‹ Épisodes de l'histoire d'ItalieChapitre 5 sur 21 · SIÈGE DE MESSINE; COURONNEMENT DE DON PKDRE · texte numérisé non relu

SIÈGE DE MESSINE; COURONNEMENT DE DON PKDRE

La nouvelle du massacre des Français à Palerme frappa Charles d’Anjou , alors à Monteûascone avec le pape , comme un coup de foudre. « Grand Dieu! s’écria-t-il » dans le premier moment de terreur, vous qui m’avez » élevé si haut , si vous voulez me renverser, faites que » ma chute soit lente et s’accomplisse petit à petit. » C’était la remise au moins, la ruine peut-être de ces vastes projets auxquels il mettait alors la dernière main dans le palais de Martin IV. 11 partit immédiatement pour Naples , espérant encore que le mouvement n’irait pas plus loin. Quand il y apprit le soulèvement de Messine , il mordit de colère le bâton qu’il tenait d’habitude à la main ; mais il prit vivement son parti.

Ordre fut donné à ses vaisseaux prêts à appareiller pour l’Orient , à ses chevaliers et soldats en route pour Brindes de rebrousser chemin , pour se rassembler dans les eaux et sur la côte de Naples. Il voulait les jeter sur Messine , et faire dans cette ville un exemple terrible ,

qui lui permît de reprendre ensuite en toute sécurité l’expédition suspendue. Rien n’était perdu encore, il le croyait du moins. Le pape Martin IV, il est vrai, avait écouté avec complaisance la harangue mêlée de flatteries pour Rome, de malédictions contre Charles d’Anjou, et de citations bibliques , par laquelle les ambassadeurs siciliens lui offraient la soumission de l’île ; mais il les avait congédiés en leur disant qu’ils faisaient comme les méchants qui saluaient le roi des Juifs et lui donnaient un soufflet. Puis il avait lancé l’excommunication sur les rebelles, et envoyé auprès de Charles d’Anjou le cardinal Gérard de Parme , muni de pleins pouvoirs pour agir de concert avec lui.

Tout dépendait du courage de Messine. Cette ville opulente et voluptueuse résisterait-elle au coup de main que Charles allait tenter? Donnerait-elle au reste de l’île le temps d’organiser la résistance , et à des secours peutêtre celui d’arriver? Merveilleusement située entre deux mers , tournée vers l'orient , et appuyée sur la base de hautes et pittoresques montagnes , elle avait un port que protégeait au nord le promontoire Pélaure, et mieux encore au midi la pointe recourbée de San-Ranieri. Se? nombreuses galères, des poutres flottantes liées l’une à l’autre par des chaînes, et une bonne garnison dans l’église de San-Salvadorc , située à l’extrémité de San- Ranieri , achevèrent de la mettre à l’abri de ce côté. Sur terre, la plaine qui s’ouvre dans une certaine largeur du côté du midi offrait à l’ennemi des chances plus favorables d’attaque. Les habitants, pour lui ôter au moins tout poste avantageux , détruisirent de leurs mains

les maisons de campagne qui s’y trouvaient, et arrachèrent les bosquets de myrtes, de lauriers, de jasmins, d’orangers , dont l’atmosphère était embaumée dans cette belle saison. Premier sacrifice , qui les montrait capables d’en faire d’autres encore.

Il importait aux Messinojs de connaître les forces que Charles rassemblait de l’autre côté du Phare à Calona en Calabre. Un frère mineur, Bartholomeo da Piazza, passa hardiment sur le continent à Catona, et marcha droit à la tente de Charles d’Anjou. « Que viens- » tu me dire de la part de mes traîtres ? lui demanda le » roi. — Je ne suis point un traître , répondit le moine , » et je ne viens point envoyé par des traîtres. Je suis ici » pour dire à ceux de mon ordre , s’il en est quelqucs- » uns avec toi, de ne pas venir avec des intentions » mauvaises contre le peuple chrétien de file. Ce qu’il » fait , il le fait justement. Dieu t’avait donné un peuple » innocent à gouverner ; tu l’as livré à des loups et à » des chiens. Il s’est plaint , tu es resté sourd à ses priè- » res; mais Dieu l’a entendu maintenant, et, comme un » autre Pharaon , tu as perdu ton royaume. N’espère » plus le recouvrer. Messine à pour se défendre de fortes » murailles et des cœurs encore plus forts. Tous les ha- » bitants ont juré de vivre libres ou de mourir! » Contre son habitude, Charles d’Anjou laissa aller l’audacieux harangueur, et envoya , sur une soixantaine de grosses barques, les comtes de Brienne et de Catanzaro en avantgarde avec cinq cents cavaliers et mille piétons, pour s’emparer de Milazzo, d’où Messine tirait ses vivres, à quelques milles au nord. Balduino Mussone reçut ces

premiers ennemis avec des forces à peu près égales. Mais cette première rencontre ne fut pas heureuse pour les Siciliens encore mal disciplinés et déjà fatigués de la route. Battus , ils se retirèrent dans la ville en lais- . sant un assez grand nombre de morts et de prisonniers.

Un cri de fureur accueillit dans Messine ce premier échec. Le peuple retrempa son courage dans le sang (moyen féroce, mais malheureusement assez ordinaire!) par le massacre de ceux qu’il avait encore oubliés , et qu’il traîna par les rues de la ville jusqu’à la mer. L’incapacité ou le malheur de Balduino Mussone parut presque trahison. On le déposa pour confier la défense de la ville à Alaimo de Lentini. C’était, on se le rappelle, un des nobles qui avaient fait, avant l’explosion du 31 mars, de sourdes menées contre Charles d’Anjou , et probablement entretenu des relations avec Jean de Procida et la cour d’Aragon. Brave et habile , excité surtout par l’ambitieuse Maccalda Scaletla, qui espérait reprendre, sous un nouveau' maître, tout ce qu’elle avait perdu sous l’ancien , il était le meilleur et le plus déterminé capitaine que Messine pût mettre à la tête de la défense. Sa femme, hardie et de stature virile, donnant alors à l’ambition tout ce qu’elle avait donné autrefois aux plaisirs, prit, sous des habits de chevalier, le commandement de Taormina. Lui-même disciplina et dirigea l’ardeur' de Messine, qui fit alors des exploits plus dignes de la cause qui lui mettait les armes à la main*

Après le débarquement de l’avant-garde, il fallait s’attendre à recevoir toute l’armée angevine par terre; Alaimo fit réparer les fortifications du midi , qui étaient

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les plus exposées. Toute la population s’y porta avec enthousiasme; hommes faits, vieillards, femmes, enfants, tout courut aux murailles. Les gentillesdames , qui d’ordinaire ne sortaient que vêtues de robes de brocart et montées sur des palefrois empanachés, les jeunes filles élevées dans le luxe et la mollesse d’une grande cité commerçante, donnèrent l’exemple de se mêler aux travailleurs, pieds nus, la robe retroussée jusqu’aux genoux, portant les pierres et les fascines pour les aider, et le pain et le vin pour restaurer leurs forces.

« Oh ! c’était grand’pitié , dit une chanson encore popu- » laire aujourd’hui, de voir les dames échevelées porter » la chaux et la pierre. » En peu de temps les anciens murs furent réparés, de nouveaux s’élevèrent, fortifiés encore de fossés et de palissades, tandis que la ville reçut du reste de la Sicile , par les sentiers des monts Pélaures, des quantités d’armes et de vivres. Il était temps : le 25 juillet, Charles d’Anjou, avec toute son • armée , prit terre à quatre milles au sud , près de l’abbaye de Sainte-Marie-de-Roccamodore , espérant attirer encore les rebelles et leur faire éprouver un second, échec.

Alaimo ne se laissa point prendre au piège , et garda toutes ses ressources pour la défense de la ville. Force fut à Charles d’Anjou , après avoir tout détruit sur son passage, renversé les maisons et arraché les arbres et les vignes, de venir camper au sud de la ville. Il prit son gîte lui-même au monastère des frères prêcheurs , sur les bords du rivage. Un premier conseil fut tenu par les capitaines pour décider si l’on commencerait brus-

quement par un assaut général , ou si l’on ferait un siège en règle. La plupart penchaient pour le premier parti : il n’était nécessaire de combattre , disaient-ils , mais seulement de tuer cette ribaudaille. Charles d’Anjou , contre son ordinaire, se prononça avec la minorité pour le parti le moins prompt. Messine était une riche proie ; prise d’assaut , ses richesses revenaient à tous les vainqueurs. Le roi aimait mieux la resserrer peu à peu et la réduire pour avoir seul les profits de la reddition de la place.

Après avoir escarmouché pour saisir quelques postes avantageux , les assiégeants attaquèrent , le 6 août , le monastère de San-Salvadore , véritable clef du port. La jeunesse qui y tenait garnison soutint vigoureusement l’assaut jusqu’à l’arrivée d’Alaimo de Lentini, qui, avec des troupes fraîches, rejeta les assaillants dans leur camp. Cette attaque avait dévoilé le plan de l’ennemi, qui était de resserrer peu à peu la place pour l’étouffer. La population, divisée en petites compagnies, fit désormais jour et nuit des patrouilles sur les murailles et hors de la ville , aux approches qu’elle occupait encore. Les femmes enrôlées elles-mêmes firent bravement le service. La petite colline délia Capperina, qui commandait la ville au sud-ouest, et où Alaimo avait placé des archers derrière des fossés et des remparts, fut ainsi l’objet de luttes continuelles. Déjà Alaimo l’avait reprise une fois sur les Français , qui s’en étaient emparés à la faveur d’une forte pluie. Une nuit les assaillants, profitant de l’obscurité, gravirent la colline et pénétrèrent encore dans les retranchements. Ce fut une patrouille de Siciliennes qui donna l’alarme. L’une de ces femmes,

