L ANTECHRIST
Aucuns se souvenaient d'avoir ouï sa messe et entendu son prône. Mais, disait-on, les Jours de quatre-vingt-treize l'avaient rendu fou... Pauvre M. Turpin ! A présent, il refusait de porter la soutane et ne voulait plus revêtir que Thabit de paysan, — tout comme aux mauvais temps des Jacobins et des terroristes. Morose et soucieux, il vaguait par les rues de la ville, marmottant d'incompréhensibles paroles; et les commères se le montraient du doigt, les galopins le suivaient en riant. Aussi, les bonnes langues du voisinage le daubaient fort : « Un impie, qui jamais n'entrait dans une église, même
aux saints jours de Noël et de Pâques!
D'ailleurs, fantasque et si plein de mystère!
Pourquoi sa porte demeurait-elle close pendant des journées entières ? Notre homme était donc absent ? Qu'allait-il faire, le vieux coureur, et par monts et par vaux?... » Détail bizarre : tous les dimanches, Turpin était de retour à la ville; mais c'était pour se claquemurer au logis et ne se déranger ni pour messe, ni pour vê-
près. Évidemment, le bonhomme prétendait faire scandale : il osait narguer Dieu!... Et pourtant, que de fois on l'avait vu s'arrêter devant le porche de Saint-Julien, s'agenouiller sur les marches, courber sa tête chenue, pousser de gros "oupirs et verser de vraies larmes. Des remords!... Bah! le diable reprenait tôt sa proie. Un prêtre venait-il à passer? Vite, le Turpin s'enfuyait. Un prêtre voulait-il lui parler? Le maniaque s'écartait avec terreur, ou invectivait, plein de rage. « Va-t'en, va-t'en, avait-il crié un jour; toi, tu as damné ton àme, laisse-moi sauver la mienne!... » Sauver son àme... Ah! pauvre vieux!... Malheureux fou!...
Or, ce matin-là, la maison du fou était bien maison selon la folie...
Dans le grenier de l'étroit logis, des hommes et des femmes se trouvaient entassés par douzaines. Tous ces gens étaient agenouillés en dévote posture, le livre d'heures ou le chapelet à la main. Au fond du grenier se dres-
l'antechrist 8i
sait un autel, et, sur l'autel, entre deux cierges, un tabernacle.
Turpin, revêtu de la chasuble, disait la messe...
Étrange messe, en vérité! Pourquoi donc, en ce jour aliturgique, le célébrant portait-il l'ornement violet comme aux semaines de Carême et comme en temps de pénitence?... Quatre autres prêtres, en surplis et en étole, étaient assis près de l'autel. « Parce, Domine, psalmodiaient leur voix, parce populo tuo. « Et, dans un sourd murmure, l'assemblée reprenait le verset propitiatoire. Après l'Évangile, Turpin se rangea sur la droite; alors, un des prêtres gravit les marches de l'autel et se tourna vers le peuple.
Un nom circula dans l'assistance : « Bucy! c'est M. Bucy! »
D'une voix vibrante, l'homme commença une harangue et la parole s'échappa de ses lèvres, impérieuse.
« Aujourd'hui, disait-il, troisième dimanche
de la vingt-unième année de la nouvelle captivité de Babylone, voici ce que l'Eternel Dieu te commande par ma bouche, Israël :
'< Un homme s'est levé sur toi, plus méchant que Pharaon, plus exterminateur que Sennachérib, plus sanguinaire que Néron... Et il t'a lié avec des chaînes d'airain, Israël; il t'a frappé, Juda, de sa verge de fer... Qu'il soit anathème! »
— Qu'il soit anathème! répéta l'assemblée.
« Et des lévites se sont rencontrés, des prêtres pour oser crier : <( Qui est semblable à lui? » Alors, blasphémateurs de l'Éternel Dieu, ils ont adoré l'Homme... Qu'ils soient anathèmes!... »
— Anathèmes! répéta de nouveau l'assemblée.
« Oui, anathème sur vous, évêques et prêtres qui avez accepté les Concordats de Buonaparte, qui avez consacré sa bigamie, qui avez applaudi à la captivité du vicaire de Jésus- Christ!... Car il est écrit : « Mauvais prêtres,
l' ANTECHRIST 83
« je VOUS ferai descendre vivants dans l'en- « fer. »
u Anathème sur vous, renégats, qui communiquez avec ces prêtres, recevez leurs sacrements, et mangez leurs hosties faites de la chair du diable!... Car il est écrit : Ils mangent « et ils boivent leur condamnation. »
« Anathème sur vous, ô lâches, qui obéissez aux lois de conscription, revêtez la livrée du soldat, et, pour complaire à l'Homme, vous faites égorgeurs d'hommes!... Car il est écrit : « Celui qui frappe par l'épée périra par Pépée ! »
« Anathème sur vous, timides, qui, par crainte du publicain, payez l'impôt et entretenez ainsi les tueries de THomme... Car il est écrit : « Vous n'obéirez qu'à vos princes légitimes! »
« Anathème sur vous, tièdes, qui préférez 'a honte de votre silence au danger de votre •évolte... Car il est écrit : « Malheur à ceux qui « en pareils jours ne s'enfuiront pas vers la « montagne. »
84 LIVRE DEUXIKME
« Voilà ce que te dit l'Éternel Dieu, Israël... « Comprends! »
L'assemblée devenait houleuse : plusieurs assistants s'étaient dressés debout : « Ana- « thème! anathème! » criaient-ils...
Et voilà qu'une rumeur court parmi ce peuple : « Le prophète ! » demande une voix.
« Elle! Élie! » répètent d'autres voix.
Près de l'autel, une porte s'ouvrit.
Un homme entra d'abord, un vieux prêtre à la tête caduque, au visage énergique. li s'avançait revêtu d'une chape et tenant un cierge à la main.
(( Grangeard! dit quelqu'un, l'abbé Grangeard, notre père à tous!... »
Un peu de temps s'écoula, et un second personnage apparut.
C'était un tout jeune homme à la face blafarde, aux yeux brillants. Une longue robe de laine blanche enveloppait son maigre corps; une ceinture bleue le serrait à la taille; de ses épaules tombait une peau de chèvre. D'une
l'antechrist 85
marche saccadée, presque automatique, le nouvel arrivant franchit le seuil, et fit quelques pas vers l'autel. Tous les fidèles étaient debout.
« Le prophète ! . . . le prophète ! . . . ».
Plusieurs le reconnaissaient :
« Eh! oui, c'est le petit F'ieuriel, celui de Mont-Saint-Jean... Nos bons prêtres ont recueilli l'orphelin... Un nouveau Samuel!... Le Seigneur l'a visité de sa Visitation... Hosanna pour toi, Élie!... Gloire au plus haut des cieux ! »
Un fauteuil fut apporté devant l'autel; le prophète y prit place.
« A genoux! « commanda le prêtre Grangeard : « Pater noster! » — et le murmure de trente voix récita l'Oraison dominicale... f( Premier chœur des anges, Ave Adaria ! » — et par dix fois bourdonna la Salutation angélique.
Assis, pendant ce temps, Elie demeurait les mains jointes, ne parlant pas, ne bougeant
pas... Tout à coup, un tressaillement agita son corps, sa tête se renversa en arrière, ses yeux roulèrent dans leurs orbites...
Le prêtre Grangeard se leva : « Il voit! » cria-t-il.
Un spasme nouveau secoua le prophète.
« Il voit! il voit! » répétèrent les assistants...
Alors Grangeard, d'un ton impérieux : « "Au nom de T Éternel Dieu, parle donc, toi qui vois! » «
Celui qui voyait parla :
« La fumée ! ! la fumée du puits de l'abîme ! Le soleil et l'air en sont obscurcis... Hélas! hélas! Babylone, la grande ville! comment ta condamnation est-elle venue?... Pourquoi es-tu la demeure des démons et le repaire de tout esprit immonde? »
Le prophète fit une pause.
