CHAPITRE DEUXIÈME
I.E PRIVILÈGE DE CHARLES-QUIKT. — LES HRIGASDS. — >1 AS.WIEM.O CAPITAINE GÉNÉRAL.
Le lendemain, lundi, 8 juillet, quand le jour succéda à cette nuit terrible, le Canel-Nuovo et le Largo del Mercato étaient le centre de réunions et de conseils bien différents. Le vice-roi délibérait sur l’état des choses avec l’inspecteur général, don Juan Chacon, le conseil latéral , présidé par son chef ou régent, Zutfia , homme habile et. décidé , et un certain nombre de gentilshommes, de financiers et de fonctionnaires dévoués à l’Espagne. Le gouvernement insurrectionnel s’était , de son côté, constitué au foyer du mouvement. Masaniello, reconnu et obéi décidément comme chef suprême, siégeait dans sa maison , située sur le Largo del Mercato même , avec le vieux carme Genovino pour conseiller, il Pione pour homme de confiance, Dominico Perrone et Giuseppe Palombo, les deux bandits, pour hommes de main, et un jeune clerc ardent, Marco-Vitale , pouf secrétaire,
Des deux parts on se préparait à la bitte, Le vice-roi
avait l'ait reprendre le palais, dégager et barricader les abords du château. Le régiment de Tout ta ville s’était posté h Pizzo-Falcone pour conserver les communications avec le château Saint-Elme, dont le commandant pouvait, par des signaux convenus, correspondre avec le palais. Biaise de Fulco , gentilhomme napolitain , occupait , avec soixante fantassins et quelques cavaliers, le poste de Saint-Laurent. Enlin le vice-roi envoya ordreà quelques troupes logées à Pouzzoles et à Torre del Græco de rentrer dans la ville. De son côté, Masaniello avait fait nommer un nouvel élu du peuple, un certain François Arpaja , ancien compagnon d’intrigues de Genovino, pour donner une sorte de couleur légale au mouvement populaire , et commandé à tous les citoyens valides de prendre les armes. Plus de cent mille , dit-on , répondirent à l’appel. Il envoya aussitôt dans les différents quartiers ou ottines autant de capitaines qu’il choisit lui-même pour régulariser et diriger les forces dont il pouvait disposer.
On se préparait au combat , et cependant on n’était ni d’une part ni de l’autre décidé encore à pousser les choses à outrance. Le duc d’Arcos n’avait de vivres que pour huit jours dans ses châteaux et pas assez de troupes pour prolonger la résistance. 11 fallait au moins qu’il gagnât du temps pour prévenir l’ambassadeur espagnol à Rome et le gouvernement à Madrid. Masaniello et les plus exaltés mêmes prétendaient, de leur côté, rester sur la défensive, et n’avaient point l’intention d’attaquer les châteaux, de crainte de sortir de la légalité. Ils ne protestaient, disaient-ils, que contre les impôts arbi-
MASAMEU/) ET LE DUC DR GUISE. :ioi
fraires et les excès des ministres du roi. Four prouver leur fidélité à Dieu et à l’Espagne, en même temps que leur ferme volonté d’obtenir satisfaction sur leurs griefs, ils exposaient partout l’image de saint Janvier et celle du roi Philippe IV, avec les armes du peuple.
Le vice-roi profita de ces dispositions pour essayer encore de la conciliation : dans la matinée, il fil porter à la place dm Marché par quelques seigneurs populaires un édit d’abolition de toute taxe sur les fruits et sur la farine. Ces seigneurs - furent assez mal reçus : tout cela avait été obtenu la veille par le droit de l’émeute victorieuse; on demandait maintenant autre chose. Dans tout mouvement de ce genre , il y a d’ordinaire dans les esprits un souvenir, sur les lèvres un mot qui passent pour une panacée et qui servent île drapeau. Autrefois, en France , on demanda longtemps les bonnes coutumes du temps de saint Louis ; en Angleterre , celles du roi Édouajd le Confesseur. Au dix-septième siècle, le peuple de Naples réclamait le privilège, de Charles-Quivl , c’està-dire l’espèce de charte des droits du souverain et du peuple que l’heureux vainqueur avait donnée à sa conquête. Quel était au juste ce privilège? on ne le savait guère. Octroyé pendant les premiers temps de la conquête, il est probable qu’il constituait un état meilleur que l'arbitraire réalisé depuis par les vice-rois. Ce qui est certain, c’est que, depuis que le vieux Genovino l'avait exalté devant le peuple , ce privilège était devenu l’objet des désirs, de l’idolâtrie populaire ; et ce fut avec ce cri que les émissaires du duc'd’Arcos furent renvoyés.
Ce premier échec ne découragea point le vice-roi.
Où le peuple voyait une garantie , il crut rencontrer justement un moyen de tromperie , et bâtit là-dessus toutes ses intrigues. Il s’agissait , avant tout , d’empêcher l’union de la noblesse , du clergé et du peuple , qui seule pouvait menacer sérieusement la domination espagnole. Ce fut en employant la noblesse et le clergé même comme intermédiaires auprès du peuple que le duc d’Arcos pensa y réussir. Les deux hommes les plus influents et les plus aimés du peuple, et qui pouvaient peut-être faire tourner les troubles au profit de leur ambition , le duc de Maddaloni et le cardinal-archevêque Filomarino, étaient, on le sait, par une chance heureuse pour le viceroi, d’irréconciliables ennemis; ils se prêtaient par là merveilleusement à ses machinations. Le duc d’Arcos délivra le premier, encore détenu au Château-Neuf depuis l’affaire du vaisseau amiral , le prit en particulier, abjura tous ses soupçons , et le pria d’employer son crédit sur le peuple au service du roi et pour le bien de son pays. Puis, en dessous main il lit prévenir le cardinal, qu’il remerciait de son salut, d’avoir à se défier du duc de Maddaloni , et le conjura de faire tous ses efforts pour empêcher entre le peuple et la noblesse un rapprochement qui serait aussi funeste au clergé napolitain qu'à la dominatioh espagnole. Ces batteries dressées, le disciple de Machiavel attendit.
Le duc de Maddaloni, ravi d’être libre et de faire montre dë son importance , parut dans la soirée même du 8 sur la place du Marché , à cheval , avec un puissant seigneur de ses amis. Il fut aussitôt acclamé, entouré, mais interrompu aussi , dès qu’il parla de l’abolition de$
taxes, par les cris: Le privilège de Charles-Quint! le privilège de Charles-Quint! « Vous l’aurez, dit-il ; je vais » le demander au vice-roi , et je vous l’apporterai de- » main. » Mais, pendant que le peuple, continuant à U9er de sa victoire , incendiait le palais de l’ex-élu du peuple , Naclerio , et celui du fermier de l’impôt des farines, Geronimo Letitia, le soir, Masaniello reçut dans son humble demeure le père capucin Pépé, frère du cardinal Filomarino : jaloux d’avoir été déjà devancé par Maddaloni , le cardinal faisait offrir ses services. Il obtint aisément crédit auprès de Masaniello , docile comme tous les Napolitains aux gens d’église, et surtout auprès de Genovino , qui devina aisément que l’archevêque était le véritable fondé de pouvoirs du viceroi. Les capitaines des quartiers et quelques prêtres, rassemblés par Masaniello et Genovino dès le matin , se laissèrent en effet persuader de préférer l’entremise de l’archevêque à celle de Maddaloni ; et le peuple , d’ailleurs toujours en garde contre la noblesse , se trouvait dans ces dispositions, quand, le 9 au matin, le duc de Maddaloni , escorté de deux estafiers , parut sur la place du Marché.
Le malheureux seigneur, qui arrivait plein de confiance , avec son large parchemin , devant Masaniello et ses assesseurs , n’eut pas le temps même d’en commencer la lecture. Les visages étaient soupçonneux et sombres. Masaniello arrêta le duc au moment où il élevait la voix , demanda à voir le parchemin , et le donna à examiner au seul de ses assesseurs qui pût y connaître quelque chose , à Genoviho. Ce rusé vieillard était de vieille
:tOt QUATRIEME ÉPISODE.
date l’ennemi déclaré de la noblesse : il a\ ait deviné , connu peut-être déjà les intentions cachées du duc d’Arcos. Il reconnut bien vite, et n’eut pas de peine à démontrer, grâce à la fraîcheur de l’écriture et à la nouveauté du parchemin, que la pièce était, fausse. Maddaloni, bien que noble seigneur, et partant peu habile en ces matières, n’avait pu s’y tromper lui-même. Il n’essaya pas de défendre l’authenticité de la pièce ; il prétendit seulement que cette copie méritait autant de confiance que l’original. Mais il fut violemment interrompu par les cris de : Trahison! trahison! Masaniello lui-même l’apostropha rudement du nom de faussaire; et comme le seigneur répliquait , il le saisit et le jeta à bas de son cheval. La foule allait lui faire même un mauvais parti ; mais Dominico Perrone fil observer qu’il valait mieux le garder pour le juger que d’en faire justice sommaire , et offrit de le garder à la tour du Carmel sous sa propre responsabilité. Ce Dominico Perrone, autrefois capitaine de sbires, puis bandit, était, nous l’avons dit, en relations avec Maddaloni. Le duc obtint de lui d’être mené au poste de la Vicarie, où il trouva et gagna également le compagnon de celui-ci, Giuseppe Palombo, ancien contrebandier, personnage de même trempe; la nuit même il s’embarqua furtivement sur une felouque pour Pouzzoles. Le vice-roi n’en avait que mieux réussi. Le fier seigneur sur lequel l’homme du peuple avait porté la main était déterminé à se venger. Il laissait deux traîtres auprès de Masaniello, qui ordonna, de son côté, l’incendie du palais de Maddaloni ; et un abîme fut ouvert entre la noblesse et le peuple napolitain.
Pour le moment , il ne pouvait plus être question de conciliation, le vice- roi partageant avec Maddaloni la responsabilité d’une tromperie découverte. Masaniello résolut d’attaquer l’église et le couvent de Saint- Laurent, où se trouvait déposé, disait-on, le fameux privilège. Dès le 10 au matin, toute la ville était en émoi. Les tambours battaient , les trompettes sonnaient dans les rues pour rassembler les volontaires. Les uns fourbissaient leurs épées, ceux-ci nettoyaient leurs mousquets. On voyait des femmes elles-mêmes s’armer pour faire partie de l’expédition. Des paysans entraient enfin par les différentes portes de la ville, armés de pioches , de faux et de grands coutelas. Sur la place du Marché, Masaniello fit choix des mieux armés, les disposa par détachements, donna ses ordres, et, vers deux heures après midi , les bandes armées débouchèrent par différentes rues sur la place Saint-Laurent. On voyait, assure un contemporain, une compagnie de femmes pourvues d’arquebuses. L’une d’elles, forte de corps et belle de visage, portait d’une main une épée nue, et de l’autre un drapeau avec ces mots : Vice le roi et le tris- fidèle peuple de Xaples !
Située au centre de la ville et fondée par Charles d’Anjou comme ex voto de sa victoire sur Manfred, cette vieille église avait longtemps servi aux assemblées du peuple et du sénat napolitain dans les jours d’indépendance. Depuis, les vice-rois l’avaient fermée pour effacer ce souvenir de liberté ; et maintenant , le cloître et l’église, pourvus de canons et d’arquebuses, occupés par un poste d’Espagnols, sans respect pour les tombeaux
des anciens rois , étaient presque transformés en forteteresse. Biaise de Fusco et ses soixante soldats, gardiens du poste, reçurent d’abord vivement la multitude en faisant feu par toutes les ouvertures. Les assaillants reculèrent, enlevant leurs blessés et leurs morts. Mais Masaniello les ramena bientôt furieux. Quelques-uns, plus habiles, s’étaient aperçus qu’il serait difficile de prendre le poste d’assaut , et avaient préparé des fascines. Malgré un feu assez vif, ils pénétrèrent, poussés par les autres, jusqu’aux portes du cloître, jetèrent les fascines devant elles, y mirent le feu, et répondirent aux arquebusades des assiégés pour les empêclier d’éteindre l’incendie. Biaise de Fusco vit bientôt que la résistance serait inutile dès que les portes donneraient passage à la foule; il capitula, et rendit les deux bâtiments avec la vie sauve pour lui et les siens, et la permission de se retirer au Château-Neuf. Les vainqueurs se précipitèrent dans le cloître et dans l’église, arborèrent sur la tour l’étendard do l’Espagne et celui de la ville, saisirent un grand nombre d’armes et de munitions de tout genre et dix-huit canons. Mais de privilège, point. Les archives mêmes, bouleversées de fond en comble , ne livrèrent point ce précieux secret.
La possession de belles et bonnes armes et d’une petite artillerie était, après tout, pour la lutte, plus utile que celle du privilège. On disposa les canons sur les principales places et aux portes de la ville. A ce moment même, les troupes de renfort mandées par le viceroi de Pouzzoles et de Torre del Græco approchaient par deux routes différentes. Masaniello marcha lui -même
au-devant des Espagnols qui venaient de Torre del Græco, les chargea brusquement, et les mit en fuite. L’autre détachement d’Allemands de Pouzzoles , entouré par des forces supérieures, et menacé en tête par des canons sur lesquels il ne comptait pas, se rendit sans résistance, et fut si bien traité que le soir les soldats enivtés parcouraient la ville en criant : Vive le peuple ! L’incendie des palais du duc de Caivano et du marquis d’Acquino , détestés du peuple , célébrèrent le soir même la victoire populaire.
Le mouvement n'avait plus maintenant les proportions d’une simple émeute. Le lendemain de sa victoire , Masaniello passait fièrement en revue ses forces, qui s’élevaient à cent quinze mille hommes, quoique assez mal équipés. 11 les divisait par compagnies selon les quartiers, et leur donnait des chefs et des bannières. Juge et administrateur suprême en même temps que général en chef, et toujours dans son costume ordinaire , avec le bonnet rouge, la chemise serrée au corps, le caleçon rayé , les jambes et les pieds nus , Masaniello rendait également des arrêts ou prononçait des jugements , et paraissait le véritable maître de la ville. De sa fenêtre ou d’une estrade élevée devant sa porte sur la place du Marché, il fixait le prix du pain, ordonnait l’incendie d'un palais, et faisait bétonner deux hommes du peuple qui , au lieu de tout livrer au feu , s’étaient approprié quelques objets précieux. Il consultait parfois l’élu Arpaja ou son conseiller Genovino, mais la plupart du temps il prenait vivement ses résolutions, tantôt dictées par l'esprit de vengeance , tantôt frappées au coin du bon
sens, mais partant presque toujours d’un cœur droit et animé de bonnes intentions.
I! était plus difficile maintenant d'amuser avec le priv ilége le peuple exigeant et victorieux. Le duc d’Arcos compta y réussir encore en se servant , au risque de les compromettre et peut-être même dans cette intention, de l’archevêque et du vieux Genovino. Le 1 1 , Filomarino parut en effet sur la place du Marché avec le fameux, le vrai privilège trouvé, disait-on, fort heureusement par quelques moines. L’authenticité en était assurée d’avance par l'offre faite la veille au vieux Genovino d’une présidence de la chambre royale. Le peuple, qui couvrait la place du Marché, était encore assez mal disposé. Cependant Masaniello, l’épée nue, conduisit dans l’église de la Vierge le prélat , suivi bientôt d’une foule compacte et a\ ide d’entendre la lecture du document. Le parchemin , les lettres d’or avaient l’aspect voulu de vétusté et d’antiquité; Genovino n’eut rien à y reprendre. L’archevêque commença la lecture avec complaisance et componction. La teneur de la prière fut loin cependant de répondre à l’attente de la multitude, soit que ses désirs S(* fussent exaltés avec le succès, soit que le contenu ne répondît point en effet à ses souvenirs. A mesure cpie la lecture avançait, il était facile de voir sur les visages l’inquiétude et le désappointement. Quand l’archevêque eut fini éclatèrent des murmures très-caractérisés.
Masaniello était un homme simple et de bonne foi. On avait demandé le privilège , il s’étonna qu’on ne s’en contentât plus ; personnellement il avait autant de respect pour le clergé que de haine contre la noblesse : d’ailleurs
MASAMKLLO ET LE 1HJC DE G USE. ;jO'J
il sentait la responsabilité qu’impose même aux plus fougueux une heure de pouvoir. 11 gourmanda vertement le peuple sur le peu de confiance qu’il montrait à son archevêque, et se porta caution pour lui. L’archevêque profita avec habileté du moment; il offri! de remettre l’examen de la pièce à Genovino et à des personnes compétentes , qui y procéderaient immédiatement, mais à la condition qu’on sursoirait à l’exécution projetée déjà pour le soir même contre trente palais de la noblesse désignés à la fureur populaire. Masaniello trancha résolument la question en homme de tète et de cœur. 11 lit passer Genovino et quelques autres dans une salle du couvent, et défendit énergiquement au peuple, sous peine de mort, tout nouvel acte de dévastation inutile. Ce fut une de ses plus heureuses inspirations, quoiqu’il fût sans doute alors trompe. Les murmures contre l’archevêque lui avaient inspiré peut-être comme un pressentiment de l’inconstance populaire : « Je n’agis, s’écria-t-il, qu’en vue du bonheur » et de l’avantage du royaume, et je persévérerai jusqu’à » ce que je voie luire le jour de la paix et de la liberté. » Et cependant c’est pour des ingrats que je travaille, et » je n’aurai pas plutôt obtenu tout ce que vous désirez, » que vous m’abandonnerez comme un meuble inutile ; » heureux si vous ne cherchez pas à vous débarrasser » violemment de votre bienfaiteur, et si vous ne traînez » pas mon corps dans les rues de Naples comme celui » d’un vil scélérat! »
Confier l’examen du privilège à Genovino , c’était assurer la réussite des projets du vice-roi. Le rusé vieillard
revint presque à la nuit tombante déclarer que la pièce, bien et dûment examinée au fond , était en effet le réel et authentique privilège de Charles-Quint. L’archevêque triomphait ; il crut le moment venu d’en finir, et se mit à lire une lettre dans laquelle le duc d’Arcos s’engageait formellement , par écrit et sous la garantie du prélat , à assurer au peuple la jouissance de tous les droits mentionnés dans le document, et promettait amnistie à tous ceux qui avaient pris part à la révolte. Mais aux mots d'amnistie et de révolte un nouveau tumulte s’éleva. Tout le peuple s’écria d’une voix qu’il n’y avait point do rebelles et qu’il n’était pas besoin de pardon. Masanielloet Genovino ne purent l’apaiser qu’en se chargeant avec les principaux chefs de dresser, de concert avec l’archevêque , un véritable traité de paix , où le vice-roi et le peuple entreraient comme parties contractantes; et la foule ne se dissipa que sur la promesse que les conditions et les termes en seraient soumis le lendemain à l’assemblée générale du Marché.
Dans cette discussion , qui se prolongea assez avant dans la nuit, Genovino déploya la plus grande adresse et Masaniello une entière bonne foi. Quand il ne s’agit que de dresser la teneur des concessions financières du vice-roi, le premier obtint sans peine à peu près ce qu’i! voulut des chefs populaires , bien qu’ils n’y vissent pas toujours bien clair. La question des cautions excita une plus grande altercation. Les chefs du peuple demandaient pour garantie la remise du château Saint-Elme, et Masaniello paraissait y tenir surtout , malgré la résistar^pe de l’archevêque; Genovino s’y opposa aussi : « Jusque-là,
» dit-il , de l’avis des plus grands canonistes , le peuple » est resté dans son droit; il a pu s’assembler, prendre » les armes cl en faire usage pour la défense de ses pri- » viléges sans encourir le reproche de rébellion. Mais » vouloir dépouiller le roi d’un de ses domaines, c’est » sortir de la légalité pour entrer dans la révolte. » L’argument parut péremptoire à Masaniello ; il changea d’avis , et assura à haute voix aimer mieux mourir que de commettre l’acte d’un rebelle.
Le lendemain , la foule impatiente et inquiète se pressait sur la place du Marché pour recevoir communication des articles du traité. Vers midi, on vit arriver trois cents bandits parfaitement armés et équipés. Chacun connaissait à Naples leurs liaisons avec la noblesse. Le peuple inquiet refusa d’abord de les laisser approcher. Mais Perrone ayant donné l’assurance qu’ils étaient là pour le service du peuple , on les laissa se mêler à la foule et pénétrer même dans l’église et jusque dans le cloître. Masaniello causait avec l’archevêque , en attendant, pour commencer la cérémonie, l’arrivée de quelques capitaines de quartiers' qui manquaient encore. Deux minutes après, ceux-ci étant arrivés, Masaniello se disposa enfin à introduire l’archevêque. Comme il mettait le pied hors de la porte latérale qui conduisait du cloître dans l’église, Dominico Perrone, qui était du côté du chœur, lui lit signe de venir seul de son côté ; le poissonnier avait à peine fait un pas qu’une détonation , suivie bientôt de cinq autres , retentit dans l’église.. Les balles sifflèrent aux oreilles de Masaniello, mais sans l’atteindre , grâce sans doute à la foule com-
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pacte qui ôtait aux meurtriers la liberté de leurs mouvements.
Ce fut alors un tumulte épouvantable. Le cri de Trahison! trahison! répandit la nouvelle avec la rapidité de l’éclair de la nef dans le cloître et sur la place. La foule exaspérée entreprit corps à corps les brigands, et lit main basse sur eux. Ceux-ci tirèrent à bout portant sur les assaillants, mais ne purent recharger leurs armes: on lutta contre eux au milieu d’une masse confuse et effrayée, qui croyait voir dans chacun un ennemi. Les brigands cherchèrent alors inutilement à fuir. On les poursuivit partout, dans les maisons, dans. le cloître, jusque dans les cellules des religieux, qui étaient euxmêmes plus morts que vifs, et on les \ massacra. Trois furent égorgés dans la sacristie, l’un d’eux sous le fauteuil même de l’archevêque éperdu. Les têtes séparées du tronc de quarante d’entre eux furent plantées sur des perches au milieu de la place du Marché , tandis que les hommes et les femmes du peuple traînèrent leurs corps à travers les rues, et les jetèrent dans les fossés et dans les égouts.
Il n’était pas dillicile de deviner d’où venait le coup. Le duc de Maddaloni avait voulu se venger à la fois de Masaniello, du vice-roi et de l'archevêque, interrompre les négociations et tout confondre de nouveau. Perrone et plusieurs autres, saisis et mis à la torture, l’avouèrent avant d’être exécutés. Quelques-uns soupçonnèrent aussi le vice-roi d’avoir trempé dans la conspiration, ou au moins de ne l’avoir pas ignorée; mais il n’existait contre lui aucune preuve, bien que tout tournât au profit de sa
politique en poussant à l'extrémité la haine du peuple contre la noblesse. Masaniello mit à prix la tôle du duc de Maddaloni * et lança ses bandes dans toute la ville contre lui ou contre ses partisans. Le duc lui-mèine, sous la robe d’un capucin , galopait déjà sur la route de Bénévenl. Mais on cerna bientôt son frère, don Giuseppe CaralTa, dans le couvent de Sainte-Marie-la-Neuve. PendanL qu’on enfonçait les portes, le malheureux s’échappa par une étroite fenêtre; arrivé dans une pauxre maison, il demanda asile à une fille de joie au prix d’une forte récompense. Mais celle-ci lit signe au peuple. Arraché de son asile, et traîné avec mille outrages et mauvais traitements dans les rues, le malheureux fut tué d’un coup de couperet par le boucher Michel Saillis; et au-dessus de sa tête, hissée au haut d’une perche avec le pied dont il avait frappé l’archevêque cloué sur le crâne, on mit cette inscription : « Giuseppe GaralTa , rebelle à la patrie » et traître au lidèle peuple de Naples. »
Lorsque le duc d’Arcos fit savoir, par le cardinal, aux chefs populaires qu’il réprouvait complètement l’odieuse tentative des nobles et des bandits, et qu’il était toujours prêt à négocier sur les bases convenues, les plus soupçonneux ou les plus hardis ne voulaient d'abord rien entendre, et ne parlaient que d’une guerre à mort au gouvernement et aux Espagnols. Cependant l'autorité du vieux Genox ino , celle de l’archex êque et de Masaniello , décidèrent le peuple à reprendre le lendemain, 12, la cérémonie si violemment interrompue.
Ce jour fut le plus beau du gouvernement éphémère du pêcheur Masaniello. Dès le matin , une ordonnance
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fut publiée à son de trompe el aftichée dans les rues.
Tout le peuple devait prendre les armes ; les canons en permanence étaient braqués aux portes et sur les principales places. Ordre était donné à la noblesse de livrer ses armes et de rester dans les murs, aux bandits de sortir, à tous, pendant la nuit, d’illuminer les rues et les places; défense était renouvelée de porter des robes el des manteaux longs qui pussent cacher des armes , et de continuer contre les maisons el les palais les incendies des jours précédents; tout fut ponctuellement obéi.