Clarentia , sonna les cloches de l’église la plus voisine à toute volée -, quelques autres coururent prêter main-forte aux défenseurs, et parmi elles une certaine Dina, brandissant une lourde pierre , renversa l’un des assaillants. Toute la ville fut bientôt sur pied aux cris de « Alla cap- » perina il nemico! » Alaimo accourut, et, au milieu de ce combat de nuit plein de trouble et d’ardeur, plusieurs affirmèrent avoir vu planer au-dessus de la ville, dans ses vêtements blancs, la vierge Marie, patrone de la cité, tandis que des flèches parties on ne sait d’où transperçaient les assaillants. Une église élevée en l’honneur de sainte Marie de la Victoire a au moins consacré longtemps celte tradition.

11 y avait déjà beaucoup de sang répandu de part et d’autre. Le cardinal Gérard de Parme, soit de son propre mouvement, soit à la sollicitation des Siciliens ou de Charles (l’Anjou , crut le moment venu d’intervenir. Il fut reçu avec les plus grandes marques de respect par les habitants. Alaimo lui présenta dans la cathédrale les clefs de la ville, et le bâton de commandement en signe de soumission à l’Église. Mais l’accord cessa dès qu’on en vint à traiter des conditions de paix. Le cardinal, d’après les instructions qu’il avait reçues du roi, ne voulait point entendre parler d’un traité qui ne pouvait, disait-il, intervenir entre un monarque et ses sujets» Charles était prêt à recevoir Messine en grâce ; elle pouvait compter sur sa clémence et sa magnanimité ; mais il lui fallait , pour satisfaire au sang versé de ses compatriotes, la punition des plus coupables. Alaimo demandait, au contraire; un traité en forme qui mît la Sicile

à l’abri du retour de la tyrannie. Pour terminer, celui-ci offrit de remettre la ville entre les mains de sa sainte mère l’Église. — « Eh bien! reprit le.cardinal , je la ré- » signe en son nom à Charles d’Anjou. — Au roi ! s’écria fi alors Alaimo d’une voix tonnante, s’il faut en croire » le chroniqueur, au roi, jamais! plutôt mourir tous » que de reprendre ce joug odieux! » Quelques capitaines du peuple ajoutèrent même do plus audacieuses paroles. « Loin de nous, dirent-ils, ces cœurs de » pjerre et ces langues insidieuses. Nous offrons au sei- » gneur Martin la belle Sicile , et il la dédaigne ; le vicaire » du Christ se fait l’entremetteur de l’Angevin. Ah ! qu’il » craigne la vengeance de Dieu. Toi , cardinal , retourne » à celui qui t’a envoyé , et dis-lui que ni les loups ni » les renards n’entreront dans Messine ! » Et celui qui avait été reçu en triomphateur s’échappa de la cité presque au péril de sa vie.

Les nouvelles qu’il avait du roi d’Aragon auraient peut-être engagé Charles d’Anjou à en finir pacifiquement avec Messine , si cela n’avait pas dû trop coûter à son orgueil. En apprenant le départ de la flotte aragonaise de Port-Fangos, il s’était écrié : « Je vous l’avais » bien dit, que l’Aragonais était un misérable ! » Le débarquement de don Pèdre d’Aragon sur la côte africaine à Collo , rade assez bien abritée au nord de Constantine, ne le rassura pas plus. L’Aragonais , il est vrai , parlant déjà de la conquête de toute la Barbarie , envoya Guillaume de Castelnau et Pierre de Gueralt, ses serviteurs, prier le pape Martin IV de lui accorder, pour sa sainte expédition les dîmçs de son royaume et l’autorisation

d’y faire prêcher la croisade. Mais c’était peut-être une ruse , ou seulement le dépit de ne point voir la Sicile se déclarer encore pour lui. La flotte et l’armée aragonaises à Collo n’étaient d’ailleurs, par un bon vent, qu’à quatre jours de Palerme , c’est-à-dire de moitié plus près de la Sicile que sur les côtes d’Aragon.

