‹ Épisodes de l'histoire d'ItalieChapitre 3 sur 21 · LA SICILE SOLS LA DOMINATION FRANÇAISE. — JEAN DE PROCIDA · texte numérisé non relu

LA SICILE SOLS LA DOMINATION FRANÇAISE. — JEAN DE PROCIDA

Au milieu des nombreuses îles de la Méditerranée, jetées là comme une proie offerte aux peuples des trois anciens continents , on sait que la Sicile est peut-être celle qui a changé le plus souvent de domination. Les éruptions volcaniques de la masse de l’Etna y ont accumulé moins de ruines que les conquêtes apportées par les flots de la mer. Parmi ses nombreuses vicissitudes, jamais cette belle contrée n’avait autant perdu qu’à la conquête des Français angevins, et ne s’était vue plus malheureuse qu’au moment même où le roi Charles d’Anjou s’élançait déjà par la pensée sur la ville de Constantinople.

Pour ne parler que des dernières révolutions dont elle avait été la victime , l’occupation de l’île trois siècles auparavant par les Sarrazins d’Afrique n’avait pas été sans compensation. Païenne leur devait sa nouvelle célébrité. Sous ces vainqueurs si promptement civilisés, de nouvelles industries avaient pris naissance ; l’importation de

ît PREMIER ÉPISODE.

quelques plantes africaines et l’application d’ingénieux systèmes d’irrigation avaient rendu à l’île son ancienne fertilité. Les chrétiens, pour élever après leur départ les palais de leurs souverains ou les temples de leur Dieu , prirent conseil des palais , des mosquées et des bains élevés par leurs vainqueurs mauresques. La conquête normande, qui vint après, était encore au treizième siècle l’objet des sincères regrets des Siciliens. Le baronnage fondé à cette époque avait été assez doux pour les petits, et les antiques privilèges municipaux étaient restés debout sous des princes qui cherchaient à établir une sorte d’équilibre entre des sujets de diverse origine. Dans les mauvais jours, on redemandait encore les temps du Normand Guillaume le Bon, précieux et trop rare témoignagne rendu à la mémoire d’un roi! Palerme, avait gagné alors le nom à! heureuse; et sa cathédrale avec sa nef longue, étroite et fine, ses flèches aériennes , ses broderies de pierre , ses mosaïques incrustées d'or et ses royales tombes de marbre blanc et de porphyre rouge, datait de cette mémorable époque.

La Sicile , en passant de là par mariage à la maison allemande de Hohenstauffen, n’apprécia pas autant l’honneur de devenir un des joyaux de la couronne du saintempire ; elle ne voua pas une affection aussi durable à ces princes souabes, qui l’entraînèrent à son détriment dans le tourbillon des grandes luttes de la chrétienté. Cependant elle se laissa fasciner par le grand Frédéric II , ce héros légiste et poète, qui appela ses députés au parlement , et qui sut lui faire entendre avec ses compagnons de plaisirs j les Ranieri et les Tomasso di Sasso,

les premiers sons de la muse nationale , propagés de là dans le reste de l’Italie. L’attachement qu’elle montra à la fortune de son bâtard Manfred et le tressaillement de pitié et d’espérance que provoqua dans son cœur le nom seul de son petit-fils l’infortuné Conradin en sont une preuve suffisante.

Soit que les commencements d’une conquête paraissent toujours les plus durs, soit que Charles d’Anjou, considérant la Sicile comme une étape vers un but plus élevé, n’eut point cru devoir la ménager, il est certain que la domination française n’offrait rien qui pût la faire aimer et durer. Arraché à des dispositions d’abord bienveillantes par la prise d’armes de quelques seigneurs siciliens en faveur du dernier des Hohenstauffen , Charles d’Anjou n’avait bientôt plus écouté que l’avarice et le désir de la vengeance, qui lui étaient plus naturels. Tous les partisans un peu déclarés de la dynastie déchue furent condamnés à mort , leurs biens confisqués , leurs enfants déclarés infâmes, et quiconque les cacherait et leur donnerait asile menacé des mêmes peines. Des étrangers, Français, Angevins ou Provençaux, et des Italiens du parti guelfe, s’enrichirent de ces nombreuses et sanglantes dépouilles. L’exécution terrible de la petite ville d’Agousta, dont la garnison de 1,200 hommes arrêta longtemps Guillaume l’Étendart, un des exécuteurs des vengeances royales, laissa surtout un dangereux ferment de haine dans tous les cœurs. Il n’est pas inutile d’én rappeler les détails.

