‹ Épisodes de l'histoire de la contre-révolutionChapitre 21 sur 60 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'assassinat commis près de Torcé remplit d'indignation Jacques Cavalier ; son cœur se gonfla de colère et de larmes. Mais, tout en pleurant sur le meurtre de son pauvre vieux Lacroix, Thonnête soldat s'occupait fort à le venger. Même, dans la journée du 12 février, la belle humeur reparut sur son visage : le colonel venait d'apprendre que Sans-Faço7i se trouvait à portée de son bras.

Le messager de la bonne nouvelle n'était autre que le cabaretier Bouhours, l'adjoint au maire de Jublains. Prisonnier des gars mainiaux depuis près d'un mois, cet homme avait réussi à s'échapper après mille traverses. Il racontait des choses étranges :

« Les brigands, disait-il, étaient nombreux, mais rarement ils opéraient en masse : batteurs de sentiers, coureurs de route, ils savaient trotter et jouer de la [ambe... Ils se terraient sous bois, dans des caches pratiquées au temps de la « grande guerre », vraies tanières de renards connues d'eux seuls; là était leur trésor, là aussi leur arsenal... Tous gens du pays, patoisant le bas-manceau, mais s'alfublant de noms baroques. Ces cadets-là s'appelaient la Gaieté, Heurte-Bise, Monte-à-V Assaut , Cœurde-Lion, Tue-'sans-Chagrin, Tue-en-Douceur, et autres sobriquets mignons!... Parmi ces mandrins, on trouvait des capitaines, des lieutenants, des sergents, des soldats. L'officier portait du ruban blanc à son chapeau ; le sergent, sur sa manche; le simple soldat épinglait à sa veste un cœur de drap rouge... Ils avaient des armes, beaucoup d'armes : des fusils à deux coups, de bonnes carabines anglaises, de la poudre fine, du petit plomb et des balles... L'argent bourrait leurs poches. Le soir, après

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une journée de marche, on s'asseyait au feu du bivouac et l'on maniait les cartes. Alors, les pièces de six blancs, les écus, même les napoléons d'or, de rouler sur la mousse...

« Le grand chef de la bande était Sans-Façon... Un bien mystérieux personnage!... Je ne l'ai jamais vu, disait Bouhours, et pourtant, que de fois j'ai entendu murmurer son nom ! Toujours partout et jamais quelque part, il surgit brusquement à l'heure du coup de main. Alors, au bruit du tocsin, quand crépite la fusillade, il apparaît soudain; soudain il disparaît, invisible. Un démon d'enfer!...

« En son absence, les lieutenants commandent. Oh ! ceux-là, je les connais bien : le Marche-à-Terre, le Généreux et le Capitaine... Un bon diable, après tout, le Capitaine, et pas très méchant! Quand il est au camp, les curés arrivent. De drôles de curés, attifés en paysans, et sans soutane!... On ajuste trois pierres, on dresse un autel, et le curé dit la messe : le Capitaine la sert et tinte la sonnette. Tous les

brigands, à genoux, marmottent leur chapelet, mâchent des Oremus; puis on communie, et chacun mange son bon Dieu...

« Un homme surtout vient souvent goûter leur soupe, un homme jeune encore, à la face entièrement rasée, aux longs cheveux rejetés en arrière. Ce chrétien-là ne dit pas la messe, mais il fait le prône, et quel prône!... Un tas de mots sur ' la Bête », « l'abîme », « l'homme pâle avec son cheval blanc », et cent autres rocamboles incompréhensibles, — du charabia!...

« Quand le Généreux commande, plus de curés dans le camp, mais des femmes, — de la gueuse. Quelle bonne brute, ce Généreux! Pour sa part, il courtise deux belles. Oh! mais, du chenu! Des dames en falbalas avec des turbans à plumes sur la tête,... des baronnes, peut-être bien aussi des catins. Le Généreux les cajole tour à tour à bouche que veux-tu; alors les ingénues se chamaillent et se montrent fortes en gueules. On fait cercle

autour d'elles et le Géfiéreux se tord de rire... Les belles manières ! . . . Ah ! faillis gars ! Chouans de malheur! Quel alléluia le jour où, vous plaquant contre le mur, on vous logera douze balles dans le corps. )>

Le colonel Cavalier écoutait ce verbiage, et son secrétaire prenait des notes.

« Les brigands, continua Bouhours, sont en ce moment tout près de vous, dans la forêt de Sillé, au canton de la Courtalière... Garde à vous, messieurs ! Ils s'agitent et préparent quelque mauvais coup; Sans-Façon doit être avec eux.

— Voilà qui va bien, dit le colonel; nous allons happer le gibier au gîte. Soyez notre guide.

Mais ces mots avaient coupé net les bavardises du cabaretier. Muet et blême, Bouhours secouait désespérément la tête.

— Non! non! pas moi, pas moi! Si j'obéis, demain les brigands reviennent à Jublains, mettent le feu à mon auberge et m'assomment

sans merci. J'en ai déjà trop fait, peut-être... Je ne veux pas! je ne veux pas!

Et promesses, prières ou menaces, l'homme ne voulut rien écouter'.

Le colonel Cavalier était perplexe. Devait-il sans guide risquer l'aventure?... La tête penchée sur une carte du pa3'^s, il regarda les hachures noires figurant la forêt de Sillé : cette forêt s'étendait de l'est à l'ouest sur une longueur de plus de sept lieues. Impossible de l'envelopper par un cordon de troupes, même d'en barrer toutes les issues... Allons! on tâcherait d'enlever le Chouan par surprise ou de le forcer à la course... Grosse affaire!

Parmi les officiers attachés au quartier général, se trouvait un homme dont Cavalier faisait état : le lieutenant Blasson. Soldat des mieux méritants, Blasson était en outre gendarme ambitieux : à deux reprises, il avait sollicité, mais en vain, la croix de la Légion d'honneur, et cette fois s'était fait le serment de l'obtenir. Cavalier le fit appeler et lui donna

des instructions précises. Le lieutenant devait emmener soixante hommes, se glisser sous bois jusqu'à la Courtalière, reconnaître le Chouan et l'attaquer s'il n'était pas en force; en cas contraire, l'observer, garder son contact, et aviser au plus tôt le colonel : le colonel se chargerait du reste. « En route, Blasson, votre croix d'honneur est au bout du chemin ! »

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