‹ Épisodes de l'histoire d'ItalieChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Nicolas était condamné maintenant à une vie plus dure encore que celle qui attendait si fréquemment dans les villes italiennes les bannis , les fuoruscili. Ce n’était pas seulement les misères de Dante exilé qui l’attendaient, il était de plus excommunié , anathème. « Dieu vient de » prouver, avait écrit le pape à toutes les puissances » italiennes et allemandes , qu’il résiste aux superbes et » donne sa grâce aux humbles. Il a brisé les cornes » orgueilleuses de Nicolas , tombé maintenant de ce tri- » bunal auguste qu’il avait usurpé. » A qui le proscrit pouvait-il demander asile? Empereur, pape, noblesse, peuple, en Italie il avait mis toutes les puissances contre lui. Sa position était d’autant plus triste, qu’il était comme tous les exilés , ne se contentait point de se soustraire à ses ennemis , et cherchait dans l’exil ce que Dante appelle « l’instrument du retour » .

Il le demanda d’abord à ceux qui ne reconnaissaient ni pape ni empereur, ni princes ni peuple , puisque tous

le rejetaient , à un de ces condottieri qui commençaient à faire fortune en Italie, et qui pour de l’argent se chargeaient de toutes les besognes. L’Allemand Werner d’Urslingen , que les Italiens appelaient le duc Guarnieri, était alors aux environs de Rome. C’était un des plus hardis de ces capitaines d’aventure. Il s’intitulait l’ennemi de Dieu cl de la miséricorde. Quelques années auparavant, il avait rassemblé tous les mercenaires et les bandits de la Péninsule , et mis à rançon douze grandes villes; puis, malgré les forces considérables réunies en Lombardie par les Visconti , les Scala et les d’Este , seigneurs de cette contrée , il avait emporté au delà des Alpes les dépouilles de l’Italie. Le mystique tribun proposa à cette espèce de brigand de faire avec lui une tentative sur Rome. Le gouvernement du légat pontifical et les vengeances de la noblesse avaient bientôt fait regretter Rienzi par une partie du peuple. Avec un peu de résolution et quelques soldats , on pouvait renverser ce gouvernement peu solide encore.

Le duc Guarnieri et le tribun se montrèrent dans la campagne de Rome. S’ils eussent attaqué sur-le-champ, ils auraient peut-être réussi dans leur projet. Mais le légal eut le temps de prendre quelques mesures avec la noblesse et de faire venir les milices de Florence, de Sienne et de Pérouse, particulièrement ennemies du condottiere. Rienzi manqua d’ailleurs de ce qui devait être l’âme d’une entreprise faite avec un pareil compagnon. Il avait fait rassembler par quelques amis l’argent nécessaire ; mais un de ses agents , qui avait été chargé de l’apporter, s’enfuit avec le tout, et le condottiere,

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voyant la ville bien gardée et point d’argent assuré, s’éloigna pour de meilleures occasions et se dirigea vers le royaume de Naples , où elles ne manquaient pas.

Le seul service que rendit le condottiere à Rienzi fut de le déposer en passant sain et sauf dans les solitudes les plus sauvages çt les plus abruptes des Apennins, dans les gorges du monte Yelino et du Morrone, au milieu des Abruzzes. Les soldats avaient fait défaut au tribun, il s’adressa aux ermites. Là vivaient justement, dans l’attente et dans la contemplation , quelques pauvres moines faits pour s’entendre avec le mystique chevalier du Saint-Esprit. C’étaient des dissidents de l’ordre de Saint-François, qui avaient pris à la lettre les instructions de leur maître , malgré les réformes pratiques que les papes Nicolas 111 et Boniface VIII leur avaient fait subir. On les appelait spirituels ou fraticelles. Ils réalisaient en effet les pauvres en esprit et la fraternité. Persuadés que la sécularisation et les richesses étaient la cause de la décadence et de la dépravation de l’Église, ils ne voulaient rien posséder en propre , même la pitance du lendemain , par horreur de la propriété , et ils vivaient de l’aumône de chaque jour. Un certain Joachim de Flore , qui avait vécu un siècle auparavant , était l’objet particulier de leur culte, et ils se nourrissaient surtout des prophéties qu’il avait laissées et dont ils attendaient l’accomplissement. Selon ce saint homme , mort en 1202, le monde devait passer par trois états : l’état charnel , qui s’était écoulé depuis la création jusqu’à la venue du Christ ; l’état sacerdotal , depuis le Christ jusqu’à saint François ; enfin l’état monacal , dont saint François avait annoncé