Six bourgeois, pour avoir la vie sauve, avaient enfin ouvert en trahison les portes de la ville ; chacun deman-

dait grâce ou fuyait dans les retraites les plus ignorées. L’Étendart, homme de sang, implacable ennemi des adversaires de son maître, ordonna que tout pérît sans distinction de sexe ni d’âge. On ne tua pas seulement dans les rues et dans les carrefours, on poursuivit les malheureuses victimes jusque dans les maisons, dans les greniers et dans les citernes. Les vainqueurs, fatigués avant d’avoir satisfait la vengeance de leur chef, laissèrent enfin la besogne au bourreau , et amenèrent devant lui sur les bords de la mer le reste des habitants nus et liés deux à deux. La main gauche armée d’un coutelas large et court, la droite d’un cimeterre bien affilé, ce robuste et infatigable exécuteur achevait d’un second coup ce que le premier laissait à faire ; il entassa ainsi plusieurs monceaux de cadavres. Quand il était fatigué , les spectateurs lui tendaient une coupe pleine de vin. Les six traîtres eux-mêmes furent, juste châtiment ! les dernières victimes de cette boucherie. Il ne resta pas une âme vivante dans la ville , quelques soldats qui s’étaient jetés avec précipitation et en trop grand nombre dans une barque ayant sombré en vue des côtes. Agousta, laissée déserte comme une preuve terrible de la sévérité du maître , était un appel non moins éloquent à la vengeance.

Ces cruautés au moins pouvaient être passagères ; ce qui ne le fut point, ce fut le régime de honte et d’arbitraire auquel la Sicile se vit condamnée. Fiers et jaloux de leur nationalité, les insulaires virent le titre de capitale passer de Palerme à Naples, et par là échangèrent tous les avantages moraux et matériels attachés au rang

LES VÊPRES SICILIENNES. 2o

que l’île perdait contre les misères et les souffrances d’une tyrannie de seconde main.

Véritable reine sous les émirs sarrazins et sous les princes normands ou souabes , la ville de Palerme perdit complètement cette vie brillante et cette prospérité que le chroniqueur Hugo Falcandus se plaisait à décrire moins d’un siècle auparavant. La demeure royale de Joharia, entre la tour Pisane et la tour Grecque, où les anciens souverains aimaient à donner leurs fêles, ne retentissait plus du bruit des plaisirs. La chapelle palatine maintenant fermée ne voyait plus , aux jours des grandes cérémonies religieuses, une foule brillante de seigneurs et de dames se presser sur son resplendissant pavé, et dans ses murs recouverts de ces mosaïques de toutes couleurs qui représentaient les scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Le gouverneur de la ville, petit seigneur ordinairement assez grossier et sévère, préféra • le séjour du palais neuf, moins encore pour ses appartements brillants d’or et de pierreries que pour ses redoutables fortifications; et l’on n’entendit plus autour de lui que les grossiers éclats des divertissements que prenaient ses soldats retranchés dans le vieux palais flanqué de tours de castel ” a marc.

Avec celte Cour brillante tombèrent ces industries de luxe que les souverains avaient entretenues près de leur palais même , comme pour avoir sous la main ces magnifiques produits qu’elle seule pouvait faire naître et consommer. Pour qui ces habiles ouvriers de Palerme auraient-ils tissé ces belles et éclatantes étoffes de soie et d’or, enrichies de dessins variés et rehaussées de

pierres précieuses , dans lesquelles , ainsi qu’on a pu le voir encore aujourd’hui, leurs souverains se sont endormis de leur dernier sommeil. Les compagnons de Charles d’Anjou prisaient beaucoup plus une cotte de mailles à l’épreuve des coups ou une lame bien trempée. Aussi le marché des Sarrazins était presque désert ; les deux grandes rues qui s’y croisaient, la via Marmorea toute peuplée de marchands et la via Coperta , sous les arcades de laquelle se tenaient les joailliers , les changeurs et les usuriers, n’étaient plus fréquentées que par de rares et tristes promeneurs. Le quartier des Amalfitains sur le port , longtemps entrepôt des riches marchandises de la France et de l’Italie, présentait. luimême beaucoup moins d’activité.

