instinct dans les églises, non qu’ils comptassent sur la sûreté du lieu, mais pour y exhaler avec des cris leurs plaintes et leur peur.

Les vainqueurs s’emparèrent du reste de Rome presque sans coup férir, tandis que le capitaine espagnol Mendanez resta avec quelques troupes pour bloquer le château Saint-Ange. Une décharge de mousquets balaya les créneaux de Transtevère, et un madrier défonça la, porte qui séparait ce quartier du Borgo, au moment où les Italiens, sous Gonzague le Rodomont, emportaient aussi aisément la porte Saint-Pancrace. Le peu de défenseurs romains qui se trouvaient à ces deux endroits, sans chef et sans ordre, s’enfuirent à toutes jambes vers le pont Sixte, où toute l’armée assiégeante arriva bientôt débouchant à la fois par plusieurs rues, vers cinq heures du soir. On n’avait point utilisé non plus cet obstacle : les portes qui existaient encore à cette époque en étaient àjpeine fermées ; point de retranchements, point de canons, quelques hommes seulement, qui lâchèrent pied après avoir échangé plusieurs coups d’arquebuse du pont et de la rive opposée. Les premiers soldats qui devaient passer le Tibre n’osaient s’aventurer, craignant quelque embûche. Il n’y avait rien devant eux qu’une ville en proie à la terreur.

Encouragés par ce succès inespéré , les Impériaux crurent même pouvoir en finir d’un coup avec toute résis-

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tance ; remontant le Tibre par la rive gauche , ils se dirigèrent sur-le-champ vers le pont Saiht-Ange pour menacer le château de ce côté. Mais là on avait pris ses précautions : un seigneur romain, Antonio Santa-Croce, chargé de la défense par le pape , avait disposé ses batteries et ses bombardiers. Les assaillants furent vigoureusement reçus cette fois et laissèrent beaucoup de monde sur la place. Benvenuto Cellini , qui avait reçu de Santa-Croce cinq excellentes pièces d’artillerie au sommet du château , à un endroit qu’on appelle 1 ’Agnolo/ ne contribua pas peu au résultat. 11 fallut se résigner à bloquer seulement le château sur cette rive comme sur l’autre.

Rome n’en était pas moins au pouvoir des Impériaux. Les vainqueurs commencèrent d’abord par reconnaître et assurer leur proie , parcourant en bon ordre les rues désertes et mornes, mettant des postes aux portes et occupant les principales places. Il était huit heures du soir. Guido Rongone, qui avait fait toute diligence, arrivait alors avec les chevau-légers et huit cents arquebusiers qui formaient l’avant-garde de l’armée de la Ügue. Il ne toucha le ponte Salarie que pour être témoin de la catastrophe. Quant au chef de l’armée, au duc d’Urbin , qui s’était toujours fait fort d’arriver à temps , il n’avait pas encore dépassé Pérouse, A minuit, les vainqueurs, ayant pris toutes leurs mesures de sûreté) stationnaient réunis en ordre et sous les armes sur „ les grandes places Navone, Campo-di-Fiore et Saint- Pierre. Il n’y avait plus rien à leur refuser ; un simple retard eût amené de plus grands malheurs encore. Le

signal qu’ils attendaient impatiemment leur fut enfin donné.

Dans une ville livrée à discrétion à ses vainqueurs, le premier moment est terrible, surtout pour les personnes, parce que la passion de la vengeance aiguise et exaspère l’avidité et la concupiscence. Mais ces horreurs, autrefois trop souvent renouvelées , ont le privilège de la monotonie , et ordinairement on a fini quand on a dit que les vainqueurs n’épargnèrent ni les femmes , ni les enfants, ni le sexe, ni l’âge. Le sac de Rome tint cependant, et de la ville qui en fut victime, et de ses vainqueurs, une physionomie particulière et des traits spéciaux qui méritent d’étre relevés.

