DