CHAPITRE TROISIÈME
BIESZI , CBEVALIEB »C SAMT-ESTBIT. — LA SAINTE ITALIE.
Dante a dit que la noblesse est un riche et splendide manteau dont il faut que les descendants allongent sans cesse l’étoffe, s’ils ne veulent pas que les ciseaux du temps le raccourcissent. Cela est vrai des peuples comme des familles. Il faut cependant que les hommes et les nations songent qu’il s’agit de tisser de l’étoffe nouvelle et non pas seulement de tirer sur l’ancienne , car dans le second cas , ils déchirent le riche manteau au lieu de l’allonger. C’est ce danger que le peuple romain , réveillé tout à coup au nom de son ancienne gloire , avait alors à craindre.
Nicolas Rienzi pouvait jouer un grand et utile rôle au milieu de l’Italie anarchique du quatorzième siècle. Réunir en un seul faisceau tous ces petits États ennemis, tous ces gouvernements disparates, réaliser ce que n’avaient jamais pu ni l’empire , ni la papauté , cela opt été digne du peuple romain , et c’était déjà une œuvre passablement difficile. Rienzi l’entrevit et la tenta. Au mois
de juillet, des messagers aux baguettes d’argent, aux armes de Rome , du pape et du tribun , allèrent inviter les princes et les villes , au nom de la paix et de la justice, à envoyer une députation à Rome pour y réunir un congrès. La pacilication, l’union de la Péninsule en était le but. Les messagers furent reçus avec enthousiasme par le peuple des villes et des campagnes. La foule s’agenouillait devant eux en leur baisant les mains. La plupart des républiques, Spolète, Pérouse, Pistoie, envoyèrent des présents et des soldats à Rome en signe de fraternité. Florence, qui avait été invitée à se joindre à Rome comme une sœur à une sœur , répondit favorablement. Gaëte envoya six mille sequins avec sa soumission entière et complète. Parmi les petits tyrans des villes italiennes , qui devaient être moins favorables à un mouvement démocratique, Luchino Visconti de Milan donna au tribun le conseil , qui rentrait assez dans ses desseins, de mater la noblesse d'une main ferme; et les Scala à Ferrare, les Pepoli à Bologne, les Malatesta à Rimini, d’autres encore ailleurs promirent d’envoyer des députés au moins pour voir les choses de près. Ce qui étonna le plus, ce fut de voir la reine de Naples, Jeanne, et le roi de Hongrie, Louis, que le crime récent de la première sur son mari avait mis aux prises , soumettre leur cause au « tribun de liberté , de paix et de » justice. »
La soumission réelle du territoire de Rome , réclamée par 1^ tribun au nom du peuple , faisait déjà de la nouvelle république une puissance respectable, et en mesure de peser de quelque poids dams les affaires italien-
NICOLAS RIENZI. '
nés. Plusieurs villes du domaine pontifical, Corneto, Rieti, Todi, Narni, etc., avaient plus volontiers reconnu le tribun qu’elles n’eussent peut-être fait le pape luimême v Un seigneur seul entre les autres, le préfet de Vico, soutenu secrètement par le gérant pontifical du patrimoine de saint Pierre, refusait de se soumettre avec les villes de Viterbe, Toscanella et autres dont il s’était emparé. Rienzi , à la fin de juin , conduisit contre lui une armée de huit mille hommes, tant de chevaliers de bonne volonté des États romains , que de soldats des nouvelles milices romaines sous leur caporioni; et le préfet fut serré de si près, qu’il promit de rendre deux châteaux, de jurer obéissance au peuple romain, et se livra luimême comme otage et garant de ses serments.
Malheureusement, ce petit succès commença à exalter la tête du tribun et l’imagination même du peuple. Quand l’armée victorieuse rentra dans la ville en triomphe, le 22 juillet, sous les couronnes de laurier et sous les fleurs que lui jetaient les habitants , Rienzi déclara , « au nom » de Dieu et du Saint-Esprit, la ville de Rome remise en » possession de tous les droits, privilèges et domaines » dont ses précédents tyrans , quels qu’ils fussent , l’a- » vaient à différentes époques et injustement dépouillée. » Quelle était la portée de cette vague et ambitieuse déclaration? Était-ce de la domination du centre de l’Italie, des États romains qu’il s’agissait? La chose était réalisable, et se réalisa assez promptement : Ceri , Tivoli , Porto , Civita-Vecchia , Anagni , presque toutes les villes .de la campagne romaine, de la côte maritime et de la Sabine, firent leur soumission au tribun et au peuple romain.
Mais l’un et l’autre ne portaient plus là seulement leur ambition, quoiqu’il y eût dpjà suffisamment de quoi exciter les susceptibilités du pontife d’Avignon.
Rienzi enivrait les Romains , et s’enivrait lui-même de fêtes et de parades guerrières et mystiques qui donnaient le vertige à toutes les têtes. C’était une vieille coutume que le jour de la Saint-Jean le sénateur fît un présent à la basilique de Saint-Pierre. Le tribun s’en chargea cette fois comme premier magistrat , et accomplit cette cérémonie avec un appareil inusité. La milice romaine ouvrait la marche, son préfet en tête, suivie des officiaux, magistrats , camerlingues, notaires, greffiers et syndics dans leurs habits de cérémonie. Un bourgeois, Jean di Allô, couvert d’une cape d’argent brodée d’or, et escorté des capitaines des quatorze quartiers, portait le présent renfermé dans une châsse dorée. Les trompettes de la ville étaient derrière lui , précédant le corps des chevaliers et des bannerets avec leurs ljannières. Le tribun fermait la marche au milieu de ses cinquante gardes armés de pertuisanes et recouverts de fourrures. Un certain Buccio di Jubileo portait devant lui une épée nue , et deux hommes jetaient de l’argent au peuple et faisaient largesse tout comme pour un empereur. Le tribun lui-même était monté sur un cheval blanc, et vêtu d’une robe blanche brochée d’or et recouverte d’une cape de velours vert et aurore fourrée d’hermine. Il tenait une verge d’acier poli au bout de laquelle était un globe d’argent surmonté d’une croix d’or où l’on avait gravé ces mots : Dieu et le Saint-Esprit. Le clergé vint en grande pompe recevoir le tribun , qui déposa lui-même
NICOLAS RIENZl.
ni
son présent sur l’autel , et il le reconduisit de même en chantant sur le perron de la vénérable basilique.
