UN « FRUIT SEC » DE L'ÉPÉE
Certes, le colonel Jacques Cavalier était un brave, mais un brave bien malechanceux. Ses états de service pouvaient se résumer ainsi : dix campagnes; cinq blessures; actions d'éclat et citations sans nombre; — récompense : officier de gendarmerie.
Il était Languedocien et fils de la balle... Un vrai garnement dans son enfance, le petit Jacques; un de ces gars dont les parents n'espèrent rien, pas même en faire un curé. A treize ans, le morveux prenait le mousquet, — soldat au régiment de Royal-Marine; à dix-neuf, il portait l'épaulette, — officier au premier bataillon franc de la République : petit effet de la grande Révolution.
De quel oinour il s^était mis à l'aimer, cette Révolution donneuse d'épaulettes! Pour cette chérie, comme il s'était aligné sur tous les champs de bataille de l'Europe, sabrant les tyrans et les abjects suppôts des tyrans ! « Sus ! » aux Prussiens du vieux Brunswick, et « Feu ! » sur les kaiserlicks de Wurmser, — voilà pour l'actif. Coups donnés, mais aussi coups reçus ; deux balles et des éclats d'obus, — voilà pour le passif... Bah! fortune de guerre et bonne fortune... puisque, à dix-neuf ans, on est lieutenant-, à vingt ans, capitaine; à vingt-cinq ans, commandant; à vingt-sept, colonel!
" Un brave, ce Cavalier! avait dit le général en chef Bonaparte; je le veux dans mon étatmajor. » Et il l'avait emmené en Egypte.
En Egypte!... Pauvre Cavalier!... Là-bas, sous l'azur implacable du ciel, sur cette terre d'airain, le mal du pays l'avait mordu au cœur... Ah! revoir la France! Frissonner sous les bruées! Repaître son regard de verdure!... Et puis, que d'autres regrets encore! On a
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vingt-neuf ans et on aime, au loin... Lui aussi, le colonel, s'était mis de la « faction des amoureu.x à grands sentiments », de ceux qui « passent les nuits à chercher dans la lune l'image réfléchie de leur idole ». Comme Berthier, son général, volontiers il eût dressé un autel dans sa tente, et sur cet autel, parmi les palmes et les lauriers-roses, placé le buste de sa « Beauté », — une Beauté italienne qui se morfondait à Lyon, inconsolable, même inconsolée... Mais, hélas! quel espoir pour une âme sensible d'être comprise par un cit03'en Bonaparte? Quoi! pour tout réconfort, recevoir l'ennui d'organiser le régiment des « grenadiers-dromadaires » ! Et, entre deux soupirs, Cavalier les faisait évoluer de Thèbes à Memphis, ses grenadiers-dromadaires... Les étranges soldats!... Une vignette les représente moustachus et grognons, accroupis sur leurs grands méharis blancs; leurs plumets écarlates ondulent sous le bleu du ciel; leurs sabres et leurs mousquetons projettent des éclairs... Ils
passent,.,, et dans le lointain, se profilent les trois montagnes sépulcrales des Pharaons, les Pyramides, — tandis que, de ses yeux de gra- . nit, le Sphinx semble contempler avec colère;; ces violateurs inconnus de la poussière égyp-j tienne...
Régiment invincible, — mais quand il voulait se battre. L'Anglais pouvait en rendre témoignage. Ne s'était-il pas avisé, l'Anglais, d'établir une redoute derrière le lac Maréotis!... <' Une redoute? Par Bellone, si on l'enlevait!... » La nuit est belle. Les grenadiers entrent dans l'eau; silencieux, ils fendent le liot; ils abordent. A la rive opposée, pas de sentinelles; l'ennemi dort; ô fortune!... On met pied à terre, on rampe, on grimpe, on est déjà dans les embrasures des canons. — « To arms! » — Ah! non, trop tard! Il faut se ren^ dre... Et l'Anglais se rendit... Damned!...
Oui, mais l'Anglais prit sa revanche.
Ce fut le i^"" mai 1800, peu de temps après le jour où le citoyen Bonaparte avait déserté
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son armée pour aller défenestrer son gouvernement. Le régiment, cette fois-là, refusa net de se battre. Il avait donné en plein dans une embuscade. Autour de lui, des milliers d'habits rouges, et du canon : « En avant! » criait Cavalier... Les grenadiers ne bougeaient pas... '( En avant! en avant! » « — Non, non! hurlèrent cinq cents voix, en France! >-
Deux mois plus tard, des frégates anglaises déposaient les grenadiers sur la côte de Provence, mais sans armes et sans drapeau... Les malheureux avaient capitulé.
La colère du Premier Consul parut terrible; elle s'exhala en grands mots sonores : « Ce Cavalier!... un nouveau Posthumius !... A Rome, on l'eût rendu aux Samnites; on l'eut encore frappé de verges sur le Forum... » Bonaparte parla de conseil de guerre, même de fusillade... Fanfaronnade d'indignation, comédie de fureur. L'année même, pour tout châtiment, « Posthumius » était nommé colonel de gendarmerie.
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Et, depuis douze années, Cavalier était colonel. Il habitait Alençon, alors la résidence du commandant de la 3*^ légion. Tout d'abord, il avait montré un beau zèle, inspectant et visitant ses quatre compagnies de gendarmes, et se flattant, sans doute, d'un avancement prochain. Or, pendant ce temps, Tannée succédait à l'année, la bataille à la bataille, l'Empire à la République. Les grandes tueries napoléoniennes faisaient rage, mais sans lui. Sans lui, Ulm et Austerlitz, léna, Eylau et Friedland, Eckinuhl, Essling et Wagram, Smolensk et la Moskowa. On le dispensait de la peine, mais on le privait de l'honneur... Et pendant ce temps encore, les cadres des généraux de brigade s'élargissaient en d'alléchantes proportions : — deux cent quarante-cinq généraux dans l'Annuaire de 1804; — deux cent cinquante- neuf en 1807; — trois cents quatre-vingts en 1812... Hélas! Cavalier n'était toujours pas parmi ceux-là!
O douleur! voir des camarades revêtir T habit chamarré et ceindre Técharpe, — et soi-