CHANTRE DEUXIÈME
IIF.MI, TRI ni N DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE.
Cola Rienzi avait vingt-huit ans quand le triomphe du poëte Pétrarque détermina sa vocation politique. Il avait fait un assez heureux mariage, puisqu’il était en possession de quelque fortune. Sa profession de notaire ou d’assesseur près les tribunaux romains semblait le ranger parmi les caractères solides et les citoyens établis et paisibles. Cependant les qualités et les défauts qu’il apportait dans l’exercice de ses fonctions témoignaient de l’exaltation de son esprit en même temps que de la générosité de son cœur , et annonçaient une destinée encore promise aux aventures. On l’appelait et il aimait à se nommer lui-même le consul des orphelins, des veuves et des pauvres. Un malheur de famille d’ailleurs, la mort d’un de ses frères tué par un baron romain, sans qu’il eût réussi à en obtenir satisfaction , avait tourné son amour pour les petits en une haine violente contre les grands; sentiment qui ne pouvait guère le laisser en repos dans une ville dominée, tyrannisée même par la noblesse.
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11 est impossible de savoir si Rienzi entra en relations . avec Pétrarque pendant le séjour de celui-ci à Rome.
Il est certain cependant que la présence du poète fit toute une révolution dans la pensée et la conduite du notaire romain. On le savait jusque-là souvent distrait de ses occupations juridiques par ses habitudes poétiques et littéraires. 11 était connu comme l’un des plus versés dans la connaissance de l’antiquité, comme le plus habile à déchiffrer, à expliquer les nombreuses inscriptions dont les ruines de Rome étaient couvertes ; on l’avait souvent suivi , admiré , quand il racontait l’usage , la destination de tous ces monuments muets pour d’autres, mais qu’il savait faire parler. Ce fut à cette époque seulement, néanmoins, qu’il mit son savoir historique et épigraphique au service de ses passions politiques, et qu’il s’efforça de faire d’une effervescence toute poétique une révolution.
Depuis ce temps , la moindre médaille , la plus courte inscription lui était un thème à déclamation sur l’état présent de Rome et sur les événements du jour ; et il faut dire que la situation , les excès de la noblesse lui faisaient beau jeu. Dans ces solennités du passé, il entraînait le peuple de ruine en ruine, du mont Aventin au Forum, du palais des césars aux tombeaux des martyrs; car il ne répudiait aucune gloire , il faisait vibrer toutes les cordes de l’histoire de l’ancienne Rome; et dans ses discours , sous l’antiquaire , on sentait le mystique : «Où sont les héros, où sont les apôtres? disait-il. O Dieu, que sont devenus tous ces grands hommes? Ne reverra-t-on plus de vrais Romains, ne retrouverons-
nous plus de chrétiens véritables? La justice, la foi, sontelles exilées pour jamais? »
L’émotion tous les jours plus grande du peuple commença h faire réfléchir les barons romains , qu’on accusait de la détresse et des malheurs de Rome. Us ne pouvaient songer à faire intervenir l’empereur , moyen assez usité en pareil cas ; deux prétendants , Louis de Bavière et Charles de Moravie, se disputaient alors la pourpre. En 1343, le vieil Étienne Colonna et quelques autres nobles romains envoyés à Avignon supplièrent en vain Clément VI de venir pacifier Rome par sa présence. L’année suivante, les désordres continuant, le peuple perdit patience et se souleva. Le sénateur, un Orsini ou un Colonna, fut chassé ; treize bonshommes (buoni uomini) installés au Capitole et revêtus de la toute-puissance. C’était un mouvement guelfe; Rienzi y participa sans doute, mais sans le conduire cependant. Le nouveau gouvernement résolut d’envoyer une ambasssade au pape à Avignon , et Rienzi obtint d’en faire partie.