Au 1 er août, fête de tout temps aimée de la population romaine, ce fut bien autre chose. Les députés venus de toute l’Italie étaient présents, et on s’attendait à quelque chose. Depuis longtemps Rienzi avait informé Sa Sainteté et les diflérents souverains « de la grâce excel- » lente et du don précieux que le père des lumières, le » jour de la Pentecôte, avait fait descendre sur les Ro- » mains pour les illuminer par un rayon de sa splen- » deur, et leur faire embrasser sa liberté dans l’union » du baiser de paix et de justice. » C’était le moment de révéler le sens, l’étendue de cette intervention du Saint- Esprit en faveur du peuple romain , et de faire connaître les nouveaux droits divins de la république romaine. Les députés de l’Italie , les principaux citoyens du peuple attendaient, dans la galerie ou loggia que Boniface avait fait récemment bâtir au palais de Latran , du côté du nord. Rienzi avait annoncé lui-même qu’il ferait et dirait des choses agréables à Dieu et aux hommes. La veille, il avait pris un bain dans la cuve de porphyre , où , disait-on , Constantin avait été baptisé par le pape Sylvestre II , puis passé la nuit dans la chapelle de Saint- Jean, que Sixte III avait ornée de colonnes de porphyre. On raconte que pendant la nuit le dais qu’il y avait fait dresser, et sous lequel il avait couché , s’était abattu ; mais ce triste présage ne l’avait pas arrêté.
Le grand jour commença par une messe du Saint- Esprit, et notre tribun prit ensuite dévotement et en présence de tous une nouvelle dignité : celle de chevalier de
la troisième personne de la Trinité. Le préfet de Vico, récemment soumis, lui ceignit l’épée, et deux autres nobles lui chaussèrent les éperons. La cérémonie achevée enfin , le chevalier du Saint-Esprit monta sur la galerie de Saint-Boniface accompagné de toute l’assistance, et en vertu de ses nouveaux pouvoirs , lut devant le peuple la proclamation suivante :
« A l’honneur et gloire du souverain Dieu le Père, le » Fils et le Saint-Esprit, des bienheureux apôtres Pierre » et Paul , et de saint Jean , dans le temple duquel nous » avons reçu le grade militaire de chevalier au sortir de » la cuve du très-saint empereur Constantin, et, sous le » symbole éclatant du Saint-Esprit, dont nous, indigne, » sommes serviteur et soldat ; à l’honneur et révérence » de l’Église romaine notre mère , à l’accroissement de » la ville de Rome , de la sainte Italie et de toute la » chrétienté, Nous, Nicolas, sévère et clément, libéra- » teur de Rome, zélateur de l’Italie, ami du monde » et tribun auguste , soldat nouveau du Saint-Esprit , » voulant et désirant étendre à Rome et à l’Italie le don » du Saint-Esprit et, autant qu’il est en nous , imiter la » liberté des anciens Romains, Nous avons reconnu que » le peuple romain a encore les mêmes droits d’auto- » rité , de puissance et de juridiction sur toute la terre, » qu’il a eus dès le commencement et dans le temps de » sa plus haute élévation , et nous révoquons expressé- » ment tous les privilèges usurpés au préjudice de cette » autorité , puissance et juridiction. En vertu donc de » cette autorité , et pour ne point nous montrer ingrat » aux dons du Saint-Esprit et aux faveurs du sacré peu-
NICOLAS RIEKZI.
» pie romain, nous déclarons, décrétons et promulguons » dans la meilleure forme que nous pouvons et devons » que la ville de Rome , capitale du monde et la base » du christianisme, et chacune des villes d’Italie sont » libres et demeurent telles pour l’avenir , et que nous » faisons et déclarons citoyens romains tous les peuples » et habitants desdites villes , entendant qu’ils jouissent » dès à présent de la liberté romaine.
» En vertu de la même autorité et de la grâce de » Dieu , du Saint-Esprit et du peuple romain , Nous dé- » clarons et promulguons que le choix de l’empereur , » et la juridiction et domination sur tout le saint em- » pire appartiennent de plein droit à la ville de Rome » et à l'Italie. En conséquence , Nous citons par-devant » nous les électeurs, princes, ducs ou comtes qui pré- » tendent juridiction , puissance ou autorité dans l’em- » pire, et particulièrement les très-illustres princes Louis » de Bavière et Charles de Moravie, se disant empereurs » ou élus tels, en faute de quoi nous procéderons contre » eux comme contumaces. »
Quelques-uns ajoutent même, bien que cela ne soit point prouvé , qu’au troisième paragraphe de la proclamation, Rienzi somma le pape Clément IV de venir justifier à Rome les causes de son absence. Le tribun aurait enfin mis le comble à son délire en montrant de sa nouvelle épée les quatre points cardinaux , et en répétant quatre fois : « Ceci est à moi. » Telle que nous la possédons , la proclamation était suffisamment ambitieuse et imprudente. Elle ne tendait pas seulement à soustraire Rome au pape , l’Italie à l’empire d’Allema-
gne, elle substituait à ces prétentions détrônées celles de la république romaine. Beaucoup étaient saisis de stupéfaction, d’autres d’enthousiasme. Le vicaire apostolique Raymond, évêque d’Orviète et collègue de Rienzi, fit pour la première fois acte d’opposition, et voulut lire une protestation ; mais sur l’ordre de Rienzi , des trompettes couvrirent sa voix. Les députés et la foule étaient pressés d’ailleurs de prendre part aux festins et aux réjouissances offerts par le tribun. Des tables dressées sur les places publiques attendaient le peuple, et le cheval de Marc-Aurèle jetait le vin par les naseaux dans son bassin de marbre. Dans la grande salle du palais de Latran, les, députés de l’Italie s’assirent à d’abondantes tables. Rienzi , la tête ceinte d’une couronne surmontée d’une colombe tenant une branche d’olivier, et son collègue l’évêque d’Orviète prirent place seuls sur la table de marbre qui ne servait qu’aux papes. Dans la partie neuve du palais , la femme du chevalier, magnifiquement parée, entourée de dames d'honneur comme une princesse , traita grand nombre de nobles dames qui avaient été invitées à la cérémonie.