La résidence et la place d’armes du gouverneur de toute la Sicile, c’était la ville de Messine, située à l’autre bout de l’île. Charles d’Anjou l’avait ainsi voulu. Ce n’était pas assurément que la cathédrale, fondée par Roger II en l’honneur de la vierge Marie, valût celle de Palerme, malgré le campanile et la flèche malheureusement renversés par le terrible tremblement de terre de 1783, ni qu’il s’y trouvât d’aussi beaux et d’aussi nombreux édifices que dans la royale résidence normande. Des raisons toutes politiques avaient dicté ce choix. Messine , le port et la porte de File , comme on disait alors, en livrait l’entrée, et, grâce à son vaste et large port , était comme le lien naturel qui rattachait l’Occident à l’Orient, sur lequel le frère du héros des croisades jetait un œil de convoitise. Le château de Mattagrifîone , ainsi nommé du fameux géant sarrazin

vaincu selon la légende par le Normand Roger, les monts Pélores hérissés eux-mêmes de châteaux, qui resserrent et protègent cette ville du côté de la terre , la mettaient mieux que tout autre à l’abri des soulèvements et des attaques du reste de l’ile qu’on savait assez mal disposé. Ce fut donc de cette espèce de forteresse que les gouverneurs ou vicaires du maître, les Fulcon de Puy-Ricard, les Guillaume de Beaumont, les Herbert d’Orléans, instruments d’une même et inflexible volonté, apprirent aux malheureux Siciliens ce que c’était qu’une véritable conquête.

La spoliation faite le lendemain de la victoire de toutes les familles qui de près ou de loin avaient soutenu la fortune de la maison déchue fut suivie de la révision des titres et chartes de possession de toutes les propriétés féodales sans distinction de parti. Il n’y eut ni antiquité de possession ni prescription qui pût racheter la plus légère irrégularité de forme. Nombre de barons siciliens furent dépouillés, rognés dans leurs biens et dans leurs droits, ou tout au moins obligés de les reprendre à des conditions léonines, ou de les racheter à beaux deniers comptants. On augmenta ainsi les domaines et revenus du roi. On récompensa ses compagnons de conquête, on multiplia les étrangers établis au milieu et aux dépens des Siciliens! Ce n’est pas tout ce qu’eurent à supporter les barons indigènes , assez heureux pour conserver quelque chose de leur patrimoine. Les services militaires et maritimes, les aides féodales furent augmentés. Les fils des grands vassaux requis pour l’ornement et le service de la

cour restèrent entre les mains du roi comme autant d’otages de la fidélité de leurs pères. Les riches héritières, données à des favoris ou condamnées au couvent pour que leurs biens fissent retour à la couronne , devinrent pour elle une monnaie courante, et l’interdiction du mariage aux fils des vassaux siciliens, dont le roi se défiait, un moyen sûr d’éteindre à jour fixe la race de ses ennemis. Voilà pour les seigneurs.

Les manants connaissaient déjà de leurs propres maîtres les droits de gîte , de transport et les corvées. Le droit de bonne prise introduit par les seigneurs français vint confisquer les meilleures denrées dans l’échoppe du marchand , les plus belles gerbes de la moisson sur le champ et le meilleur vin dans la cuve. L’administration des domaines royaux , au lieu de donner l’exemple de la modération , parut prendre à tâche de servir de modèle aux plus exigeants. Réquisition des hommes, des bêtes, des voitures et des bateaux; établissement de moulins et de fours seigneuriaux , pour moudre tout le blé et cuire tout le pain du domaine; taux uniformément fixé, bon an mal an, et assez élevé de la rente des champs, des troupeaux et des essaims d’abeilles; rien ne fut oublié. La vente des meubles, des animaux, des instruments d'agriculture, enfin la prison, répondirent pour les années mauvaises et les épizooties si fréquentes à cette époque. Ce qui parut le plus dur aux pauvres paysans de l’île, c’est que les barons siciliens euxmêmes , soit pour faire leur cour au nouveau roi , soit pour suffire à ses exigences, adoptèrent bientôt dans

leurs domaines ces tyrannies étrangères , et donnèrent ainsi au baronnage, assez patriarcal jusque-là en Sicile, les formes âpres et oppressives qu’il commençait à perdre alors dans le reste de l’Europe.