Vers midi, la cérémonie commença. Devant le maîtreautel, sous un dais, se tenait le prélat ayant à ses côtés Masaniello, Arpaja, Genovinô et Palombo-, l’église était pleine, et les portes ouvertes à deux battants laissaient voir l’immense foule qui se pressait sur la place du Marché. Un notaire monta en chaire et lut à haute voix * le traité destiné à rétablir, sur de nouvelles bases, les rapports du souverain et du peuple. Les articles de la capitulation, qui étaient la conséquence de la confirmation du privilège, paraissaient fort avantageux : «tous impôts,
» taxes et gabelles mis sur le peuple depuis le privilège,
» étaient déclarés nuis de plein droit, sauf ceux engagés » aux particuliers ; amnistie complète et générale était ac- » cordée pour tout le passé. Désormais la voix de l’élu du » peuple aurait la même puissance que les voix réunies » des tediles de la noblesse ; et les consulteurs , députés » généraux et capitaines d ’ottines nommés dans l’église » des Augustins, entreraient en fonction sans la conlir- » mation de l’autorité espagnole. La présente capitulation » devait être gravée sur une table de marbre élevée au \
» milieu du marché; le peuple restait en armes, et » Masaniello en possession de l’autorité comme capi- » taine général jusqu’à ratification par la cour de Ma- » drid. » La restriction obscure et comme subrepticement introduite, qui était apportée à l’abolition des impôts, et l’absence de garanties certaines, frappait encore quelques esprits réfléchis, et laissait quelque place à l’hésitation. Mais Genovino monta immédiatement en chaire: « Mon peuple , s’écria-t-il , nous tenons enfin ce que » nous avions déjà demandé du temps du duc d’Ossona , » ce n’est point sans peine ni fatigue; célébrons ùne si » glorieuse victoire ; et pour remercier Notre-Dame du » Carmel, et Notre-Soigneur Dieu, auteur de toutes cho- » ses, entonnons, comme il convient, un joyeux Te n Devra , »
Au milieu de la joie générale, on ne pensa plus qu’à en finir. L’archevêque invita Masaniello à venir avec lui au palais recevoir la signature du vice-roi , qui désirait personnellement, disait-il, lui témoigner sa satisfaction. Après la scène de la veille , il était permis d’hésiter. Le pêcheur cependant y consentit, et, pour terminer cet acte solennel avec une certaine pompe, ordonna que tout le parcours de la place du Marché au palais fût nettoyé et tendit de tapisseries comme pour un jour de fête. Au moment de partir, l’archevêque lui présenta de magnifiques habits pour paraître convenablement devant le duc d’Arcos; Masaniello refusa d’abord de quitter son costume ordinaire; mais l’archevêque insista, le menaça même de l’excommunication, et le pêcheur céda. Pendant qu’il faisait sa toilette en pleine
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place, le peuple s’apitoya sur son extrême maigreur. L’agitation , le manque de sommeil, l’exercice du pouvoir l’avaient en quelques jours complètement changé. On remarqua cependant que l’épée à la main, sous son chapeau à plume blanche, et dans son vêtement hrodé d’argent , le poissonnier déployait sur son beau cheval blanc une grandeur originale mêlée d’une certaine grâce.
Le cortège se mit en marche vers quatre heures : l’archevêque dans son carrosse, Masaniello et Arpaja à cheval de chaque côté , et derrière dans une litière le vieux Genovino. Les cris de : Vive le roi! vire le peuple! vive Masaniello! etc., poussés par la foule, se succédaient à l’envi ; Masaniello réprimait quelquefois rudement ce dernier cri. Au milieu de la place du palais, près de la belle fontaine Médina, ouvrage du Napolitain Auria, le poissonnier salua de gracieuses paroles le capitaine des gardes du vice-roi venu jitsque-là pour le recevoir, puis, s’élançant avec agilité sur la selle de son cheval, il s’adressa à la foule compacte et pressée autour de lui : « Mon peuple bien-aimé , dit-il en tirant de son »> sein et en élevant au-dessus de sa tête le privilège et » la capitulation, voici le gage de tes libertés renouve- » lées. Ce n’est point un mensonge, une fable, nous »> tenons entre les mains une réalité. Grâces en soient » rendues à Notre-Dame et à l’excellentissimé seigneur » archevêque. Pour moi , je n’ai jamais demandé autre » chose. Son Éminence sait bien que mes intentions sont » pures. On m’a fait offrir, jl y a trois jours encore, trois » cents écus pour vous amener a transiger: j’ai tout
» refusé. Si j’ai endossé ces beaux habits, c’est par res- » pect pour le vice-roi et pour obéir à Son Éminence. » Mais j’en prends Dieu à témoin, je mourrai pauvre » comme je suis né; après la pêche de nos libertés dans » la mer orageuse de cette ville , je retournerai à mon » ancienne pèche. Je reviendrai parmi vous vendre mon » poisson comme autrefois, espérant pour toute récom- » pense de vous après ma mort, un chant d'/h’c Murin. » Et comme on l’interrompait en exprimant le voeu que ce ne fût point de sitôt. « Merci , ajouta-t-il , enfants : » écoutez néanmoins : Je vais achever le traité avec » Son Excellence; restez armés et prêts. Si demain matin » je ne suis pas de retour au milieu de vous, mettez à » feu et à sang le palais et la ville. Mais vous me rever- » rez bientôt. Sa Majesté, sera contente de ce que nous » avons fait. Les nobles et les fermiers d’impôts seuls » ont à se plaindre , ces loups rapaces et dévorants qui » vivaient du plus pur de notre sang; car maintenant » nos dons volontaires arriveront directement au trésor, » et le noble roi Philippe sera le vrai souverain de son » beau royaume. » L’archevêque bénit ensuite la foule, et tous deux poussèrent droit vers le palais en fendant la presse.