l’approche. Ce troisième âge devait accomplir toutes les promesses. Tout symbole était condamné à disparaître ; on ne vivrait plus que selon l’esprit, et le monde se rajeunirait dans une réformation complète de l’Église , dans une fraternité et une pauvreté universelles. Il va sans dire que dans cette mystique philosophie de l’histoire les papes qui avaient réformé ou poursuivi les franciscains, et la voluptueuse cour d’Avignon étaient condamnés.

La fin de l’année 1348 et le commencement de l’année 13^9 étaient bien faits pour confirmer dans leurs visions les fraticelles des Abruzzes et pour les faire partager aux imaginations facilement impressionnables. C’est alors que se répandit d’Asie en Italie et de là en Europe cette fameuse peste noire dite de Florence,, dont, comme parle notre Froissart, «bien la tierce partie du monde mourut. » A Venise , on compta en quelques mois cent mille morts; à Florence, trois habitants périssaient sur cinq. Au milieu de ces désastres , les âmes perdaient tout ressort; en général, elles se réfugiaient dans un égoïsme honteux ou dans une folle licence; mais quelques-unes ne trouvaient de repos que dans l’exaltation même du mysticisme. Le fléau commençait à peine à perdre de sa force, que des secousses souterraines ébranlèrent d’un bout à l’autre le sol de la Péninsule en septembre 1349. A Rome, entre autres, des monuments entiers disparurent. La tour et le toit de Saint-Paul-hors-les-murs s’effondrèrent ; Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie-Majeure furent endommagés ; la partie la plus élevée de la tour de Conti tomba par terre.

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C’était une croyance généralement répandue que le sol de Rome n’était jamais secoué sans qu’un grand événement suivît de près. Imaginez l’effervescence que durent produire toutes ces catastrophes sur des âmes déjà prédisposées, et jetez au milieu de ce foyer d’exaltation mystique et de chimériques espérances une imagination ardente , un esprit ambitieux et rêveur, Rienzi , en un mot. Ce fut comme de l’huile bouillante sur un incendie. Colà ne se contentait pas de partager les aumônes des moines, leurs prières, leur lit de paille, il se nourrissait de leurs extases , il les enflammait de ses mystiques et ambitieux désirs. Tous s’échauffaient, s’exaltaient mutuellement dans leur retraite du mont Mayella au bruit de tout ce qui se passait, commenté encore par une ambition pleine de regrets et d’espérance. Quelque chose d’extraordinaire devait sortir de là.

Au commencement de l’année 1350, un ermite vénéré dans toute la contrée, Fra Angelo, se présente à Nicolas Rienzi et se jette à ses pieds : « Tu as assez, fait péni- » tence , lui dit-il , dans la retraite ; maintenant songe » au salut de tous. Les temps approchent, la rénovation » du monde par les spirituels va commencer. C’est ce » que Dieu a annoncé en déchaînant la mortalité et les » tremblements de terre pour punir les peuples et leurs » pasteurs qui n’ont point fait pénitence. Maintenant la » paix et l’union vont régner non-seulement entre les » chrétiens, mais entre les chrétiens et les sarrasins, » que la grâce du Saint-Esprit illuminera sous un seul et » même pasteur. Pour accomplir cette œuvre , deux » hommes ont été élus : l’empereur Charles IV et le

loi

» chevalier du Saint-Esprit, Nicolas; l’empereur pour » l’action, et toi pour le conseil. Pars donc, et va trou- » ver l’empereur, qui te recevra comme l’envoyé de » Dieu. La terreur se répandra parmi les mauvais pas- » teurs, ils fuiront de tous côtés, le pape mourra, et à » sa place un pauvre, un second saint François viendra » porter secours à l’Église. C’est ainsi que Rome repren- » dra sa splendeur à l’ombre de l’empire et du saint- » siège, et qu’en l’honneur du Saint-Esprit s’élèvera une » église nommée Jérusalem , où seront réunis avec les » chrétiens les infidèles même d’Égypte. »

Bien qu’il y eût là de quoi flatter l’ambition et le mysticisme de Rienzi, notre tribun hésitait à croire Fra Angelo. La conduite qu’il avait tenue autrefois envers Charles IV ne le portait pas à penser que Dieu pût les unir maintenant tous les deux dans une œuvre commune , et il craignait d’aller se mettre bénévolement entre les mains d’un ennemi. Mais le frère lui montrait les prophéties de Joachim de Flore, celles de Merlin, celles qui avaient été apportées à saint Cyrille au mont Carmel par un ange sur des tables d’argent. Tout concordait pour une imagination amoureuse de l’extraordinaire et pour un caractère entreprenant.

C’était d’ailleurs l’époque du jubilé que l’éloquence même de Rienzi avait obtenu du pape d’Avignon; et, depuis le jour de Noël de l’année 1349, les pèlerins se succédaient en foule aux saintes basiliques, de Saint- Pierre à Saint-Paul et à Saint-Jean de Lalran. Jusqu’à Pâques, déjà douze cent mille chrétiens étaient venus obtenir le pardon séculaire, et la foule croissait tous

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les jours. Les auberges, les maisons même des Romains ne suffisaient plus; les pèlerins campaient sur les places et dans les rues, s’arrachant les aliments avariés que leur vendaient les Romains après leur avoir interdit d’apporter leurs provisions. Quand on exposait le saint-suaire surtout, la foule se ruait encore plus épaisse : en un jour, dans l’église de Saint-Pierre , douze personnes furent étouffées. Cet empressement et surtout la joie des cœurs débarrassés du poids de la pénitence au retour, n’était-ce pas aussi autant de signes? Le monde ne se retrempait-il pas déjà aux sources vives de la foi? Rienzi n’y tint pas : il alla aussi faire son jubilé, pour puiser à Rome le courage de se rendre auprès de l’empereur Charles IV.

Il est probable qu’au milieu des masses entassées dans Rome Rienzi ne se contenta pas de faire ses dévotions aux saints apôtres. Le peuple romain n’était pas parfaitement content du légat, Annibal de Ceccano, qui avait réduit de huit jours à un , au grand dommage des marchands romains, le séjour obligatoire des pèlerins dans la ville éternelle. Colà eut belle à rafraîchir ses anciennes relations, à entretenir le mécontentement et à parler de ses nouveaux projets. Le cardinal , selon sa coutume , faisait un jour sa visite aux églises , quand deux flèches tirées d’une fenêtre grillée de la rue du Saint-Esprit percèrent son chapeau. On ne trouva personne dans la maison , dont les portes furent enfoncées ; mais le légat soupçonna Rienzi de complicité dans l’entreprise et demanda au plus vite au pape un remplaçant. Ce n’était pas cependant le moment de tenter quelque chose à

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Rome. Le peuple était tout entier au gain que lui procurait le jubilé, dans lequel il voyait surtout une spéculation , et il ne l’aurait pas voulu voir dérangée môme par le plus aimé de ses tribuns.

La cour de Prague , où résidait l’empereur Charles IV, vit arriver le proscrit au mois de juillet de l’année 1350. Il alla droit et plein de confiance së jeter aux pieds de celui qu’il avait ajourné devant son tribunal au Capitole trois années auparavant. « Auguste empereur, lui dit-il , » vous voyez à vos genoux ce Nicolas Rienzi auquel » Dieu a fait la grâce de gouverner Rome en paix, jus- » tice et liberté. Mon autorité s’étendait dans la Campa- » nie , sur les côtes et jusque dans la Toscane. J’ai D refréné l’orgueil des seigneurs, j’ai purgé les campa- » gnes de brigands, j’ai vengé les crimes. Mais je suis » un homme fragile, un misérable ver de terre, et j’ai » succombé. Enorgueilli par la verge dont la droite du » Tout-Puissant avait armé ma main, j’ai perdu le ciel » de vue et le souvenir de ma bassesse. Les fumées de » la coupe enchanteresse du pouvoir ont monté à mon » cerveau , et le bras du Très-Haut m’a précipité dans » l’abîme. Je viens avec confiance m’abriter à l’ombre » de votre bouclier contre mes persécuteurs. L’épée de » l’empereur doit abattre les tyrans, et les corbeaux » prennent la fuite devant l’aigle. » L’empereur, étonné, lui promit le pardon, puisqu’il s’était confié à lui, et consentit à écouter ses projets.