Ajoutez à ces vieux excès du régime féodal les nouveaux abus d’une tentative d’organisation monarchique qui croyait maladroitement servir d’autant mieux ses propres intérêts qu’elle prenait moins à cœur ceux des sujets : l’augmentation des taxes et gabelles, le monopole du sel, des grains, de l’acier et de la soie; des douanes à l’entrée et à la sortie du royaume, des péages sur les ponts et aux portes des villes; l’interdiction de la chasse , des contributions levées sur le marché même , et vous aurez à peine une idée des griefs des Siciliens. Les juges royaux, qui achetaient leurs charges, ne furent plus occupés qu’à assurer l’obéissance et à punir les infractions à toutes ces nouveautés. Au moins, au commencement, Charles d’Anjou avait-il, par nécessité, laissé aux nationaux les emplois de fiscalité et de judicature. Après la mort de Conradin , il les remplaça tous par des Français, et ne leur conserva pas même les places inférieures de maestri razionali, segreli, judicari, etc. Entre les mains des vainqueurs, l’impôt ne parut plus alors qu’un moyen de spoliation, et la justice un instrument de règne. Officiers de finances ou de justice, considérant leurs fonctions comme une part de butin livrée à leur discrétion, renchérirent à l’envi sur les exigences et les sévérités de la loi , ajoutèrent aux ordres du maître toutes leurs tracasseries et toutes leurs infidélités, et jetèrent dans les rapports légaux la pertur-

bation journalière que l’altération des monnaies et l’émission de carlins et demi-carlins de mauvais aloi, en échange des beaux et bons augus taies d’or de Frédéric II , avaient déjà jetée dans le commerce.

Les plaintes , les cris de douleur et de rage conservés dans les chroniques siciliennes du temps peuvent seuls donner une idée de cette oppression de tous les instants. C’est là que nous voyons les familles les plus nobles chassées du manoir des ancêtres ou réduites à la mendicité , leurs fils obligés de servir à table l’étranger spoliateur, et leurs filles jetées dans le lit d’un grossier soldat. Un Français rencontre-t-il à cheval un Sicilien, il l’en fait descendre et le force à le suivre à pied jusqu’à sa demeure. Quelle considération ces dévots serviteurs du saint-siège pouvaient-ils avoir pour ces hérétiques, ces jmlarins, assez peu différents des Maures, avec lesquels ils frayaient encore volontiers ? Il faut suivre surtout les derniers familiers du pouvoir dans l’exercice grossier de leur part de tyrannie sur les petits. Ici, ils requièrent pour le service de l’armée ou de la marine les jeunes gens les plus robustes; et, à leur défaut, ils saisissent leur mère et leur sœur jusqu’à ce que les fugitifs viennent se livrer eux-mêmes. Là, ils prennent les bêtes de somme des paysans ou les forcent à en servir euxmêmes; ils pénètrent dans leurs maisons et font leur main sous prétexte de bonne prise. Heureuse la fille du logis si elle n’a point le hasard de leur plaire ! Les cris de la bastonnade et les soupirs de la prison révèlent encore mieux le sort de l’indigent ruiné par l’impôt et par les mauvaises mesures financières.