C’est le premier acte réellement public de la vie de Colà Rienzi. Pétrarque, qui était alors dans le nord de l’Italie , se joignit à lui. La poésie et l’éloquence tentèrent de ramener la papauté à Rome. Elles n’y épargnèrent rien, il faut l’avouer. Pétrarque présenta au pape un beau poème latin, où Rome, sous la ligure d’une épouse affligée, implorait le retour de l’époux. Rienzi dépeignit les malheurs de Rome privée de ses deux yeux i le pontificat et l’empire; rien n’y fit. Clément VI, comme la plupart des papes d’Avignon , élu sous le patronage tles rois de France, était un prince tout mon-
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dain. On accusait une certaine comtesse de Turenne de le gouverner et de dispenser à son gré les bénéfices de la chrétienté. Comment quitter d’ailleurs cette ville où Clément VI faisait justement construire le pont de pierre qui unit longtemps les deux rives du Rhône, et ce délicieux palais dont il élevait la façade actuelle, la grande chapelle , les terrassos supérieures , et dont il ornait de si belles peintures la salle du consistoire? Comment quitter tout cela , et surtout cette douce population d’Avignon , pour Rome ruinée et turbulente !
L’ambassadeur romain, loin de rien obtenir, courut un grand danger. La liberté de sa harangue, qui n’avait pas épargné les seigneurs romains, avait indisposé le cardinal Colonna. Chassé du palais pontifical , il fut réduit presque à mendier son pain ; car le nouveau gouvernement romain n’avait pas de quoi payer ses ambassadeurs. Il tomba malade, et dans un tel dénûment qu’il faillit être transporté à l’hôpital. 11 fallait cependant faire quelque chose pour Rome; Rienzi avait eu l’heureuse idée de demander au moins, pour l’année 1350, le renouvellement du jubilé, fête qui flattait l’orgueil ot satisfaisait l’avidité du peuple romain. Le papo désira revoir le hardi harangueur, lui accorda le jubilé demandé, et comme prouve de sa bienveillance particulière, le nomma lui-même vicaire apostolique avec un bénéfice qui lui permit de subsister honorablement. En attendant * l’arrivée du pape, Ayraeric, cardinal de Sainte-Marie, devait le représenter comme légat à Rome, et un Colonna et un Orsini étaient nommés sénateurs pour rétablir l’ordre dans la ville au nom du saint-père.
Rienzi passa du découragement à l’exaltation , comme le prouve la lettre qu’il écrivit aux Romains: « Que Rome, » s’écrie-t-il , dépose les lugubres vêtements de la veuve » et revête la pourpre des fiançailles. Collines, tremblez » d’allégresse, et vous, vallées, retentissez de cris de » joie. Célébrez dans vos chants, ô Romains! le nom » de Jésus-Christ et celui de son successeur, qui va vous » être rendu. Élevez-lui dans l’amphithéâtre ou sur le » Capitole une statue. Cicéron, César, Métellus, à qui » vos ancêtres en ont élevé, n’ont cueilli que des lauriers » teints de sang; le pape, d’un mot, va ramener la paix » parmi nous. » Illusion qui fut de peu de durée!... Le légat du pape, Aymeric, ne s’occupa que de percevoir les deniers de saint Pierre. La noblesse , sous la protection des nouveaux sénateurs, et avec la connivence des consuls et des notaires, continua le cours de ses tyrannies. Nicolas, qui avait place dans le conseil comme notaire apostolique , s’éleva avec force contre ceux qui empoisonnaient, disait-il, les bienfaits du pape, et prit en toute occasion le peuple sous sa défense. Un jour il s’emporta en pleine assemblée : « Vous n’êtes point » des citoyens romains, s’écria-t-il, car vous laissez » couler le sang du peuple. » Mais un certain André Colonna , camerlingue , se leva et frappa l’audacieux au visage; et un des grelfiers, le voyant atterré sous cette attaque violente , poursuivit d’un long persiflage le consul des veuves et des orphelins. Ce fut la dernière fois que Nicolas parut au conseil. Sa haine contre la noblesse était au comble ; il ne comptait plus sur la grosse bourgeoisie, les fourni uomini, qui lui paraissait complice
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de la noblesse. Il alla droit au petit peuple ( popolo minute), et tenta une révolution.
Rienzi était tout à fait un improvisateur, un artiste comme il en faut pour saisir les imaginations italiennes. Il avait le secret d’émouvoir le peuple. Mais il fallait rendre durables les impressions que laissait son ardente parole, et ce n’était point chose aisée à une époque où le peuple ne savait point lire, et où d’ailleurs l’imprimerie n’était pas encore parvenue à fixer et à multiplier la pensée. Rienzi employa un moyen alors assez en usage en Italie principalement, et dont les procédés employés encore par nos bateleurs dans les fêtes et les foires de village peuvent nous donner quelque idée. Il parla aux yeux à l’aide de grandes peintures allégoriques rapidement exécutées , et qui nous font connaître assez fidèlement son imagination mystique et son genre d’éloquence tribuni tienne.