Les Siciliens, déjà fort embarrassés d’eux-mêmes, se chargèrent enfin de brusquer le dénoûment. Nous l’avons vu, la Sicile avait, dans le premier moment d’enthousiasme, rêvé la liberté sous la suzeraineté commode du saint-siège. La royale Palerme elle-même n’avait point voulu dominer sur le reste de l’île. Les hommes du peuple qui s’étaient mis à la tête du mouvement pensaient à une confédération des villes siciliennes semblable à celle des villes lombardes au temps des empereurs allemands de la maison de Souabe. Mais le désordre avait bientôt éclaté dans l’île et même au sein des villes, en dépit et peut-être à cause des conseils locaux de gouvernement , qui restaient sans autorité. Peu à peu les barons , d’abord laissés en dehors du mouvement , reprirent partout, comme à Messine, la tête des affaires. On commençait à se lasser de l’anarchie. Toujours unie sous un gouvernement monarchique , l’ile sentait que ce mor- • cellement en petites républiques n’était point fait pour elle. Enfin le débarquement de Charles.d’ Anjou, le danger de Messine, malgré son héroïque résistance, agissaient sur les esprits.

Un jour du mois d’août, trois mois à peine après les Vêpres, le parlement palermitain était assemblé dans l’église de Sainte-Marie-de-l’Amiral , monument élevé du

temps des rois normands. L’inquiétude et le malaise général pesaient sur la délibération , quand on vint annoncer qu’un navire battu par la tempête avait jeté dans le port des députés envoyés par le roi d’Aragon au saintpère. La curiosité du roi d’Aragon, plus encore peutêtre que le mauvais temps, avait poussé là Guillaume de Castelnau et Pierre de Gueralt. Leur présence produisit l’effet d’une inspiration soudaine. Un vieillard d’obscure condition se fit le premier, dans le parlement, l’interprète du sentiment de tous , et proposa d’offrir la couronne au roi d’Aragon , puisqu’il se trouvait à Collo , à même de porter secours à la Sicile. Il demandait pour toute condition la garantie des coutumes et franchises du temps du bon roi Guillaume. La proposition fut accueillie avec des applaudissements ; et une ambassade , composée de quatre barons et de quatre bourgeois, à la tête de laquelle se trouva Niccolo Cappolo, fut immédiatement envoyée à Collo.

« Sire, s’écria le chef de l’ambassade, prosterné, » quatre jours après son départ, devant le roi d’Ara- » gon , sire , nous sommes de la terre orpheline de Si- » cile , abandonnée de Dieu , de tout seigneur et de toute » puissance céleste. Nous périrons, hommes, femmes et » enfants, nous périrons tous si vous ne nous secourez. » Ayez pitié de nous au nom de la passion que Notre- » Seigneur a soufferte sur la croix pour le genre humain. » La Sicile vous appartient du chef de votre noble épouse, » seule descendante de cette illustre dynastie normande ' » qui nous a délivrés des Sarrazins. C’est à vous de nous » rendre encore le service de nous délivrer d’oppres-

» seurs pires que les infidèles. » Le roi releva les députés avec des paroles bienveillantes, mais il demanda à réfléchir quelques jours à une si importante affaire. Dans l’intervalle, les ambassadeurs envoyés au pape Martin IV, à Montefiascone , Guillaume de Castelnau et Gueralt, revinrent avec une réponse défavorable. « Pourquoi le roi , a avait dit le saint-père , ne nous a-t-il pas communiqué » ses, projets quand il était en Catalogne ? Il n’aura rien » de nous, ni argent ni croisade. » Des députés de Messine, toujours assiégée, arrivèrent également, vêtus de douil et avec de pleins pouvoirs de la ville et de plusieurs autres pour traiter avec le roi d’Aragon. L’invitation était pressante, unanime. Le pape avait perdu une belle occasion do détourner l’expédition suspendue sur la Sicile , ou au moins d’attirer Sur son chef, convaincu de fourberie, une universelle réprobation. Don Pèdre réunit le conseil de ses ricos ombres, qu’il avait l’habitude de toujours consulter.

Plusieurs pressaient le roi de ne point compromettre par ambition les bonnes relations qu’il avait avec le roi de France, et de se contenter de ce qu’il possédait. D’autres, au contraire, conjurèrent don Pèdre d’avoir pitié du peuple de Sicile. « Croyez, disaient-ils, que u tout ceci vient de Dieu. S’il avait voulu que vous fissiez » conquête en Barbarie, il aurait inspiré au pape l’idée i> de vous seconder. C’est la volonté de Dieu que vous » alliez délivrer ce peuple; nous vous suivrons, et, s’il » le faut, nous périrons pour la gloire de Dieu, pour » votre honneur et pour la restauration de l’Ile. » Il n’est pas besoin de dire à quel avis se rangea l’Aragonais.