Sauf la couleur mystique , ce n’était rien de bien nouveau : Rienzi proposait à l’empereur de venir se faire couronner à Rome, il s’engageait à lui frayer le chemin

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jusqu’à l’église Saint-Pierre. Les Romains le désiraient, disait-il , et l’attendaient. Comme Dante au commencement du siècle, comme Pétrarque bientôt après, Rienzi offrait à l’empereur avec la couronne la monarchie universelle et la suprématie de l’État sur l'Église. Après une longue lutte , l’empire avait été vaincu par le sacerdoce. Le temps de la vengeance était arrivé, disait-il ; il fallait rétablir le saint-siège à Rome , mais soumettre les clefs au glaive et réformer l’Église, c’est-à-dire subordonner le spirituel au temporel et rappeler le sacerdoce à sa pauvreté ; car toute puissance vient de l’empereur et le monde des âmes et des corps appartient à César. Charles IV n’avait qu’à vouloir , les prophéties étaient pour lui. La protection du Saint-Esprit ne lui manquerait pas; dans quinze années il n’y aurait plus au monde qu’un pasteur et qu’une croyance, et l’empereur, Nicolas et le pape seraient l’image de la Trinité sur la terre. 11 est difficile de savoir comment cette nouvelle constitution de la société aurait assuré le règne de l’esprit et la chute de la matière rôvés par les fraticelles. Le proscrit n’en offrait pas moins son fils en otage, et demandait seulement quelques soldats pour passer les Alpes et préparer les voies au couronnement de l’empereur et au renouvellement du monde.

L’empereur Charles IV était l’homme le moins disposé à se laisser entraîner dans des entreprises hasardeuses et chimériques. C’était un prince positif, un esprit trèspratique. Il était attaché au pape Clément VI et à l’Église, qui l’avaient toujours et puissamment soutenu dans sa lutte contre son rival, Louis de Bavière. Il savait au

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juste ce que valait alors en Italie l’autorité impériale, et il n’était pas du tout disposé à compromettre follement le peu qu’elle était encore au delà des Alpes. Il pria le tribun de lui transmettre par écrit ce qu’il avait entendu , et comme ses discours sentaient un peu l’hérésie , il le conlia provisoirement à l’archevêque de Prague en lui recommandant de le surveiller de près.

L’écrit du tribun et les fréquentes conversations qu’il eut avec les docteurs allemands et bohémiens , attirés par sa renommée et les charmes de sa conversation, le compromirent encore davantage. Pour déterminer Charles IV en sa faveur, il parla pour la première fois du bruit qui courait sur sa naissance et qui le faisait fils de Henri VII. Il fit connaître ces prophéties plus ou moins orthodoxes qui l’érigeaient en précurseur, en saint Jean-Baptiste d’un nouveau Christ incarné dans l’empereur ; il dépeignit avec une grande vivacité le luxe mondain de la cour d’Avignon, la misère, l’anarchie à laquelle le gouvernement ecclésiastique avait réduit Rome et le centre de l’Italie. C’était Dieu , disait-il , qui avait fait naître frères Charles IV et Nicolas, pour les associer dans la même œuvre de régénération et de salut.