La première fois qu’il convoqua le peuple à une de ces théâtrales représentations de l’art oratoire, c’était au Capitole, un jour de marché. La fresque , rapidement ébauchée sur la muraille, représentait une mer agitée. Au milieu était un vaisseau sans mâts et sans voiles , prêt à sombrer, et sur le pont une femme en deuil , les cheveux épars et les bras tendus vers le ciel. Pour qu’on ne s’y trompât point, une légende que le vent semblait déployer portait le nom de Rome. Près du vaisseau en péril, on en voyait quatre autres tout à fait naufragés, portant chacun une femme morte. C’étaient Babylone, Carthage, Troie et Jérusalem. A gauche du tableau, sur une petite île, était assise, dans la posture de la dou-
leur, l’Italie , femme belle et éplorée aussi , qui se plaignait de n’être plus appelée par Rome du doux nom de sœur. A droite, sur deux autres îles, les quatre vertus cardinales se lamentaient d’être exilées de la capitale de la chrétienté, si l’on en croyait du moins les vers des légendes qui semblaient s’échapper de leurs bouches ■entr’ou vertes. Dans le fond, les nobles romains sous la ligure de lions et de loups, les magistrats et les légistes sous celle de griffons et de renards, les adultères, les homicides et les voleurs sous celle de singes , de pourceaux et de boucs, agitaient de leur souffle les flots qui menaçaient de submerger aussi le vaisseau qui portait la malheureuse Rome. Enfin , en haut de la fresque , au milieu du ciel entr’ouvert , apparaissait le Père éternel dans toute sa majesté ; deux glaives sortaient de sa bouche , comme au jour du jugement dernier, selon l’Apocalypse, et les apôtres Pierre et Paul étaient à ses côtés, seul espoir de Rome en péril !
On comprend quel riche thème de déclamation Rienzi avait à développer devant ses auditeurs. Le peuple y venait chaque jour, car l’orateur ne se lassait pas , et , quand il avait bien compris, il revenait encore méditer seul et s’enflammer devant cette allégorie brûlante encore des paroles de la veille.
Un autre jour, c’était dans l’église do Saint-Jean de Latran , alors presque abandonnée. La table de bronze sur laquelle était gravée la fameuse loi royale, en vertu de laquelle, disait-on, le sénat avait décerné l’empire à l’empereur Vespasien , s’y trouvait alors et servait d’autel. Nul avant Rienzi n’avait encore pu déchiffrer cette
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célèbre inscription. L’orateur l’avait recouverte de riches tapis, fait représenter au-dessus le souvenir de cet événement mémorable, dressé une tribuno au milieu de l’église, et invité la noblesse et tous les ordres de la ville à. venir l’entendre. Car, dans l’anarchie du moment, il n’y avait plus ni autorité civile ni religieuse. Les églises, pour la plupart abandonnées, servaient à tous les usages, et le moindre citoyen pouvait, s’il était soutenu do quelques partisans, faire acte d’autorité. L'église était pleine j Colà apparut vêtu d’une longue robe blanche, la tête couverte d’une barrette en forme de couronne, traversée sur le devant par la pointe d’une épée d’argent. On s’étonnait; il montra le tableau, et fit découvrir la table de bronze , témoin authentique de la puissance dont le sénat et le peuple s’étaient volontairement dépouillés, « Ces droits , dit-il , en vertu desquels vous commandiez » au monde , ils sont encore entre vos mains » si vous » savez vous en servir. Mais vous laissez tout dépérir. » La paix n’habite plus parmi vous, vos champs ne sont » pas cultivés, et cependant voici que le jubilé appro- » che. Que diront les pèlerins, quand vous n’aurez que » des pierres à leur offrir pour toute nourriture ? »
La noblesse elle-même ménageait l’orateur, soit par crainte , soit par dédain ; il était admis à la table même des plus redoutables barons , qui aimaient à l’entendre. Lui ne les ménageait pas pour cela, : « Quand je serai » empereur, disait-il un jour chez les Colonna, je vous » ferai tous pendre. » Il fallait agir cependant, la plèbe était agitée et ne pouvait plus être longtemps contenue. Une dernière peinture assembla le peuple devant l’église
loi DEUXIÈME ÉPISODE.
