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CHAPITRE TROISIÈME

LC MASSACRE A PALERNE ET DANS LE RESTE DE L’iLE.

Au treizième siècle , le cimetière méridional de Païenne , comblé en trois semaines par la terrible épidémie de 1837, était l’endroit le plus ravissant de cette merveilleuse plaine , qui s’étend des murs de la ville aux premières pentes de la pittoresque ceinture des monts Catalfano et Pellegrino. Le citronnier, l’oranger,, le jasmin , le mûrier et la canne à sucre , entrecoupés de tapis de gazon, ombrageaient, jusqu’à la petite église du Saint- Esprit, les bords un peu escarpés de l’Oreto, où croissent seulement aujourd'hui le noir cyprès entre les blanches urnes et les pierres funéraires. C’était là que le lundi de Pâques (30 mars 1282) la population palermitaine s’était rendue , comme de coutume , après les cérémonies religieuses du matin , pour célébrer aussi ce grand jour par d’innocentes joies.

Le soleil et le printemps faisaient le plus bel ornement de la fêle. L’air était suave et déjà ardent , la terre moite et chaude , les fleurs qui perçaient les herbes ou bou-

tonnaient aux arbres répandaient des parfums pénétrants. Les Palermitains , cédant à ces douces et pressantes invitations de la solennité et de la nature, étaient répandus çà et là par groupes animés et satisfaits. En attendant l’heure des vêpres , les uns improvisaient des tables sur le gazon , d’autres cueillaient des fleurs , quelques-nns même commençaient des danses. Ils oubliaient dans ce beau jour leurs tristes préoccupations; car bien qu’on l’ait souvent répété , le peuple , quoique prêt à tout , n’avait rien arrêté , rien comploté encore quand un accident tout fortuit fit éclater la célèbre catastrophe connue sous le nom de vêpres siciliennes.

La nécessité de surveiller une grande foule rassemblée sur un même point, la beauté du jour, la curiosité naturelle à nos compatriotes , et peut-être aussi quelques velléités plus indiscrètes, mais non moins fortes, avaient répandu les Français, chevaliers, soldats, justiciers, employés, marchands, au milieu de cet essaim joyeux et bourdonnant, sorti de Palerme comme les abeilles de la ruche au retour du printemps. Rien n’est plus choquant au milieu de la joie que le sentiment de l’oppression, et le cœur déjà djlaté pour le plaisir est plus sensible quand il rencontre alors la pointe acérée du chagrin. Les Français allaient donc au milieu des groupes sans défiance de l’antipathie qu’ils excitaient, les uns épiant ces plaisirs avec la mine sombre, les autres, plus gais, mais non moins agressifs, cherchant à se mêler à ces délassements par quelques privautés parfois indiscrètes de paroles et de gestes avec les dames. Mauvaise et bonne humeur de leur part furent également mal re-

çues ce jour-là. Quelques jeunes Siciliens , animés par la joie souvent proche de la colère dans les natures passionnées et mobiles, les repoussèrent avec une vivacité injurieuse. « Il faut que ces méchants patarins aient des » armes sur eux , dirent les Français , pour nous braver » avec cette insolence. » Et aussitôt ceux-ci de se mettre à fouiller les provocateurs pour voir s’ils n’avaient point quelques armes cachées , un poignard ou tout au moins un couteau. La fête prenait déjà un aspect plus sombre; les cœurs commençaient à battre plus vite. Il ne fallait qu’une occasion un peu plus sérieuse pour amener une explosion.

Un certain Drouet l’offrit, s’il faut en croire la plupart des récits du temps. Non content de poursuivre ses perquisitions sur des hommes qui se dirigeaient avec leur famille vers l’église du Saint-Esprit , il porta cavalièrement, peut-être indécemment, la main sur une jeune fille, qui faisait partie du groupe. Un cri partit ; Mort aux Français! Un jeune homme s’élança le poignard à la main , et étendit roide à terre le malencontreux perquisiteur. C’était par hasard l’heure où sonnaient les vêpres, qui donnèrent par là leur nom au massacre non prémédité qui suivit.