Mais, fidèle jusqu’au dernier moment à son rôle, il s’écria devant tous ses barons , quand il eut donné l’ordre de s’embarquer : « Seigneur, vrai Dieu, maître et souverain » de toutes choses , vous savez que mon intention était » de rester ici et de mourir à votre service. Vous en avez » disposé autrement. C’est encore en votre honneur et » pour vous servir que j’entreprends ce nouveau voyage. » Eh bien, parlons sous votre garde, ô Dieul et sous » celle de madame sainte Marie et de toute la cour cé- » leste ; partons pour la Sicile 1 »

Le 30 août la ville de Trapani était dans l'allégresse s la première de toute la Sicile, elle recevait dans ses murs le roi d’Aragon. Les barons siciliens escortaient le roi à travers les rues en tenant sur quatre lances au-dessus de sa tête une draperie de soie et d’or. « Les dames et da- » moiselles , dit le chroniqueur Muntaner, dansaient au- » devant de lui en criant : Bon et pieux seigneur, que »> Dieu t’accorde la victoire et nous délivre des Fran- » çais ! » Quand Païenne en eut la nouvelle , les habitants envoyèrent plusieurs barons avec des présents pour lui et de l’argent pour ses troupes. Don Pèdre ne voulut rien accepter, disant qu’il avait assez apporté avec lui ; et il se dirigea sur la capitale. Les habitants l’attendaient à quatre milles de la ville. Son entrée fut un véritable triomphe. Les cris des soldats, ceux des habitants, le retentissement des trompettes, cymbales et nacaires arrivaient, dit la chronique sicilienne, jusque sur les hauteurs de Montréal. Le surlendemain don Pèdre demanda aux barons, cavaliers et représentants des villes assemblés si c’était bien par le conseil véritable et

unanime de tous que la couronne de Sicile lui avait été offerte; et, sur leur réponse affirmative, il accorda à son nouveau royaume , par promesse verbale et diplôme écrit , les franchises et coutumes du temps du bon roi Guillaume. La solennelle cérémonie du couronnement termina régulièrement cette transmission de la couronne de Sicile commencée par une explosion inattendue du peuple et menée à bonne fin par la politique de la noblesse de Sicile.

Charles d’Anjou pouvait maintenant se voir pris entre une ville assiégée et le reste de la Sicile soulevé et conduit par l’armée du roi d’Aragon ; la flotte de don Pèdre allait être même bientôt en mesure de lui disputer le passage du Phare et de lui interdire peut-être le retour. Le U septembre il ordonna un assaut général par terre et par mer.

A l’entrée du golfe, une grosse galère à l’épreuve du feu, chargée de beaucoup d’hommes et de machines, et lancée à toutes voiles et à toutes rames, devait rompre les chaînes et faire une trouée pour le reste de la flotte angevine. Mais Alaimo avait encore embarrassé la passe de plus fortes entraves, et tenait rangées derrière quatorze galères avec de bons équipages et de redoutables engins. La proue du navire napolitain lancé en avant s’embarrassa dans les poutres et les filets au lieu de les briser. En voulant la dégager, l’équipage fit pencher le navire en avant et prêta le flanc aux attaques de l’ennemi , qui le cribla de flèches et le couvrit de feu grégeois. Le vent , jusque-là favorable aux vaisseaux assaillants, tourna contre eux tout à coup, et acheva de

faire manquer l’attaque de ce côté. Les Messinois purent disposer de toutes leurs forces sur terre.

Au moyen âge , l’art des sièges était trop peu avancé pour venir à bout d’une place résolue à se bien défendre. Ni les flèches des assaillants ne purent éloigner les défenseurs des créneaux , ni leurs machines faire brèche aux murailles ; les plus hardis n’osèrent tenter l’escalade avec des échelles. Les machines des assiégés , l’huile et la poix bouillante , le feu grégeois en eurent raison. La lutte dura cependant toute la journée. Les machines fracassées, les armes rompues, les cadavres mutilés ou brûlés jonchaient le pied des murailles. Charles d’Anjou, de l’église de Sainte-Marie, contemplait avec rage tant de bravoure et tant d’efforts inutiles ; les projectiles d’un mangoneau arrivèrent jusqu’à lui, et il eût été tué sur la place sans le dévouement de deux chevaliers qui tombèrent écharpés en se plaçant devant lui. A la nuit tombante, il sonna la retraite, qui fut accueillie du haut des murailles par un étourdissant cri de joie.

Le siège de la conscience d’Alaimo de Lentini ne fut pas plus heureux. Vainement Charles d’Anjou lui envoya un blanc-seing, promettant, outre les dignités qu’il pourrait demander, dix mille onces d’or comptant et deux cents de revenu , offrant le pardon à tous les Messinois , à l’exception de six pour l’exemple. « Loin de moi , ré- » pondit Alaimo, de devenir un scandale pour mes frères, » et de rien machiner contre Messine. Si nous sommes » libres, ce sera un bonheur pour moi de vivre avec eux,

» et, s’il nous faut tous mourir , ce ne sera pas du moins » sans gloire ! »

premier Episode.

• : Charles d’Anjou n’avait plus qu’à pourvoir à la retraite et au salut de son armée. Don Pèdre avait fait publier par toute la Sicile que tout homme. âgé de quinze à soixante ans se rendit à Palerme sous quinze jours avec ses armes et son pain pour un mois. En attendant , deux mille Almogavares, les uns à cheval, d’autres à pied avec un petit chariot chargé de pain et d’herbe, entrèrent à Messine comme pour donner un gage du futur et prompt secours du roi d’Aragon. Ils avaient fait en •trois jours le chemin qu’on fait ordinairement en six , avaient franchi les monts Pélaures par d’étroits sen- -tiers , et pénétré de nuit dans la ville sans être aperçus des ennemis, par le poste de la Capperina, où les femmes avaient construit un mur dont on montre encore les débris. Le lendemain , les gens de Messine en voyant ces soldats noirs, mal vêtus, les espardilles aux pieds, les antipares aux jambes, des bonnets en filet sur la tête avec une simple épée, disaient: « Quels sont ces gens » qui vont nus , sans chausses, sans dague et sans écu? » Nous n’avons pas grand’chose à espérer, si toutes les » troupes du roi d’Aragon sont semblables à celle-ci. » Le jour même, les Almogavares fondirent par une porte sur l’armée ennemie. Bondissant comme des tigres sur les chevaliers français, ils se glissaient entre l’homme et l’écu, et les égorgeaient à plaisir. Ils en tuèrent ainsi un millier, et reçurent le soir les chaudes félicitations de toute la ville émerveillée.

Quelques jours après, le roi d’Aragon envoya à Charles d’Anjou une déclaration do guerre plus régulière par deux nobles chevaliers catalans, Gueralt et Ximo-

nés de Luna, et un juge de Barcelone, Guillaume Aymerich. Malade de la lièvre, Charles était étendu sur un lit de brocart. Il ordonna au chef de l’ambassade de parler, sans vouloir regarder la lettre que lui adressait son ennemi. « Roi Charles, dit Gueralt, notre sire d’Aragon te » somme de vider immédiatement , toi et ton armée , la ,» terre qui est à lui et à ses enfants, et que tu as trop » longtemps occupée. » — « Ce n’est ni sa terre ni la » mienne, interrompit brusquement le roi, mais celle de » l’Église romaine, de qui je la tiens. » Puis il les renvoya auprès des habitants de Messine pour s’entendre avec eux au sujet d’une trêve qui permettrait de traiter de la paix. Dans l’intervalle il délibéra avec ses capitaines. Quelques-uns proposèrent d’aller par terre et par mer au-devant de l’armée et de la flotte aragonaises. Il valait mieux, disaient-ils, affronter l’ennemi et le frapper par un coup audacieux , que de l’attendre dans une position aussi difficile avec le risque d’être entouré par terre et par mer et affamé. Pandolfo, comte d’Acerra, avoua qu’on ne pouvait sans imprudence attendre l’ennemi devant Messine; mais c’était une raison, dit-il, pour repasser le détroit, mettre en sûreté la flotte et l'armée sur la côte napolitaine , et les y préparer à une campagne nouvelle et plus heureuse. Affronter l’ennemi n’était point l’affaire d’une armée déjà décimée par la guerre et en partie découragée. C’était tout risquer sur le sort d’une bataille, et peut-être laisser derrière soi en feu la Calabre , déjà prête à éclater. Mieux valait paraRre reculer un instant pour ressaisir bientôt plus victorieusement la fortune.

Charles d’Anjou écouta sans rien dire ses conseillers. Quand les envoyés mal reçus par les Mcssinois, comme il s’y attendait, revinrent : « N’est-ce pas étrange,

» leur dit-il , que votre maître ait osé intervenir comme » un séducteur dans une affaire qui ne regardait que moi » et mes sujets, et notre sainte mère l’Église? Tous ceux » qu’il avait autrefois pour ami, le pape, le roi de France, . » les autres rois de la terre , il les a tournés contre lui.

» Allez dire à lui et à son peuple , que si je sors de ma » terre , ce ne sera pas par crainte , mais pour aller me » venger d’eux sur la terre même de Catalogne. » Dernier espoir de l’ambition impuissante qui se console des revers présents par l’image de succès futurs , ou vaine menace destinée seulement à cacher une faiblesse! Une sortie des Messinois et des Almogavares pendant la nuit, au cri de Au camp ! au camp ! démentit ces dernières paroles. Un poste placé près de l’église de Saint-Augustin fut enlevé ; le roi , qui avait pris domicile dans la villa de l'archevêque, faillit lui-même être surpris. Il fallut tout son sang-froid et son courage pour empêcher quelque désastre. L’offensive passait déjà des assiégeants aux assiégés.