de Saint-Angiolo in Peschiera , bâtie dans l’ancien portique d’Octavie. Un vaste incendie consumait le monde, enveloppant de ses flammes les peuples et les rois. Le feu respectait encore à peine à droite une femme vénérable; à gauche, du haut d’une église, saint Pierre et saint Paul imploraient le Seigneur pour la malheureuse. Et, du milieu d’une troupe de faucons, se détachait une blanche colombe, qui remettait une couronne de myrte à un petit oiseau pour l’aller poser en signe de salut sur la tête de celle que le feu devait épargner.
Rienzi ne craignit point d’interpréter publiquement cette allégorie en sa faveur comme un véritable illuminé qu’il était. C’était le Saint-Esprit qui l’avait choisi luimême , faible créature , sur l’intercession de saint Pierre et de saint Paul , pour ramener la justice dans Rome, et sauver ainsi et régénérer la ville éternelle, d’où devait venir encore le salut du monde. Quelques-uns en rirent; mais le plus grand nombre était déjà dans l’attente de quelque chose d’extraordinaire. Plusieurs jours après, un écriteau sur la porte de chaque église annonça aux Romains que dans peu de temps ils reverraient leur ancienne constitution. Le tribun ne négligeait point les moyens plus pratiques. La nuit, sur le mont Aventin, il rassemblait ceux dont il était sûr, leur faisait part de ses projets, les liait par de solennels serments. Pour donner une couleur légitime à son entreprise , ou peutêtre de bonne foi , il fréquentait ostensiblement le vicaire du pape Raymond d’Orvieto , il l’assurait qu’il n’agissait que pour le plus grand bien de l’Église; et celui-ci, soit
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trompé par un plus habile que lui, soit dans l’espoir de tirer parti de ce qui serait fait contre la noblesse , autorisait souvent ces étranges scènes de sa présence. Enfin Colà Rienzi convoqua le peuple au Capitole pour le 20 mai de l’année 13£»7, le jour de la Pentecôte, c’est- ' à-dire sous l’invocation du Saint-Esprit.
Étienne Colonna, le plus redoutable des barons, était à Cometo avec les milices pour veiller à l’entrée d’un convoi de provisions. Les deux sénateurs, Pietro Colonna et Roberto Orsini , étaient connus pour leur faiblesse. Rienzi avait entendu trente messes la nuit à l’église de Saint-Angiolo. Il en sortit à midi tout armé, la tête seulement découverte, avec vingt-cinq conjurés.
On portait devant lui trois gonfalons. Celui du milieu représentait une femme assise sur un lion, un globe d’une main, une palme de l’autre; saint Pierre et saint Paul étaient représentés sur les deux autres. Rienzi ne parla pas beaucoup cette fois; il se contenta de dire que, pour l’amour du pape et le salut du peuple, il était prêt à courir tous les dangers, et donna lecture des lois qui devaient assurer désormais le bonheur de Rome.
Ce n’était point une constitution , mais comme un programme de gouvernement, comme le sommaire des remèdes à apporter aux maux du peuple romain et des réformes propres à réaliser ce qu’il appelait le bon état, il buono slato. Le décret était conçu en ces termes :
1° Tout homicide sera puni de mort , quel qu’il soit.
2° Tout procès sera jugé dans le plus bref délai.
3° Les édifices ne seront plus abattus ; ils deviendront
la propriété de la ville, qui pourra les faire réparer et les louer au profit du peuple romain.
k° On entretiendra dans chaque quartier vingt-cinq cavaliers et cent hommes de pied pour la garde et la sûreté de la ville.
5° On entretiendra dans chaque port de mer un bâtiment garde-côte pour la protection des commerçants.
6° Tout noble ou seigneur sera tenu de remettre au peuple romain les ponts , forts ou châteaux qu’il possède, et n’en détiendra plus désormais.
7° Les deniers provenant des impôts sur le sel et sur les feux, les droits sur les ports et sur les rivières qui étaient afférents à la chambre apostolique, passeront à la chambre romaine pour être affectés au bien public.