C’est sur les douleurs des petits que les chroniqueurs ne tarissent point : « Que dire , s’écrie l'un , de leurs in- » ventions inouïes , de leurs décrets sur les forêts et sur » les vignes , de l’absurde interdiction du rivage , de » l’exagération inconcevable du produit des champs et » des troupeaux? L’ardeur de la canicule fait sécher » la moisson sur pied et le torrent dans son lit; n’im- » porte ! l’année est toujours bonne, la moisson est abon- » danle et la portée nombreuse pour le fisc ! Il faut pré- » senter au complet le troupeau à la fin de l’an , et plus » de petits que le troupeau n’en peut produire. Les » pauvres laboureurs pleurent; c’est une terreur uni- » verselle chez les bouviers, les chevriers et tous les » pasteurs : ils sont responsables de leurs abeilles, même » de l’essaim que le vent emporte. On leur défend la » chasse, et l’agent du fisc porte en cachette dans leurs » huttes des peaux de cerfs ou de daims ; puis il instru- » mente et confisque. Que dire des mères, des filles » obligées de montrer les tissus de la soie qu’elles ont » travaillée? Malheur à elles si elles n’ont pas employé » tous les cocons ou si elles cachent l’ouvrage de leur » main ! S’il plaît au roi de frapper monnaie neuve , on » sonne de la trompette dans toutes les rues ; de porte » en porte, il faut livrer l’argent et l’or; et en échange » de cette monnaie précieuse, on reçoit du billon. Nous » avions cru, s’écrient les malheureux, recevoir un roi » du père des pères, nous avons reçu l’Antéchrist. » « C’est l’inextinguible soif de l’or , dit un autre , qui leur » a enseigné toutes ces inventions diaboliques. Nous » multiplions sur les listes du cadastre et nous dimi-

» nuons sous les coups de la proscription. Nos biens ne » sont pas à nous ; c’est pour eux que nous arrosons le » sol de nos sueurs. Oh ! s’ils laissaient aux labQureurs » un morceau de pain ; s’ils mangeaient seulement et ne » dévoraient pas. Mais non ; les personnes ne défendent » pas les biens ; et les biens ne sauvent pas les person- » nés. Ces serpents sucent notre sang et notre moelle ;

» à peine ils nous permettent de disputer notre nourri- » ture aux oiseaux de proie ! »

Le saint-siège, suzerain du nouveau royaume, n’avait point d’abord épargné à Charles d’Anjou ses remontrances : « Nous te conseillons , lui avait écrit le pape Clé- » ment IV, ô mon fils! d’appeler les barons, les prélats » et les hommes notables des cités pour leur exposer tes » besoins et fixer de concert avec eux les subsides qu’ils » te doivent. » Comment le conquérant aurait-il écouté ces conseils, quand il violait même les conditions auxquelles il avait accepté la conquête, et refusait, par exemple, de restituer à l’Église ses anciennes immunités? Grégoire X en vint à des menaces, qui n’eurent pas plus d’effet. « Si je suis un tyran , répondit Charles » d’Anjou avec une confiance extraordinaire, je l’ignore ; » mais ce que je sais , c’est que Dieu m’a toujours guidé » jusqu’ici , et j’ai confiance qu’il ne m’abandonnera » pas. » Et quelque temps après il ne craignait pas d’interdire à ses sujets de commercer avec les États de l’Église.

Livrés à une tyrannie sans recours ni merci , il était assez naturel que les Siciliens tournassent leurs regards vers la fille de leur ancien souverain, Constance, assise

sur le trône d’Aragon ; mais si celle-ci paraissait assez disposée à ressentir les douleurs de ses anciens sujets, la politique de don Pèdre III était bien froide ou au moins bien impénétrable. Constance avait, il est vrai, accueilli un certain nombre d’exilés et leur avait assuré les faveurs de son mari. Trois même étaient entrés fort avant dans son intimité : Roger Loria , Conrad Lancia et Jean de Procida. Mais pouvait-on compter sur eux ? Roger , descendant d’une haute et riche noblesse de Calabre apparentée à la famille d’Amico, et Conrad Lancia, parent éloigné de la fille de Manfred , étaient venus tous deux jeunes en Aragon. Élevés à la cour et étroitement liés par le mariage de Conrad Lancia avec une sœur de Roger, ils étaient maintenant les deux serviteurs les plus dévoués et les plus braves du roi don Pèdre. Lancia, sous le roi don Jayme, avait, avec quatre galères, au son des trompettes et des nacaires, ramené au port de Valence dix vaisseaux pris aux Sarrazins sur les côtes de Tlemcen. L’année même du couronnement de don Pèdre , il avait fait flotter la bannière de son roi sur la haute tour de Tunis. 11 était réservé à Roger Loria de rendre encore à don Pèdre, quoique plus tard, de plus grands services. Mais tous deux étaient plus Aragonais encore qu’italiens , puisque Muntaner nous assure que le plus beau parler catalan était dans leur bouche. Quant à Jean de Procida, il n’était plus jeune lorsqu’il arriva proscrit à la cour du roi d’Aragon ; mais ses antécédents bien connus n’étaient point faits pour inspirer une grande confiance aux Siciliens, dont il n’était pas même le compatriote.

On sait que ce personnage, issu de petite noblesse et né à Salerne dont il était un des médecins les plus célèbres, avait été attaché comme tel, et plus encore peut-être comme ami et comme confident, à la personne de l’empereur Frédéric II, grand amateur des sciences avouées ou occultes et de leurs sectateurs. Il assista ce prince dans ses derniers moments et figura au nombre des témoins qui signèrent son testament. Fidèle aussi à la fortune du bâtard Manfred, il fut compris, après la mort de celui-ci, dans une première proscription faite par Charles d’Anjou de tous les partisans de la maison de Souabe, et ses biens, assez considérables, confisqués. Jusque-là, rien de plus honorable. Mais la fidélité de Procida , quoique sincère à ses premiers maîtres, ne resta pas à l’épreuve de ce second revers et de sa propre ruine. Il existe du pape Clément IV une lettre qui implore pour lui le pardon du vainqueur, et qui nous le montre reniant avec peu de dignité, pour rentrer en grâce sous un nouveau maître, ses premières affections politiques. Procida mérita encore, il est vrai, lors de l’entreprise de Conradin, un nouvel exil , et cette fois sans possibilité de retour. Mais tant d’erreurs ne montraient guère de fermeté. Les romanciers qui se sont emparés de ce personnage ont voulu expliquer ses complots contre les Français par le désir de venger un affront domestique. Us racontent que l’honneur de Landolfina, sa femme, fut victime de la violence d’un Français, quelques-uns disent de Charles d’Anjou; et ils prétendent qu’il avait juré en même temps sa vengeance et la libération de son pays.

Des actes authentiques prouvent que la dame Landolfina, qui avait apporté de grands biens à son mari, demanda chaudement du vainqueur et obtint la restitution de ce qui lui appartenait en propre, « comme née » d’une race fidèle et n’ayant pris aucune part à la » malice de son époux. » D’autres raisons aussi donnent à penser que l’infortune domestique de Procida suivit son exil au lieu de le précéder, et que l’honneur de Landolfina souffrit moins de la violence des vainqueurs que de ses propres faiblesses pour eux.

Le roi don Pèdre n’en vit pas moins dans ce vieillard au front bas, à l’œil petit, à la bouche mince et circonspecte , parfaitement informé de la situation générale du midi de l’Europe, un homme dont il pouvait tirer un habile parti. 11 le prit pour conseiller , le consola de la perte de ses biens d’Italie par la concession des seigneuries de Luxen, Benizzano et Palma ; et Procida devint le seul confident peut-être de ces secrètes pensées d’ambition, que don Pèdre cachait à ses alliés, à ses amis, à la reine Constance elle-même.

11 faut sacrifier beaucoup, nous le voulons bien, des ornements que la tradition et le roman ont ajoutés aux voyages et aux menées de Procida dans les contrées du midi de l’Europe pour le compte du roi d’Aragon. Cependant le fond en est irrécusable, et quelques-unes même des circonstances ne manquent pas de vraisemblance. Don Pèdre ne pouvait pas trouver un homme mieux au courant des choses et plus dévoué par intérêt et par esprit de vengeance à ses desseins. Tout prouve que le plus profond mystère présidait à l’entreprise 4