La ville, qui, depuis quatre-vingts ans surtout, s’enrichissait des revenus de presque toute la terre, des offrandes des pèlerins, des tributs des jubilés, et des contributions du péché et des vices de tous les peuples, excitait la cupidité de ses vainqueurs. Ils étaient là d’ailleurs pour se payer largement de tout ce qu’on leur devait et de tout ce qu’on leur avait promis. Allemands et Espagnols , guidés surtout par les Italiens , se précipitèrent aussitôt par bandes à travers les rues désertes et mornes sur les palais somptueux , les églises ou les couvents où ils comptaient faire le plus large butin. Ces édifices étaient justement ceux qu’on avait barricadés et mis en état de défense ; mais cette précaution ne fit que rendre la nuit plus terrible. La ville gagnée, les vainqueurs croyaient tout à eux de plein droit; ils châtièrent la plus petite résistance comme un crime. Leur avidité ne pouvait admettre aucun retard et s’irritait du moin-

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dre obstacle. Presque partout, pour abréger la résistance, ils employèrent le feu , et Benvenuto Cellini, qui du sommet de Saint-Ange contempla et entendit ces sublimes horreurs» dont il avait été, dit-il en artiste, toujours avide, ajoute que l’imagination est impuissante à se figurer un pareil spectacle quand on ne l’a point vu.

Les Espagnols s’attaquèrent de préférence aux palais, les Allemands aux églises, les uns et les autres aux couvents ; les Italiens à tout sans distinction , parce qu’ayant vu depuis longtemps tout de près, ils ne respectaient rien. Les compatriotes des vainqueurs, en résidence alors à Rome, et les Romains de la faction gibeline, se croyant protégés par leur nationalité ou leurs opinions, avaient fait de leurs palais le refuge de leurs amis et le dépôt des richesses des marchands les plus renommés. Mais des brigands romains, qui étaient au courant de tout, en instruisirent les vainqueurs. Ils se sacrifièrent réciproquement leurs compatriotes, et on ne fit aucune distinction de nation ou de parti. Le palais de l’ambassadeur d’Espagne et celui du cardinal gibelin de Sienne furent pillés dans la nuit môme; on eut seulement un peu plus d’égards pour les personnes , parce qu’on entra en pourparlers. Mais le sang coula abondamment dans les édifices qu’il fallut forcer. Les Allemands poursuivirent et achevèrent leurs victimes jusque sur les autels , les Espagnols jusque sur les toits et dans les caves des maisons : à ceux-là les calices, les ostensoirs , les croix d’or et d’argent; à ceux-ci les diamants, les bijoux; à tous l’argent qui leur tombait sous la main.

Les Espagnols cessèrent les premiers de tuer pour

faire des prisonniers : ce n’était point par humanité, mais pour se réserver encore des rançons ou arracher à ces malheureux, à force de tortures, le secret de leurs cachettes. Les Allemands , moins rusés , s’irritèrent d’abord qu’on fît grâce à ces païens , comme ils disaient ; mais ils finirent par entendre raison. Quand il ne s’agit plus de tuer, ceux-ci cependant devinrent moins terribles. La faim et l’ivrognerie servirent de dérivatif à leurs fureurs. Ils se firent servir bonne chère et bon vin. Portés à la gloutonnerie par le carnage et prenant leur revanche de longs jeûnes, ils engloutissaient, choquaient les coupes et laissaient éclater leur bruyante et colérique gaieté; les Espagnols, sobres comme à l’ordinaire, mais plus âpres à la curée , continuaient à visiter tous les coins, furetaient, interrogeaient, le fer à la main, les prisonniers et les murailles pour leur arracher le secret de leurs trésors. Inutile d’ajouter qu’une passion plus ardente encore et plus brutale chez quelques-uns, et tôt ou tard chez la plupart, entremêlait ces meurtres et ces orgies de scènes hideuses, où l’innocence des filles, la fidélité des femmes et les vœux des nonnes succombaient lâchement sous les menaces, les promesses de grâce ou la violence ivre et armée.