8® La noblesse sera chargée de garder les grands chemins ; il lui est interdit de donner asile aux malfaiteurs, sous peine d’amende.
9° Les pauvres monastères seront entretenus sur les fonds publics.
10° Des greniers seront bâtis dans chaque quartier, et approvisionnés par l’État pour les besoins du peuple.
11° Cent livres seront allouées à la famille de tout soldat tué au service, et cent florins si c’est un cavalier,
12° Les villes et villages du duché de Rome seront gouvernés par le peuple.
13® L’État, sur les fonds de la chambre romaine, pourvoira au sort des veuves et des orphelins.
C’était une révolution complète. Le saint-siège était dépouillé du pouvoir qu’il avait exercé depuis plu-
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sieurs siècles, et la noblesse des privilèges qu’elle avait usurpés depuis cinquante ans. La propriété de la ville de Rome, le gouvernement des environs, étaient restitués aft peuple. Tout se faisait à son profit; le programme ne se contentait pas de faire disparaître des abus déplorables, de pourvoir à la sûreté publique, il enlevait à la papauté , à la noblesse ce qu’elles regardaient comme leur propriété pour venir au secours de la misère publique. Point n’est besoin de dire si Rienzi fut applaudi ; il avait eu soin de ne pas organiser luimême le pouvoir qui devait réaliser ce bon état, ce qu’on appellerait aujourd’hui cette utopie. Le peuple s’en chargea , et conféra par acclamation à l’orateur de pleins pouvoirs ( mero et libero ' mperio). On voulait lui donner le titre de rector ; il préféra le nom plus populaire de tribun , pour indiquer que sa puissance venait du peu* pie, et qu’elle serait employée à son profit. On ne songea pas même à fixer les attributions , la durée de cette magistrature extraordinaire. Rienzi , continuant à ménager le saint-siège , demanda seulement qu’on lui adjoignît le vicaire apostolique , qui ne refusa pas ce périlleux mais peut-être utile honneur; et, après qu’on en eut chassé les sénateurs, le nouveau gouvernement fut installé au Capitole. Le tout s’accomplit avec une telle facilité et une telle promptitude que le tribun put attribuer le succès à l’intervention et à la protection du Saint-Esprit.
Pour avoir été élevé si vile, le pouvoir de Rienzi, soutenu par l’enthousiasme du peuple, n’en fut pas d’abord moins fort. Etienne Golonna revint en toute hâte le surlendemain, et, sur la place Saint-Marcello, ne cacha
point son mécontentement. A l’ordre expédié par Rienzi de quitter la ville , il répondit qu’il irait bientôt jeter ce maître fou par les fenêtres du Capitole. Mais Rienzi fit sonner le beffroi , le peuple s’assembla en arm*s , et le plus fier des barons romains , obligé de céder, s’enfuit à Palestine. Le lendemain, ordre fut intimé à toute la noblesse de quitter la ville et de se retirer dans ses châteaux. Tous les barons obéirent. Ce n’était pas assez : la constitution avait chargé la noblesse romaine de la protection et de la sûreté des routes ; elle en faisait le premier instrument de la puissance populaire. Rienzi somma par un licteur tous les nobles d’avoir à venir prêter hommage au peuple romain. Jean , fils d’Étienne Colonna, se présenta le premier au Capitole, dans l’intention de braver cette nouvelle et insolente autorité. Mais la foule, amassée sur la place, lui imposa tellement qu’il jura de respecter le peuple , de protéger les routes, de secourir la veuve et l’orphelin, et de paraître en armes à la première sommation du tribun-, les Savelli, les Orsini , les Gaëtani , d’autres encore après lui en firent bientôt autant.
