MIL HUIT CFNT TREIZE
Au moment où parvenait à Paris la nouvelle des exploits du mystérieux Sans-Façon, de formidables événements allaient s'accomplir Un acte nouveau du drame voulu par Dieu et joué depuis deux mille ans entre Thomme de race teutonique et Thomme de race latine commençait, rempli bientôt de péripéties sanglantes et terminé par une efFro3^able catastrophe. Les peuples d'outre-Rhin unifiés, non par l'amour mais par la haine, constituaient enfin une nation, et celte nation tout entière se
l36 LIVRE TROISIÈME
ruait sur la France. Les jours lointains du V* siècle venaient de renaître : la Germanie en armes préparait sa marche vers FOccident. L'heure était proche où TAllemand allait forcer et souiller Paris, la grande Ville vierge encore.
Mil huit cent treize! époque lamentable dont l'historien français ne sait que penser et que dire!...
Beaucoup, parmi nous, ont raconté le duel sans merci entre le Vaterland et « l'Homme de la destinée >> ; beaucoup, chez qui la haine pour Napoléon a parlé plus haut que l'amour pour la patrie. Avec quel enthousiasme n'ontils pas exalté les tristes héros de la Prusse, leurs victoires sans honneur et leurs triomphes sans gloire! Gomme ils ont décrit avec bonheur et les grotesques folies du Tugendbund, et les saoûleries nationales des étudiants à barbes de cosaques, et les boucheries sans quartier des soudards de la légion noire :
MIL HUIT CENT TREIZE! iSy
Hurrah! hurrah! c'est la chasse de Lutzow qui passe! elle détrousse les morts, elle achève les, blessés!!... Et ces historiens, — des Français pourtant — admiraient... et ils s'écriaient : « La grande Allemagne de i8i3! »
La grande Allemagne de i8i3!... Non, non, elle ne fut pas grande cette Allemagne de i8i3 qui, depuis léna, vautrée sous les pieds de Napoléon, n'avait pu trouver dans la seule énergie de son patriotisme le courage de se redresser et de tirer le sabre; — cette Allemagne qui eut besoin de deux cent mille Russes libérateurs pour devenir et libre et allemande; — cette Allemagne dont l'affranchissement ne fut pour son peuple qu'un passage de l'état d'esclave à celui de valet... Bulow, York, Blûcher, noms détestés, noms détestables, que d^autres vous admirent, je ne veux pas être de ceux-là. Sous l'escorte de vos baïonnettes, a-ton dit, vous nous avez apporté la liberté... La liberté moderne est fille de la France : elle n'avait nul besoin d'être avilie par votre contact...
l3S LIVRE TROISIÈME
Moi, je hais vos gloires faites de nos hontes: je hais vos colonnes triomphales maculées de tout le sang de notre France; je hais vos statues dressées sur les cadavres de nos pères,... car je ne suis pas de ces indignes qui, sur les champs de bataille de Leipzig et de Waterloo, ne virent que la chute souhaitée d'un homme, et n'entendirent même pas le râle désespéré de la Patrie!