Le cardinal et le pêcheur franchirent ensemble, la main dans la main et aux grands applaudissements de tous , les tranchées qui servaient encore de défense au palais et traversèrent une triple haie de soldats espagnols. Sur les premiers degrés du grand escalier, à l’endroit où s’élèvent les deux statues colossales du Tage et de l’Èbre, le vice-roi les attendait. Masaniello, singulièrement ému,
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était partagé entre la joie et la crainte de son triomphe. « Je viens me mettre à la discrétion de Son Excellence, » dit-il en se jetant aux pieds du vice-roi pour lui baiser n les mains; tu peux me condamner à la corde ou à la » roue , je suis prêt. — Relève-toi ; Sa Majesté ne te » regarde point comme un criminel , et je puis t’assurer » de son estime, » lui répondit le duc d’Arcos avec bonté; Masaniello reprit, peu rassuré encore : « Je » prends Dieu à témoin que je n’ai jamais eu d’autre » pensée que de la servir fidèlement. » Dans la conférence qui eut lieu ensuite entre le vice-roi, l’archevêque et le clief du peuple, pendant la signature des pièces, Masaniello ne se montra pas au-dessous de sa fortune. Le vice-roi faisait observer que l’abolition de tant d’impôts serait une grande perte pour le roi d’Espagne ; il répondit qu’un don volontaire de quinze millions fait directement à Sa Majesté par son bon peuple, et sans passer par les mains des fermiers, comblerait aisément le déficit en soulageant le peuple de plus de moitié. Tout disposé à reconnaître que les incendies et dévastations des palais étaient une perte pour tous, il s’engagea encore h faire transporter désormais sur la place du Marché , et. sous bonne garde , le produit des vengeances et des fureurs populaires qu’il no pourrait pas arrêter, pour commencer le fonds du don volontaire promis par le bon peuple de Naples à son souverain.
Cependant , comme la conférence se prolongeait , la foule , toujours plus nombreuse sur la place, devenait inquiète ; elle demandait Masaniello à grands cris, et battait de ses flots agités les murailles du palais. Le duc d’Arcos
craignait déjà un second envahissement de sa demeure ; Masaniello se leva et se dirigea vers le balcon : « Excellence, dit-il, jo veux que tu juges combien ce » peuple m’obéit. — Me voici , » cria-t-il d’une voix forte en apaisant les clameurs d’un geste de sa main, « me voici sain et sauf. » Levant alors le bras avec une pose entre chaque vivat, il jeta successivement les trois cris de : Vive la Vierge du Carmel!... Vive le roi d’Espagne!... Vive le duc d’Arcos!... qui furent fidèlement et fortement acclamés; et comme le vice-roi étonné embrassait. , pour plaire à la multitude , le magique chef du peuple, lui essuyait le front de son mouchoir, et jetait à son tour le cri de : Vive le libérateur du peuple! Masaniello mit le doigt sur ses lèvres , obtint un profond silence, et d’une voix forte : « Ordre à tons et à chacun, » sous peine de rébellion et de la vie , d’évacuer la place » du palais sur-le-champ. » Et le duc d’Arcos et le cardinal virent comme par enchantement les compagnies armées donner le signal de la retraite , et tout le peuple s’écouler à leur suite.
Pour tout terminer, on convint que les pièces signées et imprimées seraient, le surlendemain dimanche , confirmées publiquement, par serment du vice-roi, dans la cathédrale. Le diplôme régulier de capitaine général du peuple fut délivré à Masaniello, et le grand prévôt mis à sa disposition pour exécuter ses sentences , poursuivre les bandits et rétablir le bon ordre dans la ville. Le duc d’Arcos prit enfin congé de son hôte avec d’alTectueux compliments, et lui jeta autour du cou une lourde chaîne d’or que celui-ci voulait d’abord repousser, mais qu’il
3 il) QUATRIÈME ÉPISODE.
accepta sur les observations de l'archevêque ; et le cardinal et le pêcheur allèrent terminer celte heureuse journée dans le palais de Son Éminence, où les attendait, ainsi que les chefs du peuple , un somptueux banquet.
MASANIELLO ET LE DEC DE GlISE.
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