Le premier sang répandu, ce fut, en effet, une affreuse mêlée, où se confondaient les cris de rage des hommes et les cris d’effroi des femmes. On combattit avec des bâtons, des pierres , des couteaux , avec tout ce qu’on avait sous la main. Deux cents Français succombèrent dans le premier moment , mais le massacre s’étendit bientôt de la campagne dans la ville , au cri de ; Meu-

rent les Français ! Un baron sicilien du nom de Ruggier Mastrangelo se mit à la tête des masses furieuses. Surpris, traqués, les Français succombèrent sous le nombre. Les uns pour abréger leurs derniers moments présentèrent d’eux-mêmes leur gorge en criant : Tuez-nous vite ; les autres firent une résistance désespérée, et tombèrent sur les monceaux de cadavres dont ils s’étaient entourés. Ivres de sang et altérés de vengeance, une fois le massacre commencé, les Palermitains ne voulaient plus laisser un de leurs ennemis vivant. Ils pénétrèrent dans les couvents des frères mineurs et prêcheurs, où il y avait quelques Français, et tous ceux qui ne purent prononcer le mot de ciceri furent frappés comme étrangers. Les femmes ne trouvèrent point de défense dans leur faiblesse. Quelques Siciliennes même, auxquelles les Français avaient inspiré d’autres sentiments qu’au reste de leurs compatriotes , furent victimes de ' cette exception , et des chroniques racontent qu’on alla jusqu’à chercher dans leur sein le fruit de ce qu’on regardait alors comme une trahison nationale.

Le justiciaire de la province, Jean de Saint-Remy, blessé , se sauva le soir avec deux écuyers seulement , et gagna le bourg de Vicari , à trente milles de là. Au milieu de la nuit, quelques Français vinrent l’y rejoindre. Mais le lendemain , dès l’aube, une troupe de Palermitains vociférait au pied du château et cherchait quelque endroit faible pour tenter l’escalade. L’assaut était difficile ; ils entrèrent d’abord en négociations , promettant à Saint- Remy et aux siens de les laisser embarquer pour Aigues- Mortes, s’ils voulaient mettre bas les armes. L’honneur

s’y refusait. Saint-Remy fit une vigoureuse sortie avec les siens , et repoussa d’abord les assaillants. Mais ceux-ci revinrent bientôt en nombre à la charge, et le justiciaire fut atteint mortellement d’une flèche. Découragés, ses compagnons redemandèrent alors les conditions qu’ils avaient repoussées d’abord ; mais on les leur refusa , le château fut emporté, ses défenseurs furent tués jusqu’au dernier, et leurs corps laissés sans sépulture aux chiens et aux vautours.

C’est ainsi que la révolte réussit complètement à Païenne sans avoir été préparée. Mais il fallait maintenant organiser un gouvernement et s’assurer la victoire. Dans le premier moment, on choisit naturellement pour chefs et capitaines du peuple ceux qui avaient conduit le massacre dans la ville; c’étaient Ruggier Mastrangelo, Arrigo Barresi, Niccoloso d’Ortoleva et Niccolo di Ebdemonia, gens de petite noblesse, à ce qu’il semble, et à chacun desquels on adjoignit cinq conseillers. Mais c’était là un comité d’insurrection plutôt qu’un gouvernement.

La souveraineté française à peine renversée, on sentait le besoin de se rattacher à quelque chose ou même à quelqu’un. Le massacre terminé , le peuple refroidi commençait déjà à craindre les suites de cette terrible explosion. Les capitaines convoquèrent le peuple en assemblée générale ou parlement pour aviser. Tous les avis furent ouverts. Le mot de république fut le plus souvent » prononcé. Quelques-uns firent observer qu’il fallait mettre au moins sous la protection du saint-siège , suzerain de l’île , la ville délivrée. C’était le moyen de donner un caractère de légalité à la révolte et d’acquérir

peut-être un protecteur en gardant sa liberté. Les partisans du roi d’Aragon, prévenus par la rapidité des événements, avancèrent, mais timidement, leurs propositions. « Le siège apostolique, dirent- ils, est occupé » par un concitoyen de Charles d’Anjou, entièrement » dévoué à sa personne et à sa cause. Il regardera ce » que nous avons fait comme un outrage h sa personne. » Envoyonsdui une ambassade pour lui rendre hommage » comme à notre suzerain , mais en môme temps faisons » alliance avec quelque puissant prince assez fort pour *) nous défendre et tenir en respect peut-être le mauvais » vouloir du pape. Nous en avons sous la main en » Espagne : soumettons-nous au roi de Castille ou au roi » d’Aragon. Celui-ci est le gendre de notre ancien roi » Manfred j en combattant pour nous , il défendra les » droits de sa femme, de ses enfants. Il est prêt, uno » grande armée est déjà rassemblée pour quelque des- » sein extraordinaire sur les côtes de son royaume. S’il u apprend que la Sicile a secoué le joug des Français et » que les Siciliens le veulent, lui ou un de ses fils, pour » roi , nul doute que cet homme hardi et ambitieux ne » consente à venir nous protéger. »

Ce n’est pas»au lendemain d’une victorieuse révolte qu’on se donne à un nouveau maître. Les cris de Buono ttato et libertà! qui étaient encore une réalité dans la Lombardie et surtout dans la Toscane , eurent beaucoup plus de puissance sur les imaginations. II fut convenu seulement qu’on enverrait deux religieux au pape pour mettre à ses pieds la nouvelle commune ; et en attendant sa réponse , au milieu d’une pompe toute populaire

et au son des trompettes et des timbales mauresques , on proclama le gouvernement républicain. Les nouveaux magistrats datèrent leurs actes de l’an I" de la domination de la sainte Église « et de l’heureuse république , » et en signe de cette alliance l’étendard de la ville, à l’aigle d’or sur champ rouge, fut écartelé des clefs de l’Église.

Tous tombèrent d’accord cependant que la révolution pour durer devait sortir de Païenne et s’étendre à toute l'ile. Comme le mécontentement s’était répandu partout avec l’oppression, la contagion ordinaire de l’exemple devait propager le mouvement. Il fallait néanmoins y aider, et surtout grouper autour de Palerme les efforts particuliers, et rattacher les villes à l’ancienne capitale à mesure qu’elles se déclareraient. Des émissaires partirent de Palerme pour activer l’incendie que la première nouvelle de l’événement avait déjà allumé. L’importante cité de Corleone , où se trouvaient d'ailleurs do nombreux Lombards ennemis du nom Guelfe et Angevin , se déclara la première. Le massacre, conduit par un certain Bonifacio nommé capitaine du peuple , présenta les mômes scènes d’animosité et de fureur qu’à Palerme. « On aurait cru, dit un contemporain, que chacun avait à venger un père , un frère et un fils , et qu’il croyait faire œuvre agréable à Dieu en égorgeant un Français. » Corleone délivrée envoya des députés à Palerme pour former alliance avec elle. Ce fut le sujet d’une grande joie, et l’accord le plus parfait présida à ces premières relations. Palerme, disaient ses magistrats, ne rêvait point la domination , elle ne recherchait que la liberté et l’honneur des premiers périls. On jura un pacte

d’union qui garantissait l’indépendance municipale et l’égalité des privilèges et des franchises de chaque cité. L’attaque et la prisé en commun du fort de Calatamauro fut le sceau de l’alliance.

Dans le reste de l’île , le mouvement ne se propagea ni aussi vite ni avec autant d’ensemble. Loin que le massacre ait eu lieu , comme on l’a prétendu longtemps, au même jour, à la même heure, il fut plus d’un mois à achever le tour de la Sicile. Chaque grande ville , Cefalù, Calatafimi, Agrigente, Messine, Catane, eut son jour, et les Français surpris ou succombant sous le nombre ne purent tenir nulle part. Mais la même fureur ne se déchaîna pas également partout. A Calatafimi, Guillaume de Porcelet, qui jouissait d’une grande autorité dans la ville, on ne sait à quel titre, fut, grâce à la douceur de sa conduite , renvoyé sain et sauf probablement avec les siens en Provence. A Sperlinga , un fait plus frappant eut lieu. Pietro Lamanno , capitaine du château , et les siens durent leur salut au dévouement des habitants de la petite cité , qui refusèrent de tremper dans le soulèvement du reste de la Sicile. Il en est resté un mauvais renom à la petite ville : « Sperlinga a refusé seule ce qui a plu au reste de la Sicile » ( Cio che ai Siciliani piacque , Sperlinga sola nego ) , ont répété les Siciliens d’âge en âge. Ce n’est pas en France seulement qu’on louera Sperlinga d’avoir fait passer le sentiment de l’humanité avant celui de la vengeance nationale.