Rien ne gênait plus le nouveau pouvoir. Il se donna libre carrière. Nicolas ne signa plus ses actes qu’avec ces mots : « Nicolas, par la grâce du Seigneur Jésus , sé- » vère et clément tribun de liberté, de paix et de justice, » et libérateur illustre de la sainte république romaine. » Les mêmes mots étaient gravés sur les monnaies frappées en son nom. Il prit pour armes un soleil d’or, d’ou s’échappaient sept rayons, terminés chacun par une étoile d’argent sur un champ d’azur. Mais en même
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temps il fut assez adroit pour faire confirmer, à quelques réserves près, son élection par le pape Clément VI, heureux que le nouveau maître de Rome eût demandé sa confirmation. Il restitua aux églises, aux monastères ce qui leur avait été arraché. S’il fit exécuter, sans acception de personne, un religieux, un noble de la famille des Gaëtani, il défendit toute tromperie dans l’industrie et le commerce, et établit une police exacte, au profit du menu peuple, sur la vente des objets de première nécessité ; travaillant du reste nuit et jour, comme l’assure le biographe, qui ne lui est cependant point favorable, et connaissant par lui-même de toutes les sortes d’affaires.
Son plus grand souci était de faire régner la paix dans le peuple, afin que, toujours uni, il restât fort contre la noblesse, son ennemie.
11 rassembla un jour au Capitole tous ses partisans. C’était alors presque tout le peuple, il l’exhorta dans un discours pathétique à la paix et à la conciliation : chacun dans cette ère nouvelle devait oublier ses inimitiés, faire le sacrifice de ses haines sur l’autel de la liberté nouvelle. Le tribun était entraînant; son cœur parlait; au milieu des larmes, des milliers de citoyens se pardonnèrent, les plus vieilles inimitiés s’éteignirent tout à coup. Les Romains prirent l’engagement d’abjurer toute haine, de s’aimer comme des frères; rivalités, querelles, meurtres, adultères, séductions, parjures, faux serments, ils promirent de renoncer à tout ce qui divise les hommes et trouble la société , et ils jurèrent de cultiver la justice et d’aimer toujours Dieu. Admirable crédulité du
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cœur humain, auquel un moyen d’enthousiasme persuade que tout est facile !
Les anciens tribunaux ne parurent plus dignes de maintenir cette belle paix. Le tribun crut que l’honnêteté et la simplicité du cœur feraient mieux. Sous la présidence de deux gonfaloniers , deux tribunaux de paix furent établis, auxquels il nomma des hommes simples, mais d’une probité reconnue. Ils rendaient la justice sous la protection de la bannière de Saint-Paul , où l’on avait représenté une épée nue et une palme, symbole de victoire. La jurisprudence qu’on leur imposa fut simple. La peine du talion tint lieu de tout code. La procédure était celle-ci : admis devant le tribunal , les plaignants juraient préalablement de se réconcilier; puis, après que l’offensé avait rendu à l’offenseur injure pour injure, blessure pour blessure , tous deux étaient renvoyés dos à dos. Le chroniqueur nous parle d’un homme qui, dans un instant de colère , ayant arraché l’œil à un de ses voisins, accourut dè lui-même et le premier sur les marches du Capitole pour offrir réparation. Mais en vain offrit-il le visage à son ennemi ; celui-ci ému jusqu’aux larmes refusa de se venger ; et une lutte de générosité qui dura quelque temps se termina par une complète réconciliation.
Le gouvernement se simplifia aussi singulièrementi Bien des péages, taxes et impôts pesaient sur le pauvre peuple; Rienzi les abolit. La taxe sur les ponts, celles sur le vin et le pain y passèrent. Le tribun chercha , il est vrai, à compenser ces pertes en faisant rendre davantage à l’impôt du sel, qui n’était pas encore impopulaire,
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et à l’impôt foncier; car il fallait entretenir line force armée, et tenir au profit du peuple de bien graves engagements , dont l’échéance ne pourrait manquer d’arriver tôt ou tard.
Tout cela était bien un peu marqué au coin d’un esprit chimérique , et quelques-uns s’avisaient de penser que c’était un peu trop beau pour pouvoir durer. Néanmoins les prémices du nouveau gouvernement étaient favorables. Les difficultés n’apparaissaient pas encore. Les nobles étaient tenus dans la terreur; un Colonna et un Orsini même avaient été emprisonnés. Le calme et la joie succédaient dans la ville à un désordre endémique. Au dehors, le métayer retournait aux travaux des champs ;
les marchands des autres villes italiennes s’aventuraient
sur les routes de Rome, et les tombeaux des saints étaient visités de nouveau par les pèlerins. Les ambassadeurs félicitaient le tribun de la sécurité dont on jouissait au centre de la Péninsule. La manière extraordinaire, presque miraculeuse dont ce changement s'était accompli ajoutait encore à la renommée du tribun et du peuple romain. Quel événement en effet plus étrange dans les annales de Rome au moyen âge? Cette ville turbulente, rebelle aux papes et aux empereurs , ce peuple durœ cervicis, disait saint Bernard, il obéissait à une voix aimée. La noblesse romaine, que les Grégoire VII et les Innocent III n’avaient pu dompter , le fils d’un aubergiste de Rome et d’une lavandière la faisait trembler. Son seul talisman, c’étaient les quatre lettres sacramentelles de la vieille république romaine S. P. Q. R.; sa seule protection , c’était le Saint-Esprit. Et sous l’invo-
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cation du passé et de l'avenir, ce magicien croyait pouvoir recommencer les temps ; fondateur d’une ère nouvelle, il datait hardiment de Van I" de la république délivrée ( liberatœ reipublicœ primo anno).