Le lendemain , 2 août , la distribution aux députés des villes des drapeaux , qui devaient constater leur alliance avec Rome , eut lieu sur la place de l’église d’Ara-Cœli , .près du Capitole. La ville de Pérouse reçut la bannière de Constantin avec un aigle blanc sur champ de gueule ; celle de Sienne , la bannière de liberté ; celle de Pise , la bannière des apôtres Pierre et Paul, etc., etc. Le député de Florence refusa, il est vrai, la bannière de l’Italie et de la foi chrétienne , de crainte de mettre sa répu-
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blique par ce seul fait dans une sorte de dépendance de la ville de Rome. C’était encore un petit échec pour le tribun. Mais l’ambassade qu’il reçut le k en effaça complètement le souvenir de sa mémoire.
Les procureurs et les avocats du roi Louis de Hongrie et de la reine Jeanne de Naples, accompagnés d’une nombreuse ambassade et porteurs de magnifiques présents, plaidèrent ce jour-là la cause de leurs maîtres devant le tribun. Rienzi, siégeant dans tout l’appareil de sa grandeur, avait dans sa main droite la pomme d’or surmontée d’une croix d’argent: « Je jugerai, dit-il avant » de prêter l’oreille , je jugerai le monde avec justice et » les peuples avec équité. » Après avoir écouté les deux parties, il différa de prononcer sa sentence. Son but était d’attendre une occasion plus favorable pour adjuger le royaume de Naples à la chambre romaine.
Mais comme il commençait à se repaître de ces ambitieux projets , le pape le rappela le premier à la réalité. Le vice-recteur du patrimoine de saint Pierre lui remit un monitoire dans lequel le pontife se plaignait que Nicolas Rienzi, prétendu tribun du peuple, se fût emparé des villes et châteaux appartenant au bienheureux apôtre, eût usurpé dans l’église de Saint-Jean de Latran les privilèges du pape lui-même , et par une plus grande outrecuidance encore cité devant son tribunal la bien aimée fille du saint-siège , Jeanne de Naples ,,et son très-cher fils Charles de Moravie, roi des Romains. Si Nicolas voulait rentrer dans des bornes légitimes et se contenter du gouvernement civil de la ville , le pape était prêt à lui laisser ce pouvoir; mais s’il en était autrement, il le
menaçait de le priver du titre de recteur ou de tout autre titre par lui usurpé, et en cas de résistance, de l’y contraindre par une accusation d’hérésie et une interdiction jetée sur la ville éternelle.
Le tribun crut répondre à cette rude attaque à la fêle de l’Assomption de la Vierge, le 15 août, par une représentation théâtrale. Ce jour-là, c’était la coutume de transporter processionnellement l’image du Sauveur de Saint-Jean de Latran à Sainte-Marié Majeure, et de la ramener après une station à sa place accoutumée. La procession se fit avec plus de solennité qu’à l’ordinaire , et la cérémonie fut rehaussée encore par un épisode tout nouveau : le couronnement du chevalier du Saint- Esprit.
Le peuple remplissait le Capitole. Rienzi était entouré du vicaire, de l’évêque d’Ostie et des curés des principales églises de Rome , qui tenaient lieu et place du pape et des cardinaux; tout près de lui était un homme trèspauvrement vêtu avec une épée à la main. Chacun des sept principaux curés de Rome avait à la main une couronne particulière tressée de branches arrachées aux arbustes qui croissaient sur l’arc de triomphe de Constantin; elles représentaient chacune un des dons du Saint-Esprit. Le prieur de Saint-Jean de Latran mit le premier sur la tête du tribun une couronne de chêne , symbole du courage. Mais aussitôt l’homme aux pauvres vêtements et à l’épée nue se leva et prit la couronne de la tête de Rienzi pour le rappeler à l’humilité. Le prieur de l’église Saint-Pierre tendit à son tour une couronne de lierre , symbole de piété; celui de Saint -Paul hors des murs,
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une de myrte, symbole de justice; celui de Sainte- Marie Majeure, une d’olivier, symbole de modestie ; celui de Saint-Laurent, une de laurier, etc.; chacune d’elles fut enlevée à son tour par le pauvre en haillons, qui semblait remplir le rôle des insulteurs publics derrière le char de triomphe dans l’ancienne Rome. Enfin celui qui avait fait Rienzi chevalier s’avança et lui mit sur la tête une couronne d’or avec une pomme d’argent et une croix en prononçant ces mots : « Tribun auguste , reçois » et exerce les dons du Saint-Esprit au nom du peuple » romain , et donne-nous la justice et la paix. » Le pauvre se leva encore , mais l’archevêque de Naples , qui était présent, lui arrêta la main, et le fils de l’aubergiste et de la lavandière garda toute la journée cette couronne faite à l’image de celle des césars.
Quel était le sens de cette cérémonie symbolique? Il est difficile de le dire aujourd’hui, et les spectateurs ainsi que les acteurs eux-mêmes n’avaient qu’une conscience bien vague et bien confuse de ce qu’ils faisaient. Cependant l’empereur et le pape ne pouvaient guère s’y méprendre; la prétention de les remplacer dans leur autorité temporelle et spirituelle se faisait jour. A une époque où les deux vieilles institutions du moyen âge paraissaient déchoir , où partout l’État féodal et l’Église hiérarchique étaient menacés , l'apparition du chevalier du Saint-Esprit au milieu de Rome démocratique était une effrayante nouveauté. On savait quelles idées hardies s’étaient déjà cachées sous le nom de ce principe régénérateur. La septuple couronne du Saint-Esprit descendue avec ses dons sur la tête d’un obscur enfant
de Rome allait-elle éclipser celle du successeur des césars et du successeur des apôtres? Était-ce l'avénement des temps nouveaux?
Rienzi le crut. Il convoqua le soir du même jour à Rome, pour les fêtes de Pâques de l’année suivante, les ambassadeurs de l’Italie, à l’effet de procéder à l’élection d’un empereur ; il promulgua de nouvelles lois , en vertu desquelles l’entrée de l’Italie était interdite à tout empereur, roi, prince ou marquis, et les noms de Guelfe et de Gibelin interdits dans toute la Péninsule comme pernicieux et nuisibles à la paix de la chrétienté. Le soir, dans l’ivresse du triomphe, il osa se comparer à Jésus-Christ : « A trente-trois ans , dit-il , le Christ a été » couronné au ciel pour avoir vaincu les puissances in- » fernales et délivré les âmes; moi, au même âge, pour » avoir chassé les tyrans et délivré le peuple, j’ai été » couronné au Capitole. » C’était le paroxysme de l’infatuation. Le nouveau révélateur se mettait au-dessus de l’ancien. Ce fut le signe de sa chute.
A la même heure, un pauvre moine, Fra Guglielrao, un de ses partisans, était agenouillé dans un coin de l’église Sainte-Marie Majeure et versait des larmes abondantes. Un serviteur du tribun qui se trouvait là lui en demanda la cause : « Aujourd’hui , répondit-il , ton maître » est tombé du ciel. Comment est-il devenu si orgueil- » leux et si ingrat envers le Très-Haut, qu’il ambitionne » les récompenses de la terre et qu’il ose se comparer à » son Créateur? Va dire à ton maître qu’il lui faudra » bien des larmes de repentir pour effacer ce péché. »
Les difficultés commençaient en effet. Nicolas avait pu
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enflammer les imaginations, provoquer l’enthousiasme. Il s’agissait de savoir s’il saurait faire face à ses ennemis et défendre son œuvre. Le pape , ne se bornant plus à des remontrances, avait rappelé son vicaire apostolique, Raymond, et commençait à exciter en dessous main les nobles des environs, surtout les Gaëtani. La république de Florence n’envoyait point de secours à Rome , malgré ses promesses. Les Orsini et les Colonna , quoique ennemis des Gaëtani , hésitaient à se prononcer, soit par mauvais dessein , soit pour se faire marchander. Le chevalier du Saint-Esprit tenta de se tirer d’affaire par une inspiration qu’on n’attendait pas de lui.
Sous prétexte d’une conférence politique, il attira au Capitole les principaux- membres de la famille des Colonna et des Orsini. C’était le 14 septembre. Après un copieux festin, on parla d’affaires, on débattit les conditions d’une alliance contre les Gaëtani. Le vieil Étienne Colonna se montrait récalcitrant; l’entretien s’échauffait. Tout à coup le tribun donna un signal ; des gardes appostés entrèrent dans la salle , saisirent les convives et les jetèrent en prison. C’était, outre le vieux Colonna, Jean , son fils, quatre Orsini et deux Savelli. Le lendemain matin, un frère mineur visita chacun d’eux dans la prison pour les préparer à la mort. Le péristyle du palais du tribun fut tendu de rouge et de blanc, et le beffroi convoqua le peuple sur le Capitole. Cette façon de procéder n’avait rien d’extraordinaire alors dans la Péninsule ; on surprenait ses ennemis par tous les moyens possibles, on s’en défaisait en masse. C’était l’histoire de chaque jour. Les partis vivaient de la proscription les
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uns des autres. L’intention de Rienzi n’était peut-être pas si criminelle. Son dessein sans doute était d’obtenir des nobles par la terreur ce qu’il désirait.
Quoi qu’il en soit, des bourgeois vinrent faire des représentations, et le peuple, au Capitole, réclama le vieux Colonna, qui était très-populaire. Rome n’avait pas encore vu , comme Milan , Florence , Pise , ces fréquents retours des choses , ces trahisons , ces proscriptions, ces scènes sanglantes qui avaient endurci le peuple de ces villes. Nicolas termina par une comédie ce qu’il avait commencé comme un drame. Au milieu de l’attente générale, il monta tout à coup à la tribune, et prit pour texte ces paroles : « Remettez-nous nos » offenses comme nous les remettons à ceux qui nous » ont offensés; » puis, après les avoir paraphrasées, il parla de ses prisonniers, il avoua qu’ils étaient bien coupables, et qu’ils avaient mérité la colère du peuple. Mais ils étaient pleins de repentir, ils demandaient à prêter serment de fidélité à la sainte Église et au peuple. Il prenait donc leur défense, et, non content de demander leur grâce , il leur accordait l’anneau , le manteau d’hermine, qu’il leur fit remettre aussitôt, et les anciennes dignités romaines de patrice et de consul , qu’ils revêtirent également. Tous assistèrent ensuite dans la chapelle du Capitole , où étaient la tête et l’étendard du bienheureux saint Georges , à une messe de réconciliation, et parurent, en communiant à la même table, oublier ce qui s’était passé.
Tout, hélas! dans cette malheureuse journée, le drame et la comédie, était autant de fautes. La trahison ne
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paraissait à personne un moyen digne du tribun de justice et de liberté. Une clémence tardive n’effaçait point le crime de l’intention aux yeux de ceux qui avaient pris tout au sérieux. Parmi les autres, il en était qui regrettaient d’avoir vu le tribun abandonner une chose si bien commencée. « Le tribun, dit le doux Pétrarque lui-même, » pouvait anéantir d’un coup tous les ennemis de la li- » berté, et il a laissé échapper cette occasion que la » fortune avait enviée aux césars. Il a oublié qu’il s’ap- » pelait sévère pour se rappeler seulement qu’il se nom- » niait clément. » Les plus raisonnables voyaient bien que, loin de s’être attaché les barons, Rienzi se les était aliénés pour jamais.
Quand Rienzi lui-même n’aurait pas senti quel coup avait reçu son autorité dans cette journée , les événements le lui auraient appris. Un de ses envoyés à Avignon fut attaqué au passage de la Durance ; on lui arracha ses lettres , on lui rompit sa baguette sur la tête , en le renvoyant dire à Rome que la même réception attendait tous ses messagers. A la cour du pape, on informait déjà contre l’hérétique. Le tribun se mit pour la première fois sur la défensive dans une lettre écrite à Rinaldo Orsini, archidiacre, un des familiers du pape. Après avoir expliqué à sa manière toute l’affaire du \h septembre, il revenait sur tous les chefs d’accusation portés contre lui. Rien de plus frivole, selon lui. « Nous » avons pris un bain, dit-il, dans l’urne de porphyre » où Constantin s’était baigné. Je réponds qu’il y entra » païen, et qu’un chrétien chaste et dévot peut bien y » recevoir l’ablution; j’ajoute que le corps de Jésus-
» Christ que nous recevons si souvent est d’un bien » autre prix qu’une urne de porphyre. Nous ne croyons » pas non plus avoir fait un grand mal de manger à une » table où on avait joué aux dés , et qui n’en était pas » moins vénérée. Si j’ai cité Louis de Bavière à Rome, » je ne l’ai point pour cela reconnu empereur, et c’est » avec l’Italie que je repousse Charles de Moravie , fils » de celui qui a fait tant de mal à l’Italie. Quant à ce w qu’on nous reproche du glaive à deux tranchants, c’est » tout à fait faux. Tout ce que nous avons fait a toujours » eu pour but le service du saint-père et celui de l’Église. » S’il plaît, du reste, à Sa Sainteté que je sois éloigné » du pouvoir, je suis prêt à quitter le gouvernement de » de Rome et à me conformer à sa volonté. Il n’est pas n besoin pour cela que le pape fatigue la curie d’un » procès et fasse retentir le monde de ses foudres ; un » simple messager suffira. Car je ne m’appuie point sur » l’or, mais sur le Seigneur ; je ne mets point ma con- » fiance dans le mensonge , mais dans la vérité ; je ne n compte pas sur la force des soldats, mais sur les » prières des pauvres, des Romains, des pèlerins et des » églises. »
En même temps le chevalier du Saint-Esprit rendait des ordonnances destinées évidemment à faire la cour au saint-siège. Il menaçait ceux qui ne se remettraient point en grâce avec Dieu au moins une fois l’an, par la confession et la communion , de la perte du tiers de leurs biens. Il interdisait aux notaires de dresser des testaments sans s’être préalablement informés si le testateur avait rempli ses derniers devoirs religieux. S’il
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portait au saint-siège quelque coup détourné, c’était pour le plus grand bien de la chrétienté : témoin ce décret où il ordonnait des prières au Saint-Esprit pour qu’il lui plût d’ouvrir et de remplir le cœur du souverain pontife et des cardinaux , afin qu’ils préfèrent enfin le séjour de la ville sauvée à celui d’Avignon, « ville privée des reliques des saints et peut-être de leurs vertus. » Rien ne désarma le pape d’Avignon. Le 2 octobre, il nomma légat en Italie le cardinal Bertrand de Theux , avec plein pouvoir de procéder par toutes les voies de droit, spirituelles et temporelles, contre le tribun ; et il lui adjoignit Guichard de Cambomio , son neveu , comme capitaine des troupes appelées à appuyer les sentences du saint-siège. C’était donner à tous les ennemis de Rienzi un chef, un point d’appui. Les Colonna, les Orsini, de leurs forteresses de Palestrina et de Marino, commencèrent à courir la campagne de Rome pour couper les vivres au peuple , et Rinaldo Orsini , passant le Tibre , réduisit en cendres la petite ville de Nepi. On était en automne, c’était le temps de la vendange, le peuple romain courait le danger de faire de grandes pertes. Rienzi, résolu cette fois à faire quelque chose avant l’arrivée du cardinal, appela aux armes le peuple et ses alliés, et rassembla une armée de vingt mille hommes. C’était une force assez imposante; les barons reculèrent. Rienzi reporta les ravages sur le territoire des ennemis, arriva jusqu’au pied des collines d’Albano, et mit le siège devant le château même des Orsini.
Sur ces entrefaites, le légat Bertrand fit de sa personne son entrée dans la ville de Rome ; il se présenta comme
médiateur et manda le tribun. Enflé de ses premiers succès, celui-ci, qui avait déjà fait construire deux tours de bois et amassé tous les matériaux nécessaires pour forcer les Orsini dans leur repaire, ne résista pas au désir d’aller braver le cardinal. Après avoir fait noyer dans une petite rivière deux chiens qu’il appelait Jordano et Rinaldo Orsini , il leva le siège , rentra triomphalement à Rome, passa sur son armure la dalmatique impériale, conservée dans la sacristie de l’église Saint-Pierre, et, la couronne en tête et le sceptre dans la main , demanda impérieusement au légat ce que lui voulait le pape. Étonné, Bertrand de Theux hésitait; le tribun, sans lui donner le temps de se remettre , lui tourna le dos , et le lendemain lui intima ordre de quitter la ville. Rienzi mettait désormais son salut dans l’audace. Pour imposer à ses ennemis, il crut qu’il fallait monter encore plus haut, et ne craignit plus de dévoiler tous ses desseins, sans songer qu’il ne s’assurait par là qu’une chute plus profonde.
Un premier décret, s’appuyant sur ce que l’Église et la ville de Rome ne faisaient qu’un et étaient inséparablement liées Pline à l’autre, somma tout serviteur romain de Dieu et de l’Église, quel qu’il fût, d’avoir à rentrer dans la ville de Rome , sous peine d’être prive de ses fonctions ecclésiastiques. Le pape Clément VI ne pouvait se méprendre sur les intentions du tribun. Un second décret que deux docteurs devaient porter à toutes les villes d’Italie convoqua tous les députés de la Péninsule pour la Pentecôte de l’année prochaine à Rome , à l’effet de procéder au choix d’un empereur italien s
NICOLAS RIRNZI.