Une ville plus importante que Sperlinga, la seconde de la Sicile, Messine, hésita longtemps. Rien n’était fait

si le port et la porte de l’île ne se déclaraient pas. Et dans ce cas l’avenir de Païenne était bien sombre. Elle avait déjà beaucoup perdu à la domination de Charles d’Anjou. Quel sort lui réserverait la vengeance du maître si elle retombait sous sa main? ce qu’elle avait encore conservé de privilèges et d’importance passerait sans doute à la ville fidèle, son ancienne rivale. Il fallait gagner Messine au mouvement ou l’écraser promptement spus les efforts du reste de la Sicile. Les magistrats de Palerme écrivirent d’abord une lettre toute mystique et flatteuse « aux nobles citoyens de la belle ville de » Messine , encore esclave du roi Pharaon : « Lève-toi ,

» fille de Sion, disaient-ils; revêts-toi de ta force, toi » qui , dépouillée de tes vêlements de fête et privée de » ta gloire, croupis dans la misère et dans l’ignominie ;

» saisis l’arc et la flèche , et rejette loin de ton sol un . » joug honteux. Ce maître auquel tu obéis est un Néron » qui a mis à mort les apôtres de Dieu , et a machiné » cruellement la mort de sa mère. Sous une inspiration » plus divine qu’humaine, nous avons résolu de res- » saisir le bienfait de l’antique liberté. Voici l’occasion » favorable et le jour de salut. Le Seigneur te dit par * » notre bouche; « Prends ton grabat et marche, tu es » délivrée de la maladie. »

Messine était surveillée par le gouverneur de la Sicile lui-même, Herbert d’Orléans, et par une assez bonne garnison. C’était elle que menaçait la première la vengeance des Français. L’ambition avait d’ailleurs rattaché déjà un certain nombre de Messinois à la domination étrangère. Dès le premier moment, Messine, sur l’invitation

du gouverneur , envoya six galères contre Palerme , et arma deux cents arbalétriers sous le commandement d’un certain Chiriolo pour empêcher Taonnina, sa voisine, de tomber au pouvoir de l’insurrection. Tout dépendait du premier contact entre Messine et le reste do la Sicile.

Le commandant de la petite escadre messinoise était un certain Riccardo-Riso, homme déterminé qui avait, avec quelques vaisseaux , affronté un jour toute une flotte pisane. Arrivé avec quatre galères amalfitaines ralliées en route devant le port de Palerme, il s’approcha sur son vaisseau au cri de Vive le roi Charles! faisant mine de débarquer de force si on lui opposait quelque résistance. Les Palermitains, pour toute réponse, arborèrent la croix de Messine à côté de leur drapeau, et tendirent les bras aux compagnons de Riso comme à des frères. Il n’en fallut pas davantage. L’amiral ne fut pas maître de son équipage; Palermitains et Siciliens se mêlèrent bientôt en s’embrassant comme des frères. L’expédition de Taormina eut une influence encore plus directe sur la marche des événements.

Le peuple de Messine n’avait pas vu sans mécontentement partir les arbalétriers que le corps municipal avait chargés de contenir Taormina. Agité par les récits de ce qui se passait dans le reste de l’île, il accueillait avec murmure les Français qui arrivaient en fuyards des différents points du territoire soulevé. Herbert , par prudence, fit retirer les six ou huit cents hommes, tant Français que Calabrais dont il pouvait disposer, au château de Mattagrifone et au palais du roi, sauf quatre-vingt-

dix cavaliers , qu’il détacha sous le commandement de Micheletto Gatta, pour soutenir ou surveiller même les • arbalétriers envoyés vers Taormina. Cette dernière précaution perdit tout. À la vue des cavaliers français, les arbalétriers se montrèrent d’autant plus indisposés de cette méfiance, qu’ils la méritaient peut-être. Un citoyen du nom de Bartolomeo Maniscalco les entraîna, et quand les Français voulurent entrer aussi dans la ville , ils les accueillirent à coups de flèches. Quarante restèrent sur la place , les autres s’enfuirent à toute bride au château de Scaletta ; et les vainqueurs , après avoir brisé les armoiries de Charles d’Anjou, marchèrent, arbalétriers et Taorminates , sur la ville de Messine.

