‹ Épisodes de l'histoire d'ItalieChapitre 6 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

toit. — LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE.

Le Ilione ou quartier de la Regola , sur la rive gauche du Tibre, à Rome, regarde Transtevère de la pointe nord de l’ile Saint-Bartolomée au château Saint-Ange. 11 part du classique mont Capitolin pour aboutir à l’ancien pont Saint-Esprit, c’est-à-dire qu’il s’étend de Rome ancienne à Rome moderne. Là est né, dans les premières années du quatorzième siècle, Nicolas Gabrini, plus connu sous le nom populaire de Colà di Rienzi ou Rienzo, diminutif de Laurenzo. On montre à Rome , sous le nom de maison de Rienzi, un palais demi-ruiné, qui n’a jamais rien eu* de commun avec notre personnage. Il est né sur la grève, près des moulins , dit son biographe , et non loin de la synagogue , par conséquent au bas du Ghetto, au milieu de ces basses et sales échoppes de pêcheurs que baignait alors l’eau du fleuve , et à l’ombre de quelqu’une de ces tours fortifiées d’où les barons romains prélevaient des droits de passage sur la navigation du Tibre. Le père de Rienzi tenait une petite auberge dans ce quartier popu-

leux ; sa mère lavait le linge des riches sur la grève et même leur portait de l’eau.

On racontait plus tard une aventure qui tendait à donner au tribun une origine plus élevée, sinon plus pure. C’était lors du couronnement de l’empereur Henri VII de Luxembourg, dont l’arrivée en Italie avait été saluée avec tant d’enthousiasme par le poëte Dante , et qui était mort sitôt de la malaria probablement ou du poison, assurent les historiens allemands. Le césar germanique avait promis de rester dans Transtevère , c’est-à-dire dans la ville pontificale , et de ne pas mettre le pied sur la rive gauche, dans la ville des barons. Néanmoins ce jeune empereur et un de ses compagnons se promenaient imprudemment au milieu des monuments de la rive qui leur était interdite , lorsque le bruit de leur présence se répandit tout à coup. Ils n’eurent que le temps de se cacher , assure-t-on , chez le cabaretier Gabrini , alors récemment marié, et y échappèrent à toutes les recherches. C’est de la tendresse passagère de cet hôte illustre que la mère de Rienzi racontait plus tard à une de ses amies tenir son fils chéri , Colà.

* Quoi qu’on pense de cette légende toute populaire , Colà tenait de la nature une mine avantageuse et un extérieur plein de noblesse. Ses traits mobiles reproduisaient toutes les impressions de son àme. Il avait dans les yeux et dans le sourire quelque chose de fantastique qui frappait tout d’abord. Quoique grand et robuste en apparence, il était d’une complexion fort délicate, comme on le voyait à la transparence de son teint et comme le prouvaient mieux encore de fréquents évanouissements.

NICOLAS RIENZI

Sa parole, assure Pétrarque, était éloquente, sa diction pure , sa voix fraîche et sonore d’un charme tout par-» ticulier. 11 avait l’action passionnée, les images hardies, et savait revêtir sa pensée d’expressions et de tournures antiques, sans manquer cependant d’adresse et souvent d’une ironie amère. Il entraînait , parce qu’il parlait en improvisateur, d’abondance.

Né au quatorzième siècle , Nicolas Rienzi est le plus étonnant produit de cette époque de transition où. les commencements de la renaissance éveillaient les esprits, tandis que le désarroi religieux, déterminé par la translation du saint-siège à Avignon , exaltait les croyances jusqu'au plus étrange mysticisme. Son éducation s’était faite sous cette double influence. Confié , à cause de la vivacité précoce de son intelligence, à un de ses parents prêtre à Anagni , il avait eu une instruction demi-profane et demi-sacrée. L’antiquité classique qu’on commençait à cultiver avec l’ardeur qu’on apporte aux choses nouvelles et la théologie encore toute-puissante s’étaient partagé son esprit. Son biographe italien nous dit, en effet, qu’il devint de bonne heure bon grammairien, bon rhétoricien et meilleur théologien, et, s’il nous assure qu’il lisait avec autant de facilité que de zèle Salluste, Tite-Live, Cicéron, Sénèque et Boëce, nous yoyons par ses discours et par ses lettres , nourris de citations de la Bible et des Pères, qu’il n’avait pas négligé les livres saints. Il ne serait pas même imposa sible qu’il tînt déjà de son éducation quelques-unes de ces idées hardies qui l’éloignèrent souvent de l’orthodoxie , en même temps que ses souvenirs classiques

le jetèrent si loin des routes battues de la politique de l’époque. C’était en effet en Italie que deux illuminés, Jean de Parme et Joachim de Flore, au treizième siècle, avaient laissé les plus graves ferments d’innovations et de rêveries religieuses, avec peine étouffés par le pape Jean XXII. Le séjour des papes à Avignon n’était pas peu fait pour les entretenir. Mainte âme passionnée ou mécontente y invoquait encore le Saint-Esprit comme un régénérateur qui allait purger et renouveler les temps. Cola ne dut-il pas dès lors le germe de ses mystiques et symboliques inspirations à quelque palarin ou fraticelle? C’est ce qu’on ne pourrait pas au moins nier absolument.

La ville dans laquelle Rienzi était né , et où il était revenu bientôt jeune homme , avait tout pour entretenir ces dispositions de mystique et d’antiquaire , qui éclatent dans toute sa vie. 11 habitait au pied du Capitole et dans le Rione, que traversait la grande rue du Saint- Esprit, c’est-à-dire comme au point de jonction des temps anciens et des temps nouveaux. Son imagination fut frappée plus que tout autre des merveilles ruinées de Rome païenne et des miracles naissants de Rome chrétienne; et son âme, aisément impressionnable à toutes les grandes. choses, s’éprit, mais d’une ardeur un peu chimérique et singulièrement confuse, pour le bien et pour le beau; riche mais incomplète nature, assez facile à rencontrer en Italie, qui fait les artistes et qui compromet les politiques !

Rien de plus curieux alors que cette Rome demi-ruinée et demi-naissante , où les barons et les prélats puisaient comme dans une carrière pour bâtir leurs palais , leurs

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lourdes tours ou leurs églises , et où l’ex-peuple-roi se créusait comme des tanières dans les souterrains de ses vieux temples et de ses anciens portiques. Sur la place du mont Capitolin , point le plus peuplé de la ville , où se tenait encore le marché public, transporté plus tard à la place Navone , le château du Sénateur, lourd édifice du siècle précédent , d’où on haranguait le peuple , se dressait en face du temple encore debout de Jupiter Tonnant et près du Tabularium qui renfermait autrefois les archives et le trésor des Romains. En descendant le Clivo Capitolino à l’orient, non loin des ruines ioniennes et corinthiennes des temples de Saturne et de la Concorde, le bel arc de Septime Sévère, transformé en forteresse, était surmonté pour plus de sûreté, comme bien d’autres monuments alors, d’une épaisse tour dont il reste encore quelques débris.

Dans le Forum, aujourd’hui le Campo Vaccino, la multitude des temples, arcs, cirques et basiliques, érigés au siècle précédent en un véritable système de forteresse par les Frangipani , portaient la récente marque de l’arrêt de destruction rendu par le rude sénateur Brancaleone contre ce repaire de brigandage. L’énorme trouée faite du haut en bas (Ju merveilleux édifice du Colisée montrait qu’on ne s’était arrêté que devant l’immensité de la tâche ; mais le beau temple de Rome et de la Paix , dont une médaille nous a conservé les admirables proportions , l’arc de Titus , appelé au moyen âge l’arc des Sept-Lanternes, et celui de Constantin, avaient déjà beaucoup plus souffert.

Mais ce qui frappait plus que ces demi-ruines , c’é-

tait le bizarre amalgame de monuments chrétiens et païens et d’ornementation sainte et profane qu’on rencontrait partout; comme si le christianisme s’était enté là sur le paganisme môme. On ne voyait pas seules ment avec étonnement la croix chrétienne inscrite dans la basilique , cette vieille enceinte de la justice et de la spéculation romaines. De vieux temples avaient été transformés en églises , sans avoir rien perdu de leur caractère païen, On reconnaissait dans l’église de Sainte- Marie en Cosmedin le temple de la Pudicité d’Aurélien. Les bas-reliefs païens du Panthéon annonçaient assez mal le culte d’un seul Dieu qui régnait maintenant dans ses murs. On retrouvait les débris du temple de Rome et de Vénus dans l’église de Sainte-Françoise Romaine ; et, au pied de la roche Tarpéienne, des ruines de la prison Mamertine peut-être était sortie Sainte-Marie de la Miséricorde, Contraste plus étrange encore | Les deux colonnes Trajane et Antonine servaient de clochers à deux couvents; sous la voûte des principaux arcs de triomphe , vous auriez vu sur deux poutres disposées en diagonale la croix du Sauveur ou la statue de la Mère de Dieu figurer assez singulièrement au milieu de bas-reliefs tout profanes et guerriers. Enfin la vieille basilique de Saint-Pierre du Vatican, dont les splendeurs dues au génie de Michel-Ange n’ont pas remplacé depuis le vénérable caractère , montrait avec orgueil dans son vestibule la colossale pomme de pin dorée et les deux paons de bronze dont parle Dante !

Ce mélange de choses disparates se retrouvait dans la mémoire et dans les pensées des Romains de ce temps.

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État républicain et empire , souvenirs politiques et religieux, légendes chrétiennes et païennes, temps anciens et nouveaux se côtoyaient, se confondaient dans ces catacombes du passé, comme souvent dans un cénotaphe aux bas-reliefs mythologiques les cendres d’un guerrier touchaient les reliques d’un saint ! Si vous demandiez à un Romain du temps quel était le premier des papes, il vous répondait sans hésiter que c’était Romulus. Empereur et pontife, c’était tout un dans ses souvenirs! l’imperator ponti/ex vutximu» régnait encore en maître dans son imagination. Ainsi, à l’en croire, c’était la sibylle ' de Tibur qui avait ordonné à l’empereur Auguste d’élever cet autel vénéré, où l’on voyait la sainte Vierge avec l’enfant Jésus assise sur un trône, dans la vénérable église de Sainte-Marie-Ara-Cœli , sur le Capitole. On racontait bien d’autres merveilles encore de la statue équestre de Marc-Aurèle , qui s’élevait devant l’église de - Saint-Jean de Latran , et qu’on a prise longtemps pour celle de Constantin. C’était, selon la légende , lorsqu’un • puissant roi d’Orient assiégeait la ville éternelle, Un guerrier de renom se présente au sénat et aux consuls.

11 a le moyen de délivrer la ville. On lui promet tout ce qu’il désire. 11 ordonne aux Romains de veiller sur les murailles; pour lui, il monte sur un cheval sans selle avec une faux comme un paysan. Il avait remarqué que le chef de l’année ennemie venait chaque nuit au pied d’un arbre , et qu’une chouette qu’il effrayait de ses pas s’enfuyait alors en criant. Une nuit, il s’élance au cri de l’oiseau, de bonne augure cette fois, saisit le roi, l'enlève , et ordonne aux siens de se précipiter sur l’armée

ennemie sans chef et sans ordre de bataille. Le sénat

compta à l’adroit chevalier trente mille sesterces, et lui fit élever une statue équestre en souvenir du salut de Rome; on voyait encore étendue la main qui saisit le barbare, ej, les Romains consentaient à reconnaître dans la crinière du cheval la chouette de bonne augure.

L’état politique de Rome n’était pas moins fait pour troubler les esprits. La cité sainte n’appartenait plus à personne , et elle ne s’appartenait pas à elle-même. Ce n’était plus* ni la Rome des empereurs ni la Rome des papes; et ce n’était pas non plus Rome républicaine. Dante avait fait vainement pleurer jour et nuit, au milieu du jardin désolé de l’Italie , cette veuve , cette délaissée des césars allemands , qui n’avait plus l’honneur de couronner ses conquérants. Les peines du purgatoire, dont le poète avait menacé l’empereur Henri VII de Luxembourg pour le punir de son oubli, n’effrayaient point ses successeurs. C’était bien vainement que Pétrarque, de son côté, reprochait aux papes dans ses lettres éloquentes d’avoir abandonné la sainte colline du Vatican et les reliques des martyrs pour Avignon , cette boueuse ville de la Gaule.

Sans empereur et sans pape, Rome n’avait pas su, comme quelques autres villes de la péninsule , se donner un gouvernement indépendant et régulier. Le temps avait laissé aussi chez elle les éléments d’une constitution ; mais la mobilité des événements ne les avait jamais laissé mûrir. Un et quelquefois deux sénateurs étaient revêtus ordinairement du pouvoir exécutif; mais l’élection à cette magistrature était laissée au hasard ou à la

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violence , et sa durée se bornait à une année , à six mois, quelquefois à moins encore. Le pombre, les attributions, le -personnel du conseil des prieurs ou consuls chargés d’assister le sénateur, variaient davantage ; et le parlement public ou assemblée générale de tout le peuple , avec ses capitaines de quartier ou caporioni, était une coutume encore plus irrégulière et désordonnée, s’il était possible. Ajoutez-y les tentatives faites tantôt par l’empereur, tantôt par le pape pour recouvrer leur autorité , les révolutions que le peuple , par suite du malaise , apportait presque annuellement dans les coutumes, en confiant brusquement tous les pouvoirs tantôt à un podestat , tantôt à un capitaine du peuple presque toujours étrangers, et vous aurez une idée approximative de la vie politique de Rome pendant près de deux siècles.

Les vrais maîtres de la ville alors, c’étaient les princes ou les barons cantonnés dans leurs châteaux forts, aux environs ou dans les ruines des palais à l’intérieur. Près de Rome, en Toscane, la noblesse avait été chassée des villes, et privée, par le fait même de son origine, de l’exercice de tout pouvoir. A Rome elle se partageait ou se disputait les différents quartiers de la ville. La vieille et célèbre famille gibeline des Colonna dominait dans le nord, de la place Saint-Marcello, aux Saints- Apôtres sur le Quirinal; le mausolée d’Auguste, à l’entrée du Tibre dans Rome , avait été longtemps sa principale forteresse. Le vieil Étienne Colonna, longtemps exilé, était le patriarche de celte famille; il comptait, sans ses bâtards, sept fils, dont cinq cardinaux et deux chevaliers de renom, et six filles bien mariées, ou pour

le moins abbesses. 11 avait par son premier né, nommé aussi Étienne, de nombreux petits-fils, tous chevaliers. Ce vieillard avait quatre-vingts ans en 1343, et il méritait que Pétrarque dit qu’il restait jeune tandis que tout vieillissait autour de lui.

La nouvelle famille des Orsini commandait le Tibre de Campo-di-Fiore à l’église Saint-Pierre, et occupait à la fois le théâtre de Pompée sur la rive gaucho et le môle d’Adrien, aujourd’hui le château Saint- Ange, sur la droite. Moins puissants, les Savelli avaient au sud une partie de l’Aventin avec le théâtre de Marcellus; et les Conti, cotte fameuse tour (Torre dei Conti) élevée sur le Forum de Jules César, ot qui, selon Pétrarque, n’avait point sa pareille au monde pour la hauteur et la solidité. Dans les environs de la ville, c’est-à-dire dans la campagne romaine et sur le patrimoine de saint Pierre, d’autres barons, possesseurs de petites villes ou de châteaux forts, n’étaient pas moins bien pourvus. Le principal était celui qu’on appelait le préfet de la ville , en possession d’un titre alors vain, mais des villes do Viterbe, de Toscanella, de Corneto et do Civita-Vecçbia, qui valaient beaucoup mieux,

Triste domination, à en croire Pétrarque, que celle de cette noblesse. Quand les barons étaient en paix les uns avec les autres, chose rare, ils s’entendaient pour tyranniser les citoyens ou les serfs, et détrousser les voyageurs et, les pèlerins, Nulle femme, disait-on, n’y était sûre chez elle, nul pèlerin à l’autel, i< Rome, écrivait » Pétrarque au pape, c’est le repaire dos démons, la » sentine de tous les forfaits, l’enfer des vivants prédit

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» par David. Dans la campagne, ajoutait-il, c’est pis » encore s le berger conduit armé son troupeau dans » la plaine , craignant plus les brigands que les loups ; » et, pour être prêt à se défendre, c’est avec la lance » que le laboureur excite les bœufs qui traînent sa » charrue. »

Aussi la plus grande partie de la ville, les collines surtout , moins celle du Capitole , était déserte. Le nombre des habitants était tombé peut-être h 30,000; les pèlerins ne venaient plus; les ruines des nouvelles églises s’ajoutaient aux vieilles ruines des temples. Saint- Jean de Latran était sans toit ; quarante-quatre églises sans prêtres, onze entièrement détruites, et le reste comptait seulement un ou deux desservants pour le culte du Seigneur. Une seconde antiquité allait être ensevelie à Rome sons un nouveau monceau de ruines, quand Rienzi, frappé plus que tout autre par ces anciennes gloires et ces misères présentes, évoqua pour la sauver le fantôme d’un gouvernement, qui avait fait aussi dans un temps sa gloire et sa puissance. Car la ville éternelle avait eu jusque-là le privilège unique de changer seulement de grandeur à chaque phase de son histoire,

Les révolutions politiques sont plus souvent qu’on ne le croit l’effet de révolutions intellectuelles. C’est au moins le cas de celle que nous allons raconter, Le tribun Rienzi est l’œuvre do Pétrarque , et le rétablissement de la république romaine, au milieu du quatorzième siècle, le résultat du triomphe du poète en l’année 1341.

Rien de plus naturel. Pétrarque, le premier des modernes qui ait déterminé le retour des esprits à l’étude

de la littérature de l’antiquité, avait, chemin faisant, ravivé tous les vieux souvenirs de la grandeur républicaine de Rome. 11 les avait restitués surtout, dans toute leur puissance, au courant populaire, en les retrempant aux sources de la langue italienne que Dante venait de faire jaillir de .sa verge magique. Le poëte avait lixé son séjour dans la charmante solitude de Vaucluse. Mais si son cœur était là, sa pensée était toujours à Rome, comme le prouvait encore le poëme d 'Africa auquel il travaillait alors. C’était là sa véritable patrie. Avant même d’aller pour la première fois à Rome, en 133/» , tout préoccupé de cette grande image , il se comparait à Sénèque dans la villa où Scipion avait vécu en exil et ordonné de déposer ses restes. « Si Sénèque, cet Espa- » gnol , dit-il , fut si ému au tombeau de Scipion , qu’é- » prouverai-je, moi, fils de l’Italie, à Rome, au tombeau » de tant de grands hommes et de tant de grandes cho- » ses! » Son enthousiasme fut plus grand encore après son pèlerinage , ainsi qu’il l’écrit au cardinal Jean Colonna : « La renommée fait tort ordinairement à la réalité, » dit-il ; mais ici c’est le contraire , la réalité accroît en- » core la renommée; en vérité, Rome est plus grande, » ses ruines sont plus imposantes que je ne croyais. Je » ne m’étonne point maintenant que le monde ait été » soumis à cette ville, mais qu’il l’ait été si tard. » Aussi lorsqu’il reçut, le 23 août 13/»0, deux lettres, l’une du sénat romain, l’autre de l’université de Paris, qui l’invitaient à recevoir la couronne poétique , Pétrarque n’hésita pas : « A Paris , écrivit-il au cardinal Giovanni Co- » lonna , il n’y a jamais eu de poëte couronné , je serais