« C’est pour que tous les Italiens, disait-il , comme frères » et fils du peuple romain , participent aux dons et à la » grâce du Saint-Esprit, que nous avons fait citoyens de » Rome tous et chaque citoyen des villes de la sainte » Italie. En conséquence, dans la prochaine élection, » nous avons résolu que le choix serait fait par vingt- » quatre voix électorales , dont un tiers appartiendra à » Rome et les deux autres tiers au reste de la Péninsule. » Mais pour que l’antique union entre tous les seigneurs » et les cités soit renouvelée, et que la sainte Italie ne » relève plus que d’elle-même , nous arrêtons', sous l’in- » spiration du Saint-Esprit, qui a regardé l’Italie en » pitié, que l’empereur désigné soit un Italien, dont l’o- » rigine et le sang soient une garantie de dévouement. » Ainsi les dernières conséquences de l’ambition et des principes de Rienzi étaient : la soumission du pape au peuple romain et la substitution d’un empereur italien à un empereur allemand. Ce n’était pas l’œuvre seulement du tribun ou de Rome, mais de toute la Péninsule. L’unité , la nationalité de l’Italie , brisée , foulée aux pieds par l’invasion successive de tant de barbares , et méconnue par les désordres et les rivalités des Italiens euxmêmes, renaissaient sous l’invocation du Saint-Esprit. La république , l’empire , ces deux formes de gouvernement qui se confondaient dans le souvenir des Romains, trouvaient place dans la constitution régénérée de la Péninsule. La république assurait l’indépendance de chaque cité italienne, la liberté de chaque citoyen; l’union de tous et la nationalité commune avaient leur symbole dans un empereur choisi par toute l’Italie et pris dans
le plus pur sang romain. Si le projet était à coup sur chimérique , il faut avouer que le monstre était composé d'éléments tout nationaux , et réellement fournis par le pays et les temps où Rienzi vivait, et que, si l’imagination a souvent grande part dans la destinée de certains peuples , cette chimère était bien faite pour exalter celui à qui Rienzi s’adressait.
- Les nouveaux messagers du tribun furent assez bien reçus dans les villes , quoique celles de Toscane refusassent de contracter l’alliance proposée, par crainte de se donner Rienzi môme pour maître , et de se soumettre ainsi à Rome. Pétrarque apporta encore au tribun le secours d’une poésie idyllique. Deux bergers , fils de Rome, devisaient en traversant le pont Milvius sur le sort de leur malheureuse mère ; ils représentaient les deux nobles familles des Orsini et des Colonna. L’un voulait l’abandonner à sa triste destinée , l’autre proposait, pour la guérir de ses maux, des remèdes assez inefficaces, quand ils apprennent que le plus jeune de leurs frères, jusque-là méprisé des autres, a rendu tout à coup à leur mère la santé , la force et le bonheur, et que celle-ci les renie pour ses fils. G’était l’apologie du peuple romain.
Mais il ne s’agissait plus maintenant de poésie ni d’idylle. Le légat, Bertrand de Theux, s’était retiré à Monte-Fiascone, et y avait conclu au nom du pape une étroite alliance avec les Colonna, les Orsini, les Gaëtani, les Frangipani, et quelques autres encore. Il voulait attaquer Rome ou au moins l’affamer. Le tribun fit un appel à tous ses partisans dans la ville et hors la
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ville, aussi bien aux barons qu’aux citoyens et aux paysans. Le moment critique approchait. Parmi les barons, le préfet, Jean de Vico, qui depuis sa soumission avait joué un rôle assez ambigu , répondit à l’appel , et entra en ville avec cent cavaliers et un convoi de blé. Mais des bruits de trahison circulaient. De Vico était descendu dans les auberges et s’y était cantonné , au lieu d’aller trouver le tribun dès son arrivée. Le 12 novembre, Rienzi prit vigoureusement l’initiative. 11 invita le préfet de Vico, son fils, quelques autres nobles à un festin, les retint prisonniers, et fit désarmer tous les soldats, dont il distribua aux siens les chevaux et les armes. Il se trouva prêt quand les ennemis , au nombre de huit cents chevaux et de quatre mille piétons, après avoir pillé la petite ville et le monastère de Grotta-Ferrata , l’église de Saint-Laurent hors les murs et celle de Saint-Étienne, vinrent camper à quatre milles de Rome, près d’un lieu qu'on appelait il Monumenlo, le cimetière , en face la porte Saint-Laurent.
Le tribun ne négligea point ses moyens ordinaires de soutenir l’enthousiasme des Romains. Le 18 novembre, il raconta au peuple que saint Martin, fils aussi d’un tribun, et son patron, lui avait promis la victoire; puis, le 20 , il rassembla , dès la pointe du jour , au Capitole tous ceux qui étaient en armes, dont cent chevaliers. « C’est le jour, s’écria-t-il ; le pape Boniface m’est ap- » paru cette nuit ; il m’a annoncé qu’il y aurait aujour- » d’hui une bataille, et qu’il serait amplement vengé » des injures que les Colonna ont fait souffrir à lui et à » l’Église. Il leur avait accordé quarante ans de répit;
» le terme est arrivé. Voyez , ils ont choisi pour camp » un endroit qu’on appelle le cimetière , et c’est aujour- » d’hui le jour de saint Colombia , qui glorifiera la co- » lombe de notre drapeau. En avant! Lorenzo, mon » fils, marchera à mes côtés, il sera mon bouclier contre » les traîtres et le défenseur de votre liberté. » Là-dessus, il divisa son armée en trois corps , en partagea le commandement avec deux Orsini qui lui étaient restés fidèles, et 'se dirigea vers la porte Saint-Laurent au cri de Saint-Esprit chevalier 1
L’armée des barons s’était mise en marche au milieu de la nuit et approchait. Le vieil Étienne Colonna luimême, son fils du même nom que lui, et son petitfils Jean , des Orsini , des Frangipani , etc. , conduisaient la troupe vers la même porte par une pluie violente et un froid assez vif. Ils comptaient la surprendre à l’aide des intelligences qu’ils croyaient avoir dans la ville. Quand ils furent en vue des murailles, Étienne Colonna, le fils, s’avança vers la porte accompagné de deux écuyers , et appela la sentinelle par son nom en disant : « Je suis citoyen romain, ami du bon État. » Les gardes avaient été changés. « Celui que vous appelez n’est » point ici, reprit la sentinelle, la cloche du Capitole va » vous répondre. Au reste, si vous voulez entrer, voici » les clefs ; ouvrez si vous osez. » Et il jeta les clefs pardessus le mur. Le coup était manqué ; Étienne Colonna se retira pour délibérer avec les siens. On résolut de défiler au moins devant la ville pour braver l’ennemi. Les barons se formèrent en trois corps, l’infanterie en tête, marchèrent en bataille jusqu’à la porte avec un
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grand bruit de trompettes, et rabattirent ensuite sur la droite pour faire retraite. Les Romains, transportés par les paroles et par la présence du tribun , frémissaient en dedans ; et quelques-uns voulaient ouvrir pour faire une sortie et venger ce qu’on regardait dans les guerres d’Italie comme une insulte. Les plus prudents retenaient les autres. Au milieu de la dispute , la porte s’ouvre tout à coup. Les deux premiers corps des assaillants étaient déjà passés; le troisième, dont les barons formaient l’arrière-garde , défilait alors. Jean Colonna , qui s’était aventuré le plus près de la muraille , croit que ses partisans sont aux mains avec ceux de Rienzi , et pousse son cheval, la lance en avant, dans la porte et jusque dans la rue où les Romains sont amassés.