L’empereur Charles IV, qui se piquait d’être bon grammairien et bon théologien , ne dédaigna point de discuter avec le tribun, et il le fit même par écrit, en politique prudent et en fidèle enfant de l’Église. Il le rappelait à la modestie et à l’humilité, en lui faisant observer que beaucoup se croyaient grands en esprit et en intelligence qui élevaient seulement leurs pensées sur

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les colonnes de leur orgueil et de leur vanité, puis il prenait contre le fraticelle la défense de l’orthodoxie : «Tu crois des choses, lui dit-il, qui mènent au ren- » versement du chef de la sainte Église et annoncent » une nouvelle révélation du Saint-Esprit ; mais Pierre a » reçu les clefs de Dieu môme , c’est à Dieu seul à juger » et à punir son successeur. Le Saint-Esprit est descendu » sur les apôtres une fois pour toutes ; il illumine inces- » samment leurs successeurs de ses inspirations, et je » n’ai point connaissance dans l’Écriture de la promesse » d’une nouvelle et particulière communication du Saint- » Esprit. » Pour ce qui était de la naissance de Rienzi, il n’en voulait rien savoir , tous les hommes étant après tout les créatures de Dieu et les enfants d’Adam. 11 plaignait le sort de Rome et de l’Italie , mais il savait que la puissance impériale ne pouvait s’y relever sans un miracle qu’il n’attendait pas de Dieu. La lin de la lettre était moins agréable encore pour le tribun. Elle lui annonçait que par amour pour son salut et pour celui des autres , et parce qu’il nourrissait de mauvaises doctrines et semait de mauvais grain , on le retenait en prison pour qu’il s’y recueillit en paix et rentrât sous le bouclier de la croyance chrétienne.

Rienzi protesta par une apologie empreinte encore d’une exaltation plus grande , et qu’expliquent aisément le ressentiment et l’ennui même d’une étroite captivité ; car il est des imaginations que la solitude excite et allume davantage, bien loin de les apaiser. 11 prit la défense de toutes les prophéties des fraticelles, de Joachim de Flore et de Cyrillus. « L’empereur, dit-il, demande

» un miracle ; il est devant lui et ne veut pas le voir : » c’est l’empire relevé par un homme de rien. Mais » saint François lui-même ou un autre du même esprit, » dont il attend la venue, apparaîtrait encore, qu’il » serait traité comme un visionnaire et un ignorant par » les princes de l’Église. Et cependant Jésus-Christ » aime tant la pauvreté , qu'il a pris pour soutiens de » l’Église ceux qui prêchent en son nom. C’est pour- » quoi saint François ressuscitera lui-même de son tom- » beau , et à sa voix le pape et les cardinaux seront si » effrayés qu'ils jetteront hors du vaisseau de saint Pierre » le poids de leurs vices, pour qu’il arrive au port; et » toute chair périra pour revivre en esprit. » En soutenant tout cela, Cola ne se défendait pas moins de l’accusation d’hérésie. Les prophéties ne soumettaient pas, selon lui, l’homme à la fatalité, Dieu pouvant disposer et annoncer même d’avance les choses sans enchaîner la liberté humaine. Quant au Saint-Esprit, il n’avait jamais parlé d’une nouvelle incarnation de ce principe , mais de sa diffusion sur toute créature et toute chair pour l'édification et le renouvellement de la surface de la terre. Après tout, il ne cherchait point son propre intérêt : dégoûté des grandeurs humaines, il ne demandait qu’à voir ses promesses accomplies, et à mourir ensuite chevalier de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.

Rienzi n’était déjà plus à la disposition de l’empereur. En fils soumis de l’Église , Charles IV l’avait remis comme un hérétique entre ses mains, et le pape avait chargé l’archevêque do Prague lui-même d’informer contre l’ancien tribun. Heureusement pour lui, ce prince do l’Église

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n’était pas seulement un habile homme d’État, et un dévoué partisan du saint-siège ; c’était un esprit lettré , qui avait du goût pour ceux qui lui ressemblaient, et un cœur généreux et paternel qui compatissait aisément aux faiblesses humaines. 11 n’avait point de motifs particuliers de haine contre Rienzi , comme aurait pu en avoir un des cardinaux de la sainte Église romaine. Il fit, transporter son prisonnier dans un de ses châteaux à Radnitz sur l’Elbe, et l’y traita affectueusement. Rienzi était bien nourri, il avait du feu jour et nuit; il recevait des visites, pouvait correspondre avec ses amis de Rome et des Âbruzzes; et comme ses défaillances devenaient plus fréquentes et plus longues, l’archevêque avait mis près de lui un ecclésiastique chargé d’en avoir soin dans ces pénibles moments. L’archevêque voulut faire davantage encore pour l’âme de son prisonnier.