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» le premier; cette nouveauté me pique, et je me por- » terais volontiers de ce côté-là. Mais la vénération que » j’ai pour Rome, où les plus grands poètes ont été cou- » ronnés, fait pencher la balance de l’autre côté. Je » regarde cette grande ville comme ma patrie, et à ce » titre je dois la préférer. »

Pétrarque se rendit donc d’abord auprès du roi de Naples, Robert, prince de la maison d’Anjou, grand admirateur de Virgile , auquel il faisait élever un tombeau au Pausilippe, et le plus lettré des rois de ce temps. Lui seul, disait le poêle , était capable de juger de son talent et de sa science. Là, en effet, après trois jours de lectures de poésies latines et italiennes , et d’une discussion savante par-devant la cour napolitaine, le juge couronné déclara Pétrarque digne du laurier poétique, et lui fit don de sa robe royale pour le jour de son triomphe à Rome.

Ce fut le comte d’Anguillara , un des gendres d’Étienne Colonna , l’ami et le protecteur du poète , alors sénateur, qui organisa la fête. Elle était fixée au jour de Pâques , 8 avril. Huit bourgeois avec des couronnes de différentes fleurs, allèrent au-devant de Pétrarque hors de Rome, et l’introduisirent dans la ville à travers la foule, qui portait des branches de laurier. Le sénateur l’attendait au Capitole avec douze jeunes gens vêtus d’écarlate , et des premières familles. A son arrivée , ils récitèrent plusieurs de ses poésies, choisies parmi les plus avantageuses pour le peuple romain. Un héraut appela ensuite le poète à haute voix. Pétrarque s’avança devant le sénateur , et déclama un sonnet qui paraphrasait un vers de Virgile et se terminait par ces mots : Vive le

peuple romain ! vive le sénateur ! que Dieu les maintienne en liberté ! Enfin comme le poète se précipitait à genoux devant le sénateur , celui-ci lui posa sur la tête la couronne de laurier, au milieu des cris mille fois répétés de: Vive le Capitole et le poëte! L’enthousiasme était au comble. Étienne Colonna , un des fils ou des petitsfils du chef de l’illustre famille, trouva à peine des oreilles pour entendre louer dans un sonnet les mérites du récipiendaire. Le peuple n’écoutait plus que ses cris; il se dispersa au milieu d’une émotion inaccoutumée, tandis qu’un banquet réunit le sénateur , les barons les plus lettrés, quelques gros bourgeois et le poëte.

C’était en effet une journée plus mémorable encore dans la vie du peuple romain que dans celle du poëte. Pétrarque n’avait que faire de ce diplôme de poëte et maître ès arts, avec plein pouvoir de chanter et d’écrire sur toutes choses et en tous lieux, de discuter, d’expliquer les anciens, et, Dieu aidant, de composer des poëmes et des histoires, le tout orné de son portrait et de la classique couronne de laurier, de myrte et de lierre. Mais le peuple romain avait vécu une journée en possession de lui-même. C’était lui qu’on avait célébré en fêtant Pétrarque; car, après tout, Rome avait inspiré le héros de la solennité; et Chacun le sentait si bien qu’aux cris de Vive le poëte I on avait mêlé ceux dd Vive le Capitole !

Vive le Capitole! c’est-à-dire la glorieuse colline où la fortune de Rome avait commencé , où les oracles de sa brillante destinée s’étaient fait entendre , où avaient été tenues les grandes assises du monde entier soumis à ses

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lois. Un pareil cri n’avait pu sortir de la poitrine du peuple romain sans l’émouvoir jusque dans ses profondeurs. Ce n’eut été cependant qu’un cri sans écho, un jour sans lendemain, si le sentiment qui les avait fait naître n’eût été bientôt entretenu, alimenté, exalté, par le fils du cabaretier et de la lavandière des quais du Tibre.

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