La vue de l’homme d’armes produit d’abord son effet accoutumé sur le peuple, qui recule épouvanté. Jean Colonna, enhardi, va droit à la bannière du tribun, qui est renversé dans le tumulte de la fuite. « Grand Dieu ! » s’écrie Rienzi , me trahirais-tu T » Cependant les Romains , ne se voyant poursuivis que par un seul cavalier, se; retournent bientôt, assaillent de toutes parts l’imprudent Colonna et le forcent à reculer. Jean , bon chevalier, aurait peut-être résisté assez de temps pour qu’on le secourût; mais, en reculant par la porte pour faire tête aux ennemis, son cheval, blessé et indocile, se dresse de toute sa hauteur et le renverse dans un fossé. Les Romains se précipitent sur lui pour l’achever ; déjà les barons sont revenus, le père du malheureux Jean Colonna en tête. Le combat s’engage , Étienne Colonna couvre le premier son fils de son corps. 'Mais, atteint aussitôt
d’une énorme pierre lancée du haut des murailles, il tombe à côté de lui ; et bientôt après, Pierre- Agapet Colonna, Pandolphe de Belvedère, et douze des plus nobles de l’armée, qui avaient volé aux côtés de leur chef, tombent également. L’armée entière, démoralisée, s’enfuit en voyant la masse des Romains sortir en furie par la porte Saint-Laurent.
C’était une belle victoire. Le vieux Colonna, qui survivait à son fils et à son petit-fils, en mourut de douleur, en s’écriant qu’il préférait la mort au joug d’un serf. Le tribun alla rendre grâce à Notre-Dame de Ara-Cœli , et fit remarquer au peuple que le nombre des sept Colonna tués dans la bataille répondait aux sept couronnes qu’il avait reçues en mémoire des sept dons du Saint-Esprit. Mais il fallait profiter de la terreur et du découragement de la noblesse pour recueillir les fruits du premier succès. Malheureusement , une sorte de prostration de volonté et de forces suivait ordinairement les accès d’exaltation du tribun. 11 semble même que cela ait été chez lui le résultat d’un défaut de constitution physique ; car il était alors plus que jamais sujet à de fréquentes défaillances, et plus long encore que de coutume à se remettre. D’ailleurs le succès encourageait plus le tribun aux fêtes qu’à l’action. Le lendemain il se transporta avec son fils sur le champ de bataille à l’endroit où étaient tombés Étienne et Jean , qu’il avait à peine voulu laisser ensevelir ; cent chevaliers l’accompagnaient. Arrivé là, il répandit sur la tête du jeune Laurenzo un peu de terre détrempée d’eau et de sang en lui disant : « Tu serâs le chevalier de la victoire ; » et
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après ce baptême , il ordonna à chaque chevalier de frapper de son épée nue leur nouveau compagnon. Cette cérémonie , qu’on trouva moitié odieuse et moitié ridicule, achevée, le tribun resta plusieurs jours dans l’inaction, comme dans l’attente d’un de ces secours d’en haut sur lesquels il comptait aisément.
11 faut l’ajouter aussi , l’activité de Rienzi était entravée par d’assez graves difficultés. L’emprisonnement du préfet de Vico, le massacre des Colonna et la dureté que Cola avait montrée envers les parents des morts lui avaient aliéné les quelques nobles qui tenaient encore pour lui. 11 avait promis à la milice romaine une solde qu'il ne pouvait acquitter qu’en mettant sur le peuple un nouvel impôt; et, si la milice refusait de marcher avant d’avoir été soldée, le peuple, qui commençait à reprocher à son tribun son luxe , ses festins , ses parades, son orgueil même, ne voulait pas entendre parler de payer de nouvelles taxes. Au milieu de ces difficultés , le tribun restait inactif; n’osant même plus comme autrefois convoquer les Romains sur le forum , il s’entourait seulement de la plus basse populace , ce qui le faisait accuser par les uns de fierté , par les autres et par Pétrarque lui-même de préférer l’appui des méchauts à celui des bons.
Le légat ne perdit pas de temps. Au moment où le mécontentement du peuple commençait , il fit répandre dans Rome un manifeste terrible adressé par le pape au peuple romain. Le saint-père y rappelait toutes les usurpations de Nicolas sur la papauté et sur l’empire , y revendiquait fièrement tous ses droits, et terminait en des
termes qui annonçaient d’avance l’emploi de la dernière raison pontificale , l’excommunication : « Tel que le petit » d’un âne sauvage qui se croit né libre, disait-il, parce » qu’il n’a pas appris à obéir, le nommé Cola a voulu, » comme Lucifer , s’élever sur le trône de son orgueil , » renverser la primauté de l’Église et troubler la face de » la terre. Fils du diable, ennemi de la justice, bête » féroce sur le front de laquelle l’anathème est écrit, il » n’a pas craint de blasphémer contre l’Église universelle » et contre la ville de Rome , et de vomir contre la foi » plusieurs discours pleins d’hérésie et de schismes. » C’est pourquoi nous vous avertissons, Romains, et » vous requérons , nous vous enjoignons et vous or- » donnons , par l’affection paternelle que nous avons » pour vous , d’abandonner et de ne point conseiller » même ou aider le susdit Nicolas ; voulons que vous a le regardiez comme une couleuvre qui rampe dans » la noirceur , comme un chien qui porte sa dent enra- » gée partout, comme une brebis galeuse qui gâte le » troupeau , et que vous persistiez dans la déférence et » le dévouement que vous devez à l’Église, et exécutiez a ses ordres avec humilité et empressement, a Le légat avait reçu en outre la bulle d’excommunication contre Rienzi, celle d’interdit contre la ville, et enfin de l’argent pour rendre le courage aux barons, qui reparurent en effet sous les murs de Rome , et commencèrent à lui faire souffrir la faim.
