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oraison funèbre, le cardinal d’Ara-Cœli, qu’ils auraient même enterré tout vivant, si l’on n’était venu le racheter. Seuls encore ils profanèrent dans une bouffonnerie sacrilège les plus augustes cérémonies de l’Église. C’était en vue du château Saint-Ange; ils s’étaient couverts en grand nombre d’habits et d’ornements sacerdotaux , avaient affublé leurs vivandières des parures des madones et pris des gamins de Rome à travers les rues comme enfants de choeur. Là, figurant les cardinaux, les prêtres, les diacres, les religieuses, etc., et escortés d’hommes armés , ils se formèrent en consistoire , énumérèrent à grand renfort de grossièretés et de quolibets les qualités du futur pape et élurent l’un d’eux , qui coiffé de la tiare et revêtu du rochet blanc, leur donna en retour sa bénédiction en secouant sur eux une coupe pleine de vin. En bons catholiques cependant , les Espagnols trouvèrent que leurs compagnons avaient été trop loin , et ceux-ci , pour se faire pardonner, faillirent conférer sérieusement la tiare au pauvre illuminé Simon Baptista , pour avoir annoncé la prise de Rome et souffert en prison pour la bonne cause. Mais celui-ci, délivré, n’épargna pas plus ces vainqueurs qu’il n’avait épargné le pape; il les avertit que les richesses des soldats ne profitaient pas plus que celles des prêtres.
Pour être moins sacrilèges, les plaisirs des Espagnols n’étaient pas moins funestes aux Romains. Leur récréation , quand ils ne pillaient plus , était le jeu , autre manière d’acquérir du soldat; mais un jeu effréné, comme savent s’y livrer seulement ceux qui sont devenus riches subitement. Ils risquaient cent ducats sur un coup de
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dé. Oh en voyait arriver sur les places les épaules chargées de vases d’or et d’effets précieux, et s’en revenir les mains vides. Peu leur importait après tout : ils retournaient chez leur hôte , et en lui arrachant les dents ou les ongles , en le suspendant aux fenêtres par une corde qu’on menaçait de couper, ils en avaient bientôt tiré soit l’indication d’une nouvelle réserve , soit une somme d’argent que le malheureux était obligé d’emprunter.
Après trois jours et trois nuits de scènes semblables , comme si ce n’était point assez , le cardinal Pompée Colonna arriva avec quelques milliers de paysans qui ne trouvèrent plus guère à enlever que des meubles , des outils, des instruments et du fer. Cependant le spectacle que le cardinal eut sous les yeux lui brisa le cœur; le démon de la vengeance lui-même se sentit désarmé. Celui qui n’avait jamais pardonné, qui venait se venger encore , ouvrit son palais comme un asile et racheta des mains des barbares tous ceux qu’il put.
L’arrivée du marquis de Mantoue, avec une partie de l’armée de la ligue, à Orvieto, le 11 mai, six jours après la catastrophe, changea un peu la physionomie de la ville. Le prince d’Orange s’établit au Vatican , avec ses officiers, une garde d’Allemands et d’Espagnols, fit rappeler les troupes sous les drapeaux pour garder les postas, commencer les tranchées autour du château Saint-Ange , et essaya de profiter de cette circonstance pour rétablir un peu la discipline dans l’armée et l’ordre dans Rome. Mais beaucoup des soldats, qui ne pensaient pas avoir encore assez abusé , ne vinrent pas ; d’autres menèrent les Romains travailler pour eux aux fossés. Le marquis
de Saluces voulut au moins essayer pendant, ce désarroi de délivrer le pape de nuit dans le château Saint-Ange. 11 pouvait compter sur Horace Baglione, qui commandait au château , et sur les canons de Cellini , qui ne laissait guère les travailleurs en paix ; mais celui qui commandait le détachement chargé de l’attaque nocturne , Frédéric de Bozzolo, se blessa en route en tombant de cheval , et le coup manqua.
Le duc d’Urbin, fidèle à son rôle de Fabius Cunctator , mais moins heureux ou plus perfide que son modèle, arriva à son tour le 16 en personne à Orvieto. Une vigoureuse et subite attaque de plus de vingt mille hommes contre une armée indisciplinée, livrée à la débauche et exécrée des Romains, aurait peut-être eu quelque succès. Urbin prétendit qu’il lui fallait le double de soldats pour exécuter un pareil coup , et mit seulement en délibération dans le conseil la délivrance du pape. Clément VII promettait de ne se rendre qu’à la dernière extrémité; en signe de salut, il faisait chaque soir allumer, par Benvenuto Cellini , sur la terrasse de Saint-Ange , trois feux accompagnés de trois coups de canon trois fois répétés. Urbin, fortement établi à la
croix de Monte-Mario , regarda quinze nuits durant les
signaux sans rien tenter ni pour la délivrance du pape ni pour celle de la ville, et, le 1" juin, il leva son camp pour reculer jusqu’à Monte-Erosi. Fabius Maximus était un traître.
Sa présence avait apporté cependant quelque adoucissement à la position de Rome. Les Impériaux , craignant une attaque, étaient à peu près rentrés dans le devoir
et mettaient quelque frein à leurs caprices, pour ne point pousser la population à donner la main à ceux qui auraient pu devenir leurs libérateurs. Selon quelques-uns même, les Allemands s’opposaient aux mauvais traitements qu’on voulait encore faire subir aux femmes , et ,
en revanche, les Espagnols empêchaient ceux-ci de profaner les cérémonies du culte. Cependant la prolongation d’une occupation pareille fut singulièrement désastreuse pour les monuments. Au Vatican , le prince d’Orange avait fait des chapelles et des salles basses autant d’écuries et de corps de garde pour ses soldats. D’autres édifices encore furent employés à cet usage. L’ignorance et le fanatisme y commirent autant de mal que la cupidité. Les magnifiques vitraux que nos peintres verriers Claude et Guillaume de Marseille avaient peints au Vatican furent ainsi brisés sans qu’on connût leur valeur. Incapables de distinguer le prix de certains objets travaillés, ceux-ci faisaient fondre des chefsd’œuvre d’orfèvrerie, brisaient des camées, des antiques, des médailles; ceux-là, sous prétexte d’idolâtrie, perçaient ou salissaient un tableau ou une fresque. Il y en eut qui vendirent pour quelques ducats de petits tableaux qui étaient autant de chefs-d’œuvre ; d’autres, s’étant aperçus que les livres et les parchemins avaient une valeur, donnèrent à vil prix des éditions et des manuscrits de la Vaticane. Quand on ne put plus rien tirer des vivants, on s’en prit aux morts : on fouilla les châsses , les tombeaux , dont les uns s’appropriaient les trésors et les autres dispersaient les reliques. Ainsi fut profané le tombeau du pape Jules- II. Celui qui avait
consacré son énergique pontificat à l’expulsion des barbares fut poursuivi par eux jusque dans ses restes; on arracha un anneau d’or à cette main que Michel- Ange dans sa statue avait représentée si redoutable qu’on ne savait si elle voulait bénir ou maudire.
Clément VII ne pouvait attendre dans le château Saint- Ange qu’une seconde ville morte fût ajoutée à l’ancienne dans l’enceinte de Rome ; on ne reconnaissait déjà plus la capitale de la chrétienté , les ambassadeurs l’avaient désertée. A peine les généraux de Charles-Quint osaientils s’y aventurer. Le vice-roi de Lannoy y fut vu de si mauvais œil par les soldats qu’il repartit pour INaples. Les savants, les professeurs et les élèves de l’université s’étaient dispersés , les artistes avaient cherché un asile plus favorable aux arts. Les relations de Rome avec la chrétienté , avec le reste de l’Église étaient suspendues; les paysans des environs commençaient à ne plus apporter leurs denrées , et l’on ne célébrait plus le service divin dans les paroisses de la mère de toutes les églises. D’ailleurs , si l’artillerie du château Saint-Ange empêchait l’ennemi d’approcher, les vivres commençaient à s’y épuiser, et il ne pouvait plus être question d’y tenir bien longtemps. Le pape capitula le 6 juin ; il s’engagea à laisser entretenir garnison dans ses principales places, à payer quatre cent mille ducats et à rester prisonnier dans le château Saint-Ange , sous la garde de soldats impériaux, jusqu’à l’entier acquittement de la somme ; après quoi il irait attendre les ordres de l’empereur à Naples ou à Gaëte.
Restait à trouver l’argent de cette énorme rançon et
m TROISIÈME ÉPISODE.
à obtenir la sortie des troupes de Rome, deux choses assez difliciles. Clément Vil , gardé à vue dans le château par trois compagnies allemandes et trois espagnoles sous le commandement du capitaine Alarçon , pava d’abord cent mille ducats en faisant fondre des vases et des bijoux qu’il avait emportés avec lui ; mais le reste fut difficile à rassembler. Les finances pontificales , d’ordinaire fort mal réglées , étaient alors plus en désarroi que jamais ; les cardinaux avaient vu leurs palais mis au pillage , et le moment n’était pas bon pour chercher à emprunter. Le pape enfin , ayant appris quelque temps après que le roi de France armait pour sa délivrance , aurait attendu volontiers pour se dispenser de payer une si forte somme. D’autre part, l’armée ne paraissait pas plus vouloir quitter Rome qu’autrefois la ville de Milan. Avec la liberté qui lui était laissée sur les personnes et les choses, elle se plaisait dans cette garnison. Déjà le marquis de Guasto et don Hugues de Moncade, qui voulaient faire entendre raison aux soldats, avaient été obligés de sortir de la ville. Il avait fallu donner aux troupes trois cardinaux en gage de ce qui leur était dît. Personne n’avait plus autorité sur les vainqueurs; ils étaient les vrais maîtres et commençaient même à se disputer au milieu des ruines qu’ils avaient faites. Une fois entre autres , Rome faillit devenir un véritable champ de bataille : les Allemands s’étaient retranchés, avec quelques pièces d’artillerie , dans le Campo-Fiore , et les Espagnols s’apprêtaient à aller leur livrer un assaut lorsque les soldats italiens s’entremirent, et parvinrent à éviter l’effusion du sang. '
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La peste seule hâta dignement la fin de ce drame,
aida le pape à trouver de l’argent , et les soldats à sortir de Rome. La prolongation de la guerre, l’abandon où était laissée la ville, la disette de vivres, les débauches des vainqueurs, les souffrances des vaincus, n’avaient pas tardé à faire naître et à propager une influence épidémique à laquelle le climat de Rome n’est d’ailleurs que trop favorable. Bientôt un ennemi plus cruel et plus prompt que la guerre, plus perfide que la trahison, troubla les joies des oppresseurs et ajouta, s’il était possible , aux misères des opprimés. Une effrayante mortalité se répandit chez les uns et chez les autres. Si c’est là ordinairement un mal terrible, ce fut dans ces circonstances à Rome une catastrophe sans nom et sans pareille. L’absence de toute autorité, le désordre du moment, empêchaient de prendre aucune espèce de mesures de précaution et de salubrité, et plus encore d’organiser quelque système de secours pour les malades. Mais l’état moral contribua encore plus aux ravages du mal. Les passions et les douleurs auxquelles les habitants et les soldats avaient été en proie faisaient de tous des victimes désignées d’avance. Après des scènes inouïes où l’on avait profané ce qu’il y a de plus sacré, méconnu tous les droits et tous les devoirs , confondu toute notion du juste et de l’injuste, il n’y avait pas seulement cette peur irréfléchie du mal et cet égoïsme honteux qui quelquefois l’augmentent; les vainqueurs croyaient voir dans l’épidémie une vengeance des habitanls, et ceux-ci une vengeance du ciel. Au lieu du courage qui combat le mal ou de la charité qui le soulage, il n’y avait que la
colère qui s’en prend à tout , et la haine qui savoure la vengeance. Tous aidaient la peste au lieu de se liguer contre elle. En face de la mort, ils se poussaient à l’abîme en continuant la lutte des oppresseurs et des opprimés; et, s’ils s’oubliaient les uns les autres , c’était, ceux-ci pour ne plus songer qu’à jouir d’un jour peutêtre sans lendemain, ceux-là pour saluer avec joie une mort qui n’était pour eux que la fin d’une longue torture !
Rarement la mortalité dans une ville arriva à cette proportion ; en une nuit la pestf enlevait quelquefois tous les soldats qui avaient pris pour caserne le même palais ou le même couvent. Pour se débarrasser plus vite des cadavres, on les jeta dans les égouts ou dans le Tibre, et on ne fit qu’augmenter le mal. Les paysans cessèrent d’apporter des vivres. On ne rencontrait dans les rues que soldats avinés qui bravaient la mort ou que spectres blêmes qui la fuyaient avec effroi. Plusieurs ne se nourrissaient plus que d’herbes ou de racines, d’animaux domestiques ou immondes. Les vainqueurs se virent enfin obligés de lâcher leur proie, de crainte de rester tous ensevelis dans leur triomphe.
Avant de partir ils voulurent cependant s’assurer leur solde que le pape n’avait pas acquittée. Les otages que Clément VII leur avait donnés, les archevêques de Sipontino et de Pise, les évêques de Pistoie et de Vérone, messeigneurs Jacopo Salviati et Lorenzo Ridolfi , parents du pape, furent conduits trois fois au Campo-di-Fiore sous six potences élevées exprès, avec menace de les y pendre s’ils ne rassemblaient les sommes nécessaires.
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Ceux-ci promirent, et dépêchèrent des émissaires aux principaux marchands et banquiers de la ville, à Florence même et à Pise. Mais à la troisième fois ils séduisirent ou enivrèrent leurs gardiens pendant la nuit, gagnèrent la campagne, et de là l’armée d’Lrbin en Ombrie. Cette évasion porta l’exaspération des soldats au comble : ils visitèrent et fouillèrent toutes les maisons de Rome où les fugitifs pouvaient s’être retirés; ils menacèrent la ville d’un nouveau massacre. Le pape dans le château Saint-Ange ne fut même pas à l’abri de leurs vociférations. La recrudescence de la peste put seule délivrer Rome de ces furieux en rendant leur terreur plus grande encore que leur colère. Le prince d’Orange était déjà parti pour Sienne , moitié par crainte de l’épidémie , moitié par dégoût de l’indiscipline des troupes ; des bandes entières, allemandes et italiennes, quittèrent enfin la ville et se répandirent dans les campagnes environnantes, où elles pillèrent Narni et Spolète sans en être empêchées par le duc d’Urbin, qui reculait toujours. Il . ne resta plus guère dans le château Saint-Ange et dans la ville que le nombre de troupes nécessaires pour la garnison.
Le pape se lassa également dans le château , que n’épargnaient ni la disette ni la peste. Ses serviteurs mouraient; lui-même et les neuf cardinaux qui restaient avec lui étaient obligés de se nourrir d’âne et de cheval. Il se résigna aux dernières ressources et aux dernières humiliations. Deux forts emprunts à des marchands génois , sept chapeaux de cardinaux vendus , et le plus clair de ,ses revenus hypothéqué , ne suffisaient point
encore. Il s’adressa , pour sortir d’embarras , à son implacable ennemi; le cardinal Pompée Colonna, en partie l’auteur, ou au moins le complice de tous ces maux. Quand celui-ci arriva au château , le pape le reçut à bras ouverts : ils pleurèrent ensemble sur les malheurs de Rome, sur l’abaissement de l’Italie et de l’Église, et sur leurs funestes et coupables discordes. Après une séance secrète , Pompée partit avec la bénédiction du pape , et s’employa activement à trouver de l’argent et à obtenir de don Francisco Angelis, général des franciscains, et de Verrei de Milhaud, chambellan de Charles-Quint, chargés de ses pleins pouvoirs, une convention plus douce. Le pape dut être remis en effet en liberté, à la condition de demeurer neutre entre Charles-Quint et ses ennemis, dès qu’il aurait payé deux cent mille ducats et donné pour garantie du reste ses deux neveux, Hippolyte et Alexandre. Les otages furent livrés, l’argent commença à arriver. Le général de Charles-Quint, marquis de Guasto , obligé d’ailleurs de se préparer à recevoir l’armée française de Lautrec , rappela , moins quelques hommes pour garder le pape, le reste des soldats de la garnison sous leurs drapeaux, en leur promettant deux écus par tête. Rome entrevoyait la fin de ses douleurs.
La mise en liberté du pape était fixée au 10 décembre. Clément VII , la veille du jour de sa libération , prouva cependant encore que ses malheurs ne l’avaient point guéri des habitudes de sa diplomatie à double jeu. Le 9, il résolut de s’échapper de nuit et de se rendre auprès de l’armée française qui était en marche, malgré la
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promesse qu’il avait faite de garder la plus stricte neutralité. Le capitaine Àlarçon, qui avait jusque-là fait autour du pape la garde la plus rigoureuse , avait peu à peu diminué ses précautions. Le 9 au soir, le pape se présenta à la porte du' château Saint-Ange, comme un exprès envoyé par son propre maître d’hôtel pour lui préparer des logements et des vivres. On le laissa passer couvert d’un grand chapeau et d’un manteau grossier, sous lequel il portait cousus dans ses habits les diamants des principaux ornements pontificaux. 11 gagna de là les jardins du Vatican , sortit par une petite porte du mur d’enceinte, et trouva derrière un cheval sur lequel il se rendit seul à Orvieto, où venaient d’arriver Lautrec et l’armée française.
11 laissait Rome, si florissante et si populeuse avant son règne, avec la moitié de ses édifices ruinés et sa population réduite par le fer, la faim, la peste et la fuite à quarante mille âmes : triste image de la désolation de la Péninsule elle-même , et trop certaine annonce de la chute de son indépendance , qui , malgré une dernière armée'française , arriva quelques années après !