Toute la péninsule italienne, et ce n’est pas trop dire, l’Europe en furent frappées d’étonnement; car Rome avait au moyen âge encore plus qu’au jourd’ hui le don d’intéresser le monde à ses révolutions. Était-ce une puissance nouvelle qui allait s’élever? Quelques-uns l’espéraient, d’autres le craignaient encore plus. En Italie, toutes les républiques, Florence, Venise, Sienne, Arezzo, Pistoie, etc., saluaient Rome comme une sœur aînée qu’elles croyaient depuis longtemps perdue. La royauté napolitaine, les petites tyrannies de Milan, de Mantoue, de Ferrare, de Bologne, etc., sentaient que c’était un puissant secours apporté à l’élément démocratique dans la Péninsule. Le reste de l’Europe crut avec effroi à la résurrection d’une nouvelle Rome républicaine et chrétienne. Quelle puissance se disputaient maintenant , en Allemagne, les prétendants à l’empire, si le peuple romain se couronnait lui-même du diadème des césars? Et quel sort attendait les voluptueux papes d’Avignon si une révolution morale commençait à Rome , sur la cendre encore chaude des martyrs, et sous l’invocation du Saint-Esprit, qui servait alors de drapeau à ceux qui rêvaient de régénérer la société et l’Église elle-même !
« Comme l’Italie s’est réveillée tout à coup, s’é- » criait plus tard Pétrarque , et quelle crainte le nom » romain a répandue dans les pays les plus éloignés ! J’é- » tais alors en Gaule, je sais ce que j’ai vu et entendu de
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» la part même des plus puissants. Ils le nieront peut- » être aujourd’hui , mais tout alors était dans la terreur, » tant il faut compter encore avec le nom romain. » Citoyen de Rome par adoption, le poëte partagea l’enthousiasme et les espérances des Romains. Il crut que le tribun avait prqposé , avec la république , une grande et profitable question au monde, et dont l’heureuse solution devait être le commencement d’un siècle d’or ( questio nem magnam atqUe ulïlcm mundo quœ ad aurei seculi initium via est). Il écrivit à Nicolas une longue lettre pour être lue au peuple romain sur la place du Capitole.
Ce fut le 28 juillet 13üj7 que le peuple en masse écouta les encourageantes paroles du poëte qu'il avait couronné six années auparavant à la même place. « La liberté, disait- » il, ce doux bien qu’on n’apprécie qu’après l’avoir perdu, » la liberté est maintenant au milieu de vous. Jouissez-en » avec joie et modération , remerciez celui qui vous l’a » donnée , remerciez Dieu qui a encore une fois pensé à » la plus sainte de toutes les villes, et n’a pas voulu voir » plus longtemps esclave celle à qui il a donné la domi- » nation de l’univers. Rappelez-vous votre servitude pas- » sée , et que votre liberté présente vous soit plus chère » que la vie ; s’il vous fallait un jour choisir entre l’une » et l’autre , que tous ceux qui ont une goutte de sang » romain dans les veines soient prêts à mourir libres plu- « tôt que de vivre esclaves. Honorez surtout, honorez » votre tribun comme un envoyé de Dieu , comme un » présent du ciel , et risquez votre vie pour la sienne. » Il pouvait vivre dans la servitude avec vous, ou choi- » sir l’exil volontaire comme tant d’autres ; il a préféré
» le danger, la mort peut-être pour vous délivrer. Et » vous, citoyens romains, abjurez toute inimitié , rivali- » sez de vertu, de patience, d’amour les uns pour les » autres et de haine contre les tyrans ! »
Au tribun lui-même , le poëte avait adressé une ode plus belle encore que cette lettre, et qui montre combien ces événements extraordinaires avaient fait naître d’espérances.
« Noble esprit , disait Pétrarque en parlant du tribun , qui gouvernes ce corps qu’habite pendant son pèlerinage un maître sage et courageux, puisque tu as saisi cette verge glorieuse dont tu châties Rome et la ramènes dans sa voie antique , c’est à toi que je m’adresse. Car je ne vois pas ailleurs un seul rayon de la vertu éclipsée dans ce monde , ni personne qui ait honte de mal faire. Je ne savais vraiment ce qu’attendait l’Italie, qui ne sentait point ses propres blessures, la vieille, la lâche et la paresseuse qu’elle était! Dormira- t-elle donc toujours, me disais-je, ou quelqu’un ne viendrat-il pas enfin qui l’éveille? Je la saisirais volontiers par les cheveux !
» Non , je n'espérais pas que jamais elle secouât son indigne sommeil , malgré tous nos cris, tant je la voyais affaissée , tant elle dormait profondément. Mais ce n’est pas en vain qu’elle a été remise à ton bras , pour que tu la secoues fortement et la relèves , cette Rome notre tête. Mets hardiment ta main dans sa vénérable chevelure et parmi ses tresses en désordre , et arrache l’indifférente à sa torpeur. Moi qui jour et nuit pleure sa misère, c’est en toi que je mets presque toute ma
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confiance. Si jamais le peuple de Mars, pour son honneur, ouvre les yeux, ce sera grâce à toi.
» Ces vieux murs que le monde révère et aime encore, et devant lesquels il tremble au souvenir des temps passés , ces pierres que foulèrent autrefois ceux qui seront glorieux tant que vivra le monde , tout ce que la même mort menace , c’est de toi que tout attend la vie maintenant. Grand Scipion et toi fidèle Brutus , quelle joie pour vous quand vous apprendrez que votre œuvre est remise en de bonnes mains ! Et toi Fabricius , combien tressaillera ta grande âme en disant : « Ma Rome deviendra belle encore I
» Seigneur, si tu t’inquiètes des maux des hommes, les esprits qui habitent tes demeures , après avoir laissé leurs dépouilles à la terre , te supplient de mettre fin à ces discordes , qui ôtent toute confiance et font fermer à chacun la porte de sa maison. Vois, les cloches qui n’ont été élevées si haut que pour louer ton nom ne s’ébranlent plus que pour donner le signal de la guerre ; des femmes éplorées , des enfants sans défense et des vieillards à qui la vie est à charge, des moines noirs, gris et blancs, crient vers toi : « Seigneur, Seigneur, viens à notre aide.
» Souvent le destin traverse les grandes entreprises. 11 aime à contrarier les âmes généreuses. Depuis plus de mille ans déjà, Rome est veuve des grands esprits qui l’ont élevée à son ancienne gloire. Mais toi, la carrière t’a été ouverte comme à aucun homme auparavant. Aussi c'est de toi que Rome attend tout. Tu seras son père ; car l’autre plus haut placé s’occupe d’autres
soins. Quelle gloire quand Rome te dira : Les autres m’ont protégée dans ma jeunesse et dans ma force ; toi , c’est dans ma vieillesse que tu m’as sauvée !
» Va donc, ô ma Canzone, trouver au Capitole le chevalier qu’honore l’Italie entière, parce qu’il pense plus aux autres qu’à lui-méme , et dis-lui : « Un homme » qui ne t’a pas encore vu de près , et qui t’aime sur ta «seule renommée, te rappelle que Rome, à chaque » instant, de ses sept collines, tourne vers toi ses yeux » mouillés de larmes. »
Admirable poésie , mais plus grande illusion encore , et que le poète nous révèle dans sa dernière strophe. Pétrarque n’avait pas vu de près le tribun. 11 le contemplait seulement, de sa solitude de Vaucluse, dans l’auréole de son triomphe momentané. S’il l’avait pu toucher de près, il aurait déjà craint pour lui le voisinage de la roche Tarpéienne.
NICOLAS RIENZf.
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