Épisodes repoussants d’un tableau dont les détails perdaient la sublime horreur que lui prêtait celui qui n’en contemplait de haut que l’ensemble! A travers les rues, on voyait, à la lueur des torches, les courses précipitées de ces bandes furibondes ou joyeuses, qui tantôt allaient à l’assaut d’un palais, tantôt revenaient chargées de butin. Des coups de mousquets , de temps

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en temps répétés, et le fréquent cliquetis des épées et des hallebardes attestaient encore que toute lutte n’avait pas cessé. Une explosion terrible et une flamme qui s’élevait subitement et illuminait tout un quartier, au milieu de hurlements et de hourras , annonçaient que la porte d’une église , d’un couvent oïl d’un palais cédait à la mine. Alors commençait dans la maison de Dieu ou sous les toits des hommes une confusion où il ne se passait plus rien d’humain et où il n’y avait plus rien de sacré. Cris de rage et de terreur, blasphèmes et supplications, chants d’hommes ivres et râles de mourants, éclats libidineux d’une satisfaction bestiale et sanglots étouffés, actions de cannibales et souffrances de martyrs, honteuse lâcheté et extrême héroïsme, tout se mêlait au milieu du sang et des ruines. Un soldat arracha le doigt à sa victime pour en avoir l’anneau,-, un prêtre se laissa brûler à petit feu pour ne pas dévoiler le secret du trésor de son église. Plusieurs monstres associèrent leur brutalité pour vaincre la pudeur d’une femme ; un père poignarda sa fille sans peut-être la soustraire à ces horreurs; une femme y échappa en se précipitant par la fenêtre; une mère défendit sa fille avec désespoir jusqu’à la mort : victimes ou témoins, plusieurs en perdirent pour toujours la parole ou l’esprit. Heureux les vaincus , quand les vainqueurs se disputaient leur proie et , plutôt que de céder, condamnaient tout à périr, hommes et choses, sous les décombres de l’incendie !

Dans ces sanglantes et hideuses saturnales, le jour apporte avec lui cet avantage qu’il est des actes dont

l’homme le moins humain et le plus dépravé n’ose le rendre témoin. Mais les Romains ne gagnèrent pas grand’chose aux perquisitions et aux privautés plus régulières qui succédèrent à la fougue violente et désordonnée du premier moment. Toutes les maisons subirent à leur tour, sans distinction et sous toutes les formes, l’insolence, les caprices, la joie et toutes les exigences du triomphe. La marquise de Mantoue, dont le fils était parmi les vainqueurs, fut obligée de racheter son palais au prix de cinquante mille ducats, dont dix mille furent, il est vrai, accordés à son fils pour sa part du butin. Les Allemands attaquèrent de jour le palais du cardinal de Sienne, qui avait déjà payé sa rançon la nuit aux Espagnols, et promenèrent sur un âne le cardinal lui-même jusqu’à ce qu’il eût payé de nouveau cinq mille ducats. Ce riche et mauvais citoyen , qui avait offert cent écus pour sa part de contribution , donna pour sa rançon , celle de ses fils et de ses filles , plus de la moitié de sa fortune. Les Allemands aimaient à s’attaquer surtout aux personnes et aux choses de l’Église , plus souvent encore par esprit de folle et grossière dérision que par cupidité. Les Espagnols ne se firent point faute, il est vrai, de suivre leurs compagnons, pour avoir leur part, dans les visites qu’ils firent aux basiliques, même hors des murs; mais ils s’éloignaient par scrjupule, car chacun a les siens, quand ceux-ci maltraitaient quelque homme d’église ou faisaient servir à quelque, usage profane ce qu’ils dérobaient aux autels.

Seuls, les Allemands transportèrent dans une bière , à travers la ville, avec des chants et après une grotesque

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