La menace de la disette et de l’interdit , du manque du pain du corps et de celui de l’âme, était ce qu’il y avait de plus propre à amortir l’enthousiasme du peuple ro-
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main et son dévouement au tribun. L’imagination superstitieuse de Cola lui-même n’était pas sans inquiétude sous le poids de l’excommunication , et ses discours n’avaient plus beaucoup de prise sur des ventres affamés. 11 commençait à le sentir et laissait passer les jours sans résolution, et les nuits sans sommeil. Il l’avoue lui-même, son audace fit place à d’incroyables faiblesses. Chaque nuit il croyait sentir trembler sous lui le palais du Capitole. La plus petite circonstance lui était un sujet de terreur. Une chouette qui vint se placer plusieurs nuits de suite sur les créneaux du Capitole l’effraya de son cri rauque et sinistre. 11 la fit vainement chasser, elle revint chaque soir à la même place. Le 3 décembre le légat lança enfin l’excommunication.
Rienzi ne voulut pas tomber au moins sans essayer de résister. Ce qui le paralysait , c’est qu’il ne pouvait obtenir de son conseil une augmentation de la taxe du sel et la nomination d’un capitaine de la guerre. Le 7 il convoqua les différents quartiers de Rome à l’effet de faire élire dans chacun trois conseillers nouveaux; il espérait changer ainsi la majorité du conseil, qui lui était hostile. Le scrutin tourna contre lui. Il n’y avait pas à se méprendre sur cette condamnation. Rienzi essaya de se sauver encore en revenant sur ses pas. Le 10, devant la foule au Capitole, il reprit publiquement pour collègue Raymond de Viterbe, qu’il avait autrefois évincé, retira la sommation aux empereurs allemands et à la reine de Naplès , renonça aux prétentions du peuple romain sur le patrimoine de saint Pierre , et promit de se conduire d’âprès les instructions que le pape avait don-
nées au légat. Cette reculade fut accueillie par les murmures de ses ennemis et de ses partisans. La moindre circonstance pouvait maintenant le perdre.
Rome servait alors de passage à un certain nombre de gens de guerre qui traversaient l’Italie pour se rendre dans le royaume de Naples , où le roi Louis de Hongrie leur avait donné rendez-vous. Nicolas comptait encore pour se relever sur les événements que l’arrivée de ce prince pouvait susciter en Italie. Ennemi de la reine Jeanne qu’il avait condamnée, il espérait en l’appui des Hongrois et favorisait le passage de ces gens de guerre. Ce fut là qu’il trouva sa perte. Parmi les aventuriers que l’approche de la guerre amenait en Italie se trouvait un certain Pépin d’ Altamurra , comte de Minorbino , sorte de condottiere chargé de rassembler des soldats qu’il devait conduire aussi contre la reine. Rienzi , malgré ses projets, avait banni cet homme de Rome pour avoir commis quelques dégâts à Terracine. Le légat le recueillit à Montefiascone et ourdit avec lui , les Colonna et les Savelli la perte du tribun.'
Le 15 décembre, une affiche placardée par les Savelli à la porte du château Saint-Ange excita le peuple à se débarrasser du tribun excommunié. Rienzi la fit déchirer, et somma les Savelli de comparaître eux-mêmes devant son tribunal. Mais le soir les cris de Mort au tribun retentirent. Altamurra s’était fortifié dans Saint- Sauveur in Pesoli et dans les ruines du cirque Flaminius avec cent cinquante cavaliers. Depuis qu’il était au pouvoir, le tribun n’avait jamais rencontré une pareille résistance dans la ville. Le lendemain, dès le
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matin , le beffroi appela les citoyens aux armes ; mais ils n’ y répondirent point. Chacun songea à sa sûreté personnelle et se fortifia dans son quartier. Un régiment de milices seulement qui se trouvait là marcha contre l’arc Saint-Sauveur, perdit son capitaine et recula. Rienzi avait pourtant encore quelques soldats ; le peuple enfin se rassemblait au Capitole. Encore un miracle d’éloquence , et rien n’était perdu peut-être. Mais Rienzi était de ces natures qui ont toujours besoin du succès. Il parla, mais pour rappeler ses bienfaits, pour se plaindre. Il pleura, tous ceux qui étaient présents pleurèrent avec lui ; mais lorsqu’il les pria de reprendre ce pouvoir qu’ils lui avaient confié sept mois auparavant , nul ne réclama. On l’accompagna seulement, ainsi que sa femme cachée sous l’habit d’un moine, jusqu’au château Saint-Ange, par un dernier respect peut-être pour de nobles mais im-, puissantes illusions dont on avait sondé tout le vide.
Le lendemain, le légat prit possession du Capitole, et les barons revinrent par chaque porte ouverte. Le tribun fut déclaré hérétique, sacrilège, et pendu en efligie sur le Capitole; son gouvernement fut aboli, et deux sénateurs , un Orsini et un Savelli , furent nommés à sa place. La défaite de Rienzi avait été si prompte , qu’il ne voulut point cependant abandonner Rome sans une dernière tentative. Il eut encore une fois recours aux moyens qui lui avaient autrefois si bien réussi auprès du peuple. Sur le portique de l’église Sainte-Madeleine, une dernière peinture représenta un ange qui tenait de la main droite une épée, de la gauche une croix surmontée d’une colombe, et foulait aux pieds des basilics,
des serpents et des dragons. Mais les peintures allégoriques n’étaient plus de mise. Le peuple se rappelait que pendant un mois il avait souffert de la faim. Quelques gamins des rues salirent de boue le tableau emblématique , et Rienzi disparut tout à fait de Rome après cette dernière épreuve de son impuissance.
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