Le corps municipal, composé par Charles d’Anjou, voulait tenir encore pour les Français, et se préparait quoique mollement à la défense, quand une galère, revenue de Palerme avec la nouvelle de ce qui s’était passé, jeta encore plus d’indécision dans les esprits. Le chef des Taorminates, Bartolomeo, en profita, et détermina le mouvement en se jetant hardiment , le 28 avril au matin, dans la ville, aux cris de : « Mort aux Français et à leurs partisans ! » La plupart de ceux qu’on menaçait avaient déjà abandonné la place ; il y eut peu de victimes, mais on arbora partout la croix de Messine à la place des armoiries du roi. Dans la nuit, le corps municipal et quelques citoyens considérables se déclarèrent eux-mêmes pour ne point laisser le mouvement à la merci de ceux qui l’avaient déterminé ; et le lendemain, après avoir invoqué le nom du Christ, ils proclamèrent Messine en république sous la prolection de l’Église. Un noble baron,

Balduino Mussone, qui avait partagé l’émotion populaire, fut nommé capitaine du peuple ; et on lui donna pour assesseurs Rinaldo de Limosi , Niccoloso Saporito, Pietro Ansalone et Bartolomeo de Neocastro , l’historien , dont nous tenons la plus grande partie de ces détails.

Herbert d’Orléans, bloqué maintenant dans son palais, chercha à corrompre le nouveau capitaine du peuple. Mathieu de Riso , noble comme lui , parent de ce Riccardo-Riso mis à la tête de l’escadre messinoise dirigée contre Palerme , et d’une famille certainement dévouée à la domination française , vint trouver Mussone de la part du gouverneur de la Sicile, mais sans caractère officiel. Dans la conférence qu’ils eurent ensemble, Mathieu s’étonna qu’un homme de la prudence et du rang de Mussone affrontât un si grand péril pour l’amour d’une populace inconstante, et il lui lit observer que Messine, par sa révolte, perdait l’occasion de gagner tout ce qu’allait perdre Palerme. Le soin de son propre salut, disait-il, et l’intérêt bien entendu de Palerme lui faisaient un devoir de revenir sur ses pas , tandis qu’il en était temps encore.

Ces raisons ne firent point d’impression sur Mussone. Désireux cependant d’éviter l’effusion du sang, il envoya son interlocuteur, muni d’un sauf-conduit, proposer à Herbert d’Orléans de sortir du palais avec sa garnison, ses armes et ses bagages, mais pour se retirer en Provence, et non sur le littoral napolitain. C’était le seul moyen d’échapper, avec cinq cents des siens, à une mort certaine. Herbert promit tout, mais se parjura en débarquant dans la Calabre, qui n’était pas encore sou-

levée, et détermina ainsi le massacre de ceux de ses compatriotes et de leurs partisans qui étaient restés à Messine.

Theobaldo de Messi , qui gardait la forteresse de Mattagrifone, et Micheletto, qui s’était réfugié avec quelques troupes à Scaletta, avaient obtenu d’abord de s’embarquer aux mêmes conditions. Mais le premier, repoussé à plusieurs reprises par les vents contraires , était toujours dans le port; Mussone avait de la peine à soustraire le second , renfermé avec les siens et quelques autres prisonniers dans un palais de la cité, à la fureur de la multitude. La conversation que l’historien Neocastro met dans la bouche de deux de ces prisonniers, maître Parmenion de Riso, médecin, et le vieux noble , Mathieu de Riso , le même qui avait voulu corrompre Mussone, nous montre assez quelles devaient être les angoisses de ces malheureux : « Père, disait » le plus jeune à Mathieu dans un de ses accès de dé- » couragement , la fortune, qui nous était favorable, » a changé et s’est tournée contre nous. Tu sais com- » bien tu as mérité la haine de tes concitoyens par l’at- » tachement que tu as montré à leurs oppresseurs et les » services que tu leur as rendus. Il serait difficile de » compter le nombre de ceux , tout-puissants aujour- » d’hui, dont tu as excité contre toi l’inimitié. Tu as » toujours traité ce Mussone particulièrement comme » ton ennemi ; et voici que le peuple révolté et vainqueur » commence à pousser contre nous des cris de mort! » Ne serait-il pas temps de chercher à tléchir toutes ces » haines, d’avouer tes torts, tes injustices, et d’offrir la

» paix ? Ce n’est pas ta tête seulement que tu sauverais » peut-être , mais celle de tes parents et de tes amis. »

« Mon fils , répondit le vieux guerrier au médecin , je » 11 e m’étonne pas que le peuple de Palerme se soit ré- » volté contre son maître. Où il n’y a pas de prudence, » il n’y a pas de salut. Mais il faut nous affliger que le » peuple de Messine donne les yeux fermés dans la té- » mérité du reste de l’île. Qui ignore que les Siciliens » n’ont cessé de conspirer contre les princes de la mai- » son de Souabe , tant qu’ils ont été soumis à leur domi- » nation, comme ils se soulèvent maintenant contre leur » nouveau roi? Instruits de l’inconstance des Siciliens, » comment pourrions-nous nous fier à ceux qui ne sont » pas fidèles à eux-mêmes ? Les Palermitains se sont ré- » voltés contre celui que craint le reste du monde : c’est » une faible et timide troupe d’agneaux contre un loup » redoutable. Ils ne pourront rien contre lui , à moins » qu’ils n’aient pour eux celui qui d'un signe fait trem- » bler les trônes. Pour nous, nous n’avons qu’à nous » remettre entre les mains de ce maître tout-puissant. » Tout autre remède cherché à nos maux serais vain. » O u °i qu’il arrive, mieux vaut être les victimes que les » auteurs des troubles de la cité. » Comme ces paroles venaient d’être achevées, les deux interlocuteurs entendirent du fond de leur prison des cris et un tumulte qui semblaient s’approcher à chaque instant davantage , et ils retombèrent dans un silence plein d’angoisse.

Les galères qui s’étaient déclarées en faveur des Palermitains venaient de rentrer dans le port (7 mai). Les équipages étaient fort excités par la capture de

quelques térides amalfitaines qui n’avaient pas voulu suivre le mouvement et par la nouvelle du manque de foi d’Herbert d’Orléans , débarqué en Calabre , et non en Provence , comme il l’avait promis. La vue du vaisseau monté par le châtelain de Mattagrifone , qui n’avait jamais pu prendre la haute mer, réveilla encore chez eux l’instinct de la vengeance. Le peuple, qui regrettait toujours cette proie , faisait aux matelots de la flotte des signes de haine et d’encouragement. C’en fut assez. Deux galères abordèrent ce malheureux vaisseau ; matelots et soldats se précipitèrent sur les infortunés que le sort n’avait pas voulu sauver, les massacrèrent ou les jetèrent à la mer. Rien de contagieux comme le meurtre. L’autorité de Mussone ne suftit plus pour protéger Micheletto , les Français et leurs partisans prisonniers ou libres encore dans Messine. Le massacre commença au son des cloches dans le palais, dans les prisons, et s’étendit de là dans le reste de la cité aux dépens de tous les ennemis ou de tous les suspects qui n’avaient pas encore eu le temps de se mettre à l’abri. Inutile de dire que nos deux interlocuteurs y furent compris.

Messine avait eu aussi sa journée consacrée à la vengeance. Elle était compromise avec le reste de la Sicile. Une députation particulière envoyée par le nouveau gouvernement insurrectionnel fit savoir à Païenne que le mouvement si énergiquement commencé dans ses murs contre les Français s’était terminé dans ceux de Messine.

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