l’ignorance dans laquelle étaient les Aragonais de son but et la confiance longtemps prolongée de Charles d’Anjou. Les négociations dont fut chargé Jean de Procida durent être toujours enveloppées de ténèbres et d’équivoque, laissées souvent à ses risques et périls, et toujours exposées , le cas échéant , à un désaveu. Rien d’étonnant qu’elles aient peu laissé de traces et que le négociateur ait pris plus d’un détour et revêtu même plus d’un déguisement, voire le costume de moine mendiant, pour les mener à bonne fin sans trop éveiller les soupçons. L’affaire avait plutôt, et don Pèdre le voulait ainsi, les apparences d’un complot, d’une intrigue, que celles d’une hostilité effective et déclarée. L’agent principal pouvait prendre sans inconvénient, avec avantage même , les allures d’un aventurier. Ceci bien établi , on peut, en rejetant les détails romanesques, regarder comme positifs les faits suivants.

Les chefs du parti gibelin en Italie, le comte Guido Guerra à Rome, le marquis de Montferrat et Guido de Montefeltro, les Spinola à Gênes, les Yisconti à Milan, cherchaient, selon l’habitude des factions italiennes, un appui au dehors contre les Guelfes que Charles d’Anjou avait rendus trop puissants. Procida les visita tous pour donner de l’occupation à Charles d’Anjou dans la Péninsule si on l’attaquait dans Pile. 11 est certain qu’un certain Francesco Troisi vint de la part de plusieurs de ces seigneurs trouver don Pèdre à Algeziras avec des lettres de créance. C’est le seul résultat apparent de ces négociations. Protégé un instaut par le pape Grégoire X, mais incapable d’obtenir de ses peuples la réunion des

deux Églises, qu’il avait promise, Michel Paléologue devait saisir avec empressement toute alliance destinée à faire contre-poids à l’ambitieux conquérant de Naples et à prévenir une entreprise qui, pour être suspendue, n’en pouvait pas moins s’effectuer d’un moment à l’autre. Procida, arrivé à Constantinople comme médecin, parvint à s’aboucher secrètement avec l’empereur grec, et ménagea vraisemblablement entre les deux cours d’Orient et d’Aragon un traité par lequel la première se serait engagée à fournir des subsides à la seconde. L’original n’en existe pas ; mais on ne peut douter que des envoyés de Paléologue n’aient visité don Pèdre à Port- Fangos. Toloméo de Lucques affirme avoir vu le traité, et l’on assurait alors que des marchands génois, établis à Constantinople , avaient avancé l’argent nécessaire à Paléologue, qui en éprouvait, il est vrai, grand besoin. Il n’était pas prudent pour un proscrit de s’aventurer dans les États de Charles d’Anjou. Si Jean de Procida alla , comme il est probable , reconnaître le terrain , relever les courages de quelques seigneurs et montrer un but à leurs efforts, il dut* courir de grands dangers. La tradition rapporte, et cela n’est pas invraisemblable, qu’il n’y échappa qu’en contrefaisant l’insensé. Ce qu’on ne peut guère admettre, c’est que Procida, dans une de ses visites à Rome, ait décidé Nicolas III à prendre le parti du roi d’Aragon en le gagnant avec l’or byzantin. Nous avons dit déjà quelles étaient dans cette affaire les dispositions de Nicolas; et il est difficile d’admettre que Paléologue , déjà fort à court d’argent pour lui-même , en ait pu trouver pour un autre.

premier Episode.

Il y avait quelqu’un qui travaillait beaucoup plus pour lo roi d’Aragon que Procida lui-même ; c’est Charles d’Anjou. A la nouvelle de l’avénement du nouveau pape Martin IV, les Siciliens avaient fait auprès du saint-siège un dernier effort. Deux ecclésiastiques fort connus et fort recommandables , Bartolomeo, évêque de Palti, et Buongiovanni , frère prêcheur, étaient venus au nom de toute la Sicile se jeter aux pieds du père de la chrétienté. Martin IV pouvait intervenir d’autant mieux entre l’oppresseur et les opprimés, qu’il joignait au titre de chef de la chrétienté celui de suzerain du royaume de Naples et de Sicile. Malheureusement l’inflexible roi Charles était présent. Il laissa parler les envoyés, qui ne reçurent de Martin aucune réponse. Mais, à leur sortie du palais , il les fit saisir et jeter en prison. Le frère prêcheur y expia longtemps son courage; l’évêque de Patli parvint à s’enfuir, et alla annoncer à ses concitoyens qu’ils étaient abandonnés du représentant de Dieu sur la terre.

On remarqua dès lors parmi les nobles Siciliens des allées et venues inaccoutumées. Les châteaux des seigneurs Gualtieri Caltagirone, Palmieri Abbate, Yentimiglia Gcrace et Alaimo de Lentiui, en étaient particulièrement le centre. Alaimo de Lentini ( connu par sa versatilité, paraissait surtout se donner du mouvement. Sa femme, une certaine Maccalda Scaletta, qui avait mené longtemps, sous l’habit de pénitente, une vie fort aventureuse, et qui le dominait, poussait ce seigneur à agir depuis qu’il avait perdu sa place de justicier du royaume et qu’elle ne jouait plus un rôle. Évidemment

le roi d’Aragon nouait enfin avec les mécontents les fils d’une intrigue ourdie depuis longtemps. Quant au peuple, il était seulement plus sombre et plus concentré encore que d’habitude. « On ne voyait plus, dit un content- » porain, ni festins, ni chants, ni danses, et la harpe pen- » dait muette aux branches des saules; les jours s’écou- » laient dans l’attente et les nuits dans l’anxiété ; le sang »' circulait plus rapidement dans les veines, et cependant » l’altitude des Siciliens était plus morne et plus abattue » que jamais ; on ne pouvait vivre et non plus mourir » en paix ! »

11 ne pouvait rien y avoir de plus irritant pour Charles d’Anjou, à la veille d’une grande entreprise, que cette sourde fermentation qui pouvait présager une explosion terrible. Sa colère fut d’autant plus grande qu’il ne savait sur qui la faire tomber. 11 menaça d’exterminer cette race portée à la plainte et au mécontentement, et de donner sa terre à d’autres possesseurs. Des ordres plus sévères furent expédiés à Herbert d’Orléans , vicaire général du royaume , résidant à Messine , à Jean de Saint-Remi , justiciaire du val de Mazzara dans Pa- s lerme, et à Thomas de Busant, justiciaire du val de Noto. Il leur envoya des renforts et des vivres pour mettre en état de défense et ravitailler les principales forteresses et les châteaux du royaume , au nombre de vingt-sept, assez mal entretenus d’ordinairei Défense fut faite à tout Sicilien de porter des armes.

11 n’y avait eu jusqu’alors qu’oppression dans l’île, il y eut maintenant terreur. La recherche des armes devint une nouvelle occasion de tracasseries et de poursuites

ajoutées à celles du recouvrement des impôts ; et la conduite des hommes d’armes renchérit sur celle des gabelliers et des justiciers. La mesure parut comblée. Après avoir réduit les Siciliens h la misère , leur enlever leurs armes, c’était leur ravir encore l’espérance. « Fuyons, » s’écriaient-ils dans leur douleur, s’il faut en croire » l’historien Saba-Malaspina , fuyons de nos maisons et » cachons-nous dans les bois et dans les cavernes. Aban- » donnons cette terre de douleur, de pauvreté et de » honte. Le peuple d’Israël , sous les Pharaons , ne fut » pas plus esclave que nous, jusqu’à ce qu’il eut senti » et secoué ses chaînes. Et cependant on raconte aussi » de nos ancêtres des choses glorieuses ! Mais nous avons » dégénéré ; énervés par nos divisions et nos vices , » nous sommes devenus le peuple le plus abject de la » chrétienté. »

La vengeance, terrible comme la tyrannie, était cependant proche. « Celui qui vivra, s’écriait alors l’arche- » vêque de Cosenza , Bertrand , homme de bien et de » savoir, qui ne cachait point sa pensée sur les fautes de » Charles d’Anjou , celui qui vivra verra de simples mé- » tayers se soulever contre ces hommes orgueilleux, les » chasser du royaume et abattre leur domination ; et un » temps viendra où l’on croira parmi nous offrir un » holocauste au Seigneur en tuant un Français I »

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