Chargé d’instruire par correspondance, avec une cour dont il ne partageait point les ressentiments , le procès du malheureux, il ne dissimula pas seulement les chefs d’accusation qu’il était seul à connaître; il s’efforça de faire revenir Rienzi sur ses opinions les plus dangereuses, d’obtenir de ses paroles et de ses actes des explications, des éclaircissements qui atténuaient ses fautes vis-à-vis du saint-siège. Vieillard généreux et adroit, il obtint plus, en effet, de cette imagination ardente et faible qu’elle ne croyait concéder. Dans les lettres ou mémoires qu’il adressait à l’archevêque de sa prison, le tribun accusait encore le gouvernement du saint-siège à Rome de tout le mal. « C’est le pape, disait-il, qui, en aban- » donnant son troupeau , en soutenant les loups qui

» le dévoraient, l’avait forcé, lui, homme obscur, à » prendre sur ses épaules le lourd fardeau du gouver- » nement. » Mais il se défendait d’avoir osé citer Clément devant son tribunal , plus encore d’avoir voulu transférer aux Italiens le droit d’élire l’empereur. Chose étrange et qui peint déjà la moralité de la politique italienne, il aimait mieux se vanter d’avoir voulu ainsi attirer à Rome tous les tyrans de l’Italie pour les prendre et s’en débarrasser d’un seul coup de lilet. Ce dont il s’accusait volontiers, c’était du péché d’orgueil. Dans un jour d’éblouissement, il l’avouait, il avait osé se comparer au Christ lui-même , et c’est pour cela que Dieu l’avait précipité dans l’abîme. Mais sa pénitence de trente-trois mois était accomplie , et Dieu l’avait envoyé maintenant vers l’empereur pour qu’il devînt l’instrument de sa puissance. 11 fallait qu’il fût à Rome avant le 15 septembre, le jour de la fête de la Croix , et il s’engageait à éteindre les factions des guelfes et des gibelins, et à réunir tous les croyants en un seul corps et en une seule âme sous la bannière de la croix victorieuse.

C’était surtout à ces mystiques idées , comme aux plus dangereuses pour lui , que l’archevêque de Prague s’efforçait de faire renoncer Nicolas. Il lui reprochait, dans ses réponses, d’avoir gâté justement ses heureux commencements en se disant inspiré du Saint-Esprit , en se faisant son chevalier ; il regrettait que maintenant encore il se mît bénévolement en péril sur la foi de Joachim de Flore et de la légende de Cyrille. Rienzi , mené de concessions en concessions par l’adroit et bienveillant archevêque, fit enfin des rétractations et une soumission

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presque complète. Il soutenait, il est vrai, que l’inspiration du diable ne pouvait pas avoir rendu un homme obscur capable de rétablir la paix et la justice de Dieu à Rome, sans verser une goutte de sang ; mais il ne prétendait plus posséder le Saint-Esprit , il avait seulement été choisi par lui pour réunir les Romains et pour le servir. Quant aux prophéties, elles n’avaient plus suscité, mais seulement encouragé ses entreprises. « Au reste, » que lui voulait-on? disait-il ; c’est à celui-là de le juger » qui l’a élevé au gouvernement de Rome et qui l’en a » précipité. L’empereur lui-même lui garantit la vie » sauve ; le jubilé lui a remis ses vieux péchés comme » aux autres hommes. Sa foi est pure , le Tout-Puissant » sait qu’il est un fidèle chrétien , qu’il ne s’éloigne point » de la doctrine apostolique et évangélique, et qu’il est » un fidèle serviteur de la sainte vierge Marie. 11 est prêt » à en témoigner devant le pape lui-même ; qu’on le » conduise à son tribunal. Il sait que le pape a soif de » son sang , mais il n’en est que plus pressé d’aller au- » devant de sa justice. »

C’était ce que l’archevêque de Prague avait désiré obtenir de son prisonnier. Rienzi fut atteint cependant d’un découragement profond quand il apprit qu’il allait être transféré à Avignon pour subir un jugement définitif. Jusque-là il avait conservé encore quelque espoir. 11 avait écrit à plusieurs de ses partisans à Rome, entre autres à don Barlolomeo , abbé du cloître de Saint-Boniface, et au chancelier de la ville; il leur avait recommandé de ne point ajouter foi aux mauvaises nouvelles qu’on pouvait répandre sur sa personne. U promettait

de reparaître bientôt, avec l’aide du Saint-Esprit. Les deux lettres qu’il écrivit avant de partir pour Avignon sont bien autrement tristes : l’une était à son lils et l’autre à Fra Angelo, l’ermite des Abruzzes. C’est comme le testament d’un mourant : Rienzi ne renonce point aux rêves qu’il avait faits pour le monde, mais il n’attend plus rien pour lui.

« Sois béni, Laurent, dit-il à son fils; rappelle-toi de » saint Alexis, de Jean, des sept fds de Simforosa et de » plusieurs autres de tes concitoyens. Ils ont méprisé le » monde ; dans leur pauvreté , ils se sont mis au-dessus » de la richesse , et dans leur humilité , au-dessus de la » gloire, et cette victoire leur a mérité une récompense » éternelle. Tu le vois, mon fils, le monde court à » sa ruine, ne t’y précipite pas avec lui; attache-toi » avec humilité et patience à ton Dieu, pour que je » puisse te revoir et que tu me retrouves dans sa grâce. » Oublie-moi, comme ont fait les saints dont je t’ai » parlé , car là où je suis, tout est pour le mieux , puisque » je suis avec Dieu. Celui qui a instruit ton père saura » t’instruire. Je te donne pour père Fra Angelo; il te » montrera le chemin du Seigneur; obéis-lui cent fois » plus qu’à moi-même, et que le Seigneur Dieu soit » avec toi. »

« Satan, écrit-il à Fra Angelo, a obscurci l’intelligence » de ceux à qui j’ai révélé les divines prophéties, et » c’est pourquoi j’ai été mis sous les verrous. J’avais » pensé d’abord que les prières de mes frères détourne- » raient de moi ce calice d’amertume , mais je vois » bien maintenant que mes maux sont l’accomplissement

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» d'une prophétie ; c’est ce qui fait nia force dans ma » faiblesse , mon courage dans mes défaillances , et ma » consolation dans mes douleurs. Aussi je baise les vcr- » rous et les serrures de ma prison, et je trempe de » mes larmes les cendres de mon foyer. Le Seigneur a » ébranlé les fondements de la terre , des villes ont été » englouties , les montagnes se sont fendues , et le cœur » des hommes , dans son endurcissement , ne s’est pas » ouvert. Mais mon âme ne s’abîme pas dans la douleur ; » car j’espère qu’après ce nouveau déluge la colombe » reviendra dans l’arche avec la branche d’olivier. — » Aussi, chers frères, ne vous occupez point de moi. » Je serai livré au pape , qui a soif de ma vie , comme » j’ai soif de la Jérusalem céleste; songez à vous, ca- » chez-vous et priez Dieu pour mes péchés. Ma femme , ■)) l’étoile de ma maison, a déjà pris le voile dans l’ordre » de Sainte-Claire , avec ses deux chères filles. Mon fils , » je te le confie, Fra Angelo, pour le conduire loin des » dangers du monde, à la vraie lumière. C’est le seul » legs que je te laisse. Pour quelques armes, joyaux, » bijoux , déposés en un lieu caché dans les Abruzzes , » biens dont mon fils n’a pas besoin , fais-les vendre , » ô mon père ; et si un frère va en pèlerinage à la Terre- » Sainte, qu’il fasse élever avec le produit une chapelle » où puisse reposer mon âme en paix; si les infidèles » l’en empêchent, qu’il partage cet argent entre lespau- » vres prêtres ou les chrétiens de Jérusalem. »

Noble et tendre âme après tout, comme on le voit dans ces lignes. Placé sur la limite de deux mondes et broyé entre eux , Rienzi était bien un fils du moyen âge

par la foi ; mais son esprit , trempé aux sources de l’antiquité, devançait le temps. Son âme, déchirée par ce duel intérieur, ne pouvait se détacher de sa sainte mère l’Église, ni étreindre assez fortement l’épouse de ses ardents désirs’: la liberté moderne ! Comme les foudres de son éloquence étaient suivies d’évanouissement , un jour il se dressait comme un lion dans sa force, et le lendemain il retombait doux comme un enfant. Pour mettre d’accord son esprit et son cœur, son imagination rêveuse et hardie tenta un compromis entre les temps anciens et les temps à venir. C’était le Saint- Esprit, l’espoir de tous les illuminés et de tous les visionnaires de ce temps, qui devait servir de trait d’union. Chevalier de son nouveau Dieu , il crut à son rêve , et ne fut pas le seul. Arrivé à cette hauteur, la terre lui parut petite; il pensa pouvoir la prendre dans sa main, le vertige le saisit, il tomba; et brisé par sa chute, mais étendant la main encore , il demandait à reposer son âme fatiguée au pied de la divine croix !

Ce fut au mois d’août de l’année 1351 que Rienzi. fut amené à Avignon. « Celui qui avait gouverné le peuple » romain, dit Pétrarque, marchait , triste et abattu , entre » deux truands ; mais le peuple accourait au-devant pour » voir l’homme qui avait été l’objet de tant d’acclama- » tions et de fêtes. » L’empereur Charles IV l’avait recommandé à la bienveillance de la cour pontificale ; grâce à la généreuse adresse de l’archevêque de Prague , il n’arrivait point devant ses nouveaux juges prévenu d’hérésie , mais seulement de désobéissance au saint-siège dans l’exercice de son pouvoir à Rome. La commission de

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trois cardinaux , constituée pour le juger, ne lui montra cependant point la bienveillance qu’il avait trouvée à Prague. On le jeta dans la tour d’Avignon , tenu au pied par une chaîne rivée à la muraille.

La procédure fut prompte et secrète à la cour pontificale. Il n’en est rien resté; on sait seulement qu’on n’accorda pas même un avocat à l’accusé. Pétrarque exhala tout bas quelques plaintes : « L’accusation se » trompe d’objet, dit-il; ce n’est point le commence- » ment de Rienzi qu’il faut poursuivre, mais sa fin : la » manière dont il est monté au pouvoir n’est point cou- » pable , mais celle dont il en est descendu. Il n’aurait » pas dû s’enfuir du Capitole, mais y mourir. » 11 adressa une lettre à quelques citoyens romains pour qu’ils intervinssent en faveur de leur tribun, mais il n’osa pas même la signer. Nicolas, abandonné de tous, fut reconnu coupable et condamné à mort.

Disons-le tout de suite à la gloire du moyen âge , (pii n’était point si barbare qu’on a souvent voulu le faire : le tribun fut sauvé par le lettré. La Provence, séjour favori des anciens troubadours et du plus grand d’entre eux , Pétrarque , était peut-être alors le pays d’Europe le plus cultivé et le plus affolé de poésie. 'Pétrarque va jusqu’.à s’en plaindre : «Juristes, médecins, artisans, » laboureurs, tous négligeaient, dit-il, leur profession » pour faire des vers , et il était assiégé de leurs mis- » sives. » Nicolas n’avait point fait de vers; mais c’était aussi un lettré, un poète à sa manière : c’était l’érudition qui avait commencé sa fortune. C’était elle qui l’avait élevé au pouvoir. Les habitants d’Avignon ne

Iüt> DEUXIÈME ÉPISODE.

voulurent point que chez eux un lettré , un poète portât sa tête sur le billot; ils prièrent, ils menacèrent en sa faveur. Us se fussent révoltés plutôt que de permettre l’exécution. Les papes ne savaient rien refuser aux Avignonais. Rienzi fut retenu seulement dans une prison courtoise; on lui laissa ses livres, entre autres la Bible et Tite-Live , et on le nourrit même de la cuisine du pontife.

Les anciens ont souvent fait honneur aux Syracusains, vainqueurs d’Athènes, d’avoir donné la liberté à ceux de leurs prisonniers qui savaient leur réciter des vers d’Euripide : on est heureux de retrouver dans l’histoire de Provence au moyen âge ce souvenir, digne des plus beaux temps de l’ancienne Grèce !

NICOLAS RIEN ZI

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