Le lendemain, à la tombée du jour, Charles d’Anjou, avec une partie de sa suite, repassa le détroit et prit terre de l’autre côté du Phare à Catona , pour surveiller lui-même le retour de son armée. Dès l’aube , les habitants de Messine aperçurent les approches méridionales de a ville et les pentes des collines dégarnies de troupes. Une partie était embarquée , d’autres s’occupaient du départ, et quelques-unes veillaient pour protéger

l'opération. Après avoir été reconnaître timidement l’endroit où était le camp et où se trouvaient encore quelques tentes, les plus hardis desMessinois et les Almogavares opérèrent une battue à travers la campagne , et tirent main basse sur des tentes , du vin , des viandes, des provisions, des équipements et quelques richesses abandonnées soit par hâte , soit exprès pour arrêter la poursuite. Messine était délivrée 1

Deux jours après , le nouveau roi approchait de cette ville. Après des jours d’épreuve, l’aurore d’un nouveau règne est partout saluée avec joie; les populations méridionales ajoutent à ce sentiment ordinaire leur exaltation fébrile. Les Messinois se précipitèrent au-devant de don Pèdre. Aux cris de : Longue vie à notre roi ! poussés par tous : « C’est l’œuvre de Dieu , répondit don » Pèdre; rendons-lui grâce, et que son nom soit béni! » A part l’amour que je dois à mon pays natal, c’est le » Phare qui est le plus près de mon cœur. Je remettrai » à votre fidélité et pour votre bonheur la noble reine » Constance et ses enfants, mais toutes les fois qu’il s’a- » gira de vous protéger, je m’en chargerai moi-même » comme aujourd’hui. » Ces premiers instants d’effusion ne furent pas exempts cependant, chez le roi et les nouveaux sujets, de quelques fâcheux pressentiments, s’il faut en croire le récit de Barthélemy de Néocastro.

Le soir de cet heureux jour , don Pèdre encore hors de la ville, à ce qu’il raconte, admirait, d’une église de Notre-Dame située au penchant d’une colline, le magnifique spectacle qu’offraient à ses pieds Messine, le Phare, la mer , les côtes de la Calabre , et au loin la fumée des

Iles Lipari. Un vieillard pauvrement vêtu l’aborda : « Grand prince, lui dit-il, ne dédaignez pas d’écouter un » homme couvert de la cape des chevriers de l’Etna. » J’aimais votre beau-père, le roi Manfred d'heureuse » mémoire. Proscrit et dépouillé à cause de lui, j’ai vi- » sité les royaumes chrétiens et barbares. Mais, regret- » tant, hélas! ma femme, mes enfants et la patrie, j’ai » voulu revoir la Sicile, j’y suis rentré furtivement, et » j’y ai vécu longtemps avec les bergers , changeant de » retraite dans les gorges et dans les bois. Votre bien- » venue m’a délivré de cette vie misérable , c’est pour- » quoi je veux, en échange de ce bienfait, vous donner » un conseil. Ne vous fiez pas à ce peuple sur lequel vous » allez régner; vous n’avez pas encore vu son double » visage. Prenez garde à cet Alaimo , proscrit autrefois » par Manfred , rappelé , enrichi par l’Angevin et main- » tenant votre appui ; prenez garde surtout à sa femme » Maccalda, c’est le conseil que je vous conjure de n’ouh blier jamais. — Ami , reprit le roi d’Aragon , qui este tu , et d’où , pour vouloir m’indisposer contre mon » peuple?^— Je suis Vitalis de Vitali de Messine, » répondit ce noble Sicilien si longtemps victime des révolutions de son pays.

Peu d’instants après, don Pèdre reposait dans la tnaison où il devait passer la huit, lorsque Maccalda ellemême se présenta. « Seigneur, lui dit-elle , je stiis Màc- » câlda , femme d’ Alaimo de Lentini. Comme tous les » Siciliens, j’ai attendu ta venue avec impatience, et » suis accourue pour te saluer ; mais j’arrive la dernière , » tous les logis sont pris , je viens te demander l’hospi-

» talité d’une nuit. » Étrange encore plutôt que belle dans son costume demi-féminin, demi-guerrier, cette femme accompagnait ses paroles rapides et caressantes de regards où se peignaient plus que le dévouement d’une nouvelle sujette. Le roi , après quelques gracieux compliments, voulait lui céder son logis et se mettre en quête d’un autre gîte; mais la dame s’assit, heureuse de rester avec son nouveau roi. Ce fut en vain que don Pèdre » au bout de quelque temps , demanda à son majordome s’il n’était pas l’heure d’aller se reposer, Maccalda ne bougea point , et le roi se résigna à deviser avec •cette visiteuse obstinée. « Madame , que craignez-vous ♦> le plus? lui dit-il. — La chute de mon mari. — Qu’ai- » tnez-vous le plus? — Ce que j’aime n’est pas à moi. » Le roi appela quelques-uns de ses familiers. « Nous al* » Ions, leur dit-il , passer la nuit à causer ; » puis se tournant vers Maccalda, il se mit à lui raconter ce qu’il y avait, disait-il , de plus secret dans sa vie , c’est-à-dire sa généalogie, les prodiges qui avaient annoncé et accompagné sa naissance, son mariage avec Constance, sans oublier les circonstances astrologiques et les constellations favorables. « Quel âge avez-vous? interrompit Maccalda après ce long récit. *— Quarante-trois ans. — - Et la reine? Trente-sept. » Le fils de don Jayme le Conquérant allait continuer * mais ses paupières se fermèrent de fatigue , et la tête de Maccalda retomba sur sa poitrine. Le lendemain , le roi et la dame regardaient encore ensemble le magnifique panorama que doraieht à leurs pieds les premiers rayons du soleil ; mais Maccalda avait reçu un affront qu’elle ne devait pas oublier. Plût

à Dieu , ajoute naïvement à ce récit le chroniqueur Neocastro , que le roi eût bu dans la coupe qu’on lui avait présentée !

Une victoire dissipa ces premiers nuages et inaugura triomphalement le séjour de don Pèdre à Messine. Sa flotte était à peine entrée dans le port en même temps que lui dans la ville : « Don Jayme , dit-il à son fils , » ordonnez à votre amiral de prendre la mer avec ses » galères et de poursuivre ou de disperser les navires » angevins qui fuient. » L’escadre aragonaise était faible en comparaison de la flotte de Charles d’Anjou. Les habitants de Messine cherchèrent à dissuader leur nouveau roi d’exposer ainsi ses forces sans nécessité. Mais il persista en leur assurant qu’ils reconnaîtraient bientôt la puissance de Dieu.

Le surlendemain, les Messinois n’étaient cependant pas rassurés quand ils virent revenir une flotte plus nombreuse que celle qui était partie. « Seigneur, disaient-ils » au roi d’Aragon dans son palais , c’est la flotte du roi » Charles qui revient bien plus considérable , après s’être » emparée de vos galères. » Le roi prit un cheval , sortit de son palais , et se dirigea sur le port en s’efforçant de rassurer la population effrayée. « Dieu , leur disait-il , » qui m’a conduit jusqu’ici, ne m’abandonnera pas, » non plus que vous. » Il était à peine arrivé à la fontaine d’or qu’un vaisseau armé et pavoisé des armes du roi d’Aragon apparut. L’amiral don Curtada, qui le montait, débarqua et dit au roi : « Seigneur, voilà » vos galères, elles vous amènent celles de l’ennemi; » Nicotéra est prise, et il a péri plus de deux cents che-

» valiers français. » A ces mots , don Pèdre descendit de cheval et s’agenouilla. Chacun suivit son exemple, et tous entonnèrent ensemble le Salve, Regina. Les galères aragonaises, gonfanons déployés, traînant leurs prises à la remorque et laissant pendre dans l’eau les étendards ennemis, entraient alors dans le port. « Ce » fut, ajoute le chroniqueur Muntaner, une joie comme » jamais on n’en avait vu. On eût dit que le ciel et » la terre étaient confondus : au milieu des cris d’al- » légresse, on entendait les louanges de Dieu, de Ma- » dame sainte Marie et de toute la cour céleste. Quand » le roi surtout rentra dans son palais, les gens de mer » et les gens de terre l’acclamèrent avec une telle » force, vous pouvez m’en croire, qu’on les entendit de » la Calabre. »

La Sicile était au moins par là mise à l’abri d’une surprise. Une nouvelle dynastie et une nouvelle domination y commençaient. Elles ne devaient pas être non plus exemples d’orages. Mais cette île était pour toujours * arrachée à la domination française. C’est le résultat qu’on avait surtout cherché par le massacre de Palerme et la belle défense de Messine , que nous avons racontée.

Il est inutile d’ajouter que Jean de Procida , qui avait été dans le secret des desseins du roi don Pèdre , fut surpris, comme tous les autres, par l’événement. On ne le voit pendant tout ce temps ni auprès des Siciliens ni auprès de don Pèdre. Il n’en eut pas moins l’honneur d’accompagner la reine lorsqu’elle vint prendre à son tour possession du trône de son père; et, quand don Pèdre laissa à la fille de Manfred le gouvernement des

PREMIER ftPISODE. .

Siciliens, dont elle fut adorée, Procida devint son plus intime conseiller, sous le titre de chancelier du royaume ; récompense qui convenait à cet habile homme, mais que n’eût pas recherchée le héros qu’on a quelquefois voulu voir en lui.

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