— Il voit la Révolution, dit Grangeard s'adressant au peuple; il aperçoit ses forfaits. Pleure, oui, pleure sur la pauvre France!
l'antfchrist 87
Le prophète reprit :
« Je vois encore!... De l'abîme monte la Bête; de ses pieds elle brise un diadème... Elle reçoit le pouvoir de faire la guerre aux saints et de les vaincre... Mais TÉternel Dieu lui dit : « Ta puissance ne durera que quelque^ mois. »
— Robespierre! dit le prêtre Grangeard.
Elie continua :
* Ah! la tête de la Bête est comme blessée à mort!... Hélas! son sang répandu engendre un autre démon... Quel est celui-ci qui s'avance, monté sur un cheval blanc?... Il part en vainqueur pour remporter la victoire... L'Antéchrist!... Ah! ah! ah!... que de sang! que de sang !... »
— Bonaparte ! Il voit Bonaparte ! murmura Grangeard en frissonnant.
« Sur la tête de l'Antéchrist, dix couronnes; sur son front, un nom de blasphème!... » Grangeard interrompit :
— Napoléon, empereur des Français, est le
nom de blasphème. Il a pour anagramme : Un pape serf a sacré le noir démon !
La voix du prophète s'affaiblissait :
<c Et derrière le cheval blanc galope un cheval de couleur pâle, et Celui qui est monté dessus s'appelle la Mort... Sortez de Babylone, mon peuple, sortez, de peur que, participant à ses péchés, vous n'ayez aussi part à ses plaies! »
Le voyant laissa retomber sa tête en arrière, et il se fit un grand silence... Mais tout à coup, comme poussé par une main invisible, Élie se dressa sur ses pieds :
« Debout! cria-t-il d'une voix stridente, Gédéon, debout!... Humble batteur de blé, prends ton fléau. L'Ange te dit : Salut à toi, très fort et vaillant homme ! »
Et le bras du prophète s'abattit; son doigt pointa vers un des fidèles, agenouillé au premier rang.
Celui-là était un homme jeune encore, à la face entièrement rasée, aux longs cheveux re-
i/antechrist 89
jetés en arrière; il portait un grossier costume de paysan, une veste de laine bise et de hautes guêtres de cuir.
L'assemblée entière regardait. '< Le saint! disait-elle, Télu de Dieu!... Il a le signe! »
Mais lui, s'était levé, et ses mains ouvertes s'agitaient comme avec épouvante : « Non, non, bégayait-il; pas moi, pas moi!... Je ne suis que le dernier d'entre vous... » — Puis, lourdement, ses genoux retombèrent sur le sol.
Maintenant, Elie, affaissé sur son siège, demeurait immobile, tout pareil à un mort. On l'emporta. La messe s'acheva sans autre incident. Une demi-heure plus tard, la maison de Turpin avait recouvré solitude et silence.
Seul, pourtant, au pied de l'autel, le paysan à la veste de laine bise était resté à genoux. Il semblait absorbé par sa prière et abîmé dans une vision. Un homme s'approcha et lui toucha l'épaule.
L'extatique releva la tête :
— M. Tranquille parmi nous ! .. . Lui à notre Église!
Mais celui-ci :
— ■ L'heure presse!... Là-bas, on s'impatiente... Les gendarmes remplissent Sillé. Il en vient du Mans et d'Alençon, de Laval et de Mayenne, d'Angers et de Tours; il en vient de Paris. Cavalier les commande.
Le paysan se leva et fit quelques pas pour sortir... Alors, comme il allait franchir le seuil, tous les prêtres, rangés devant la porte, s'inclinèrent, et l'un d'eux, d'une voix respectueuse :
— Salut à toi, très fort et vaillant homme; à toi, l'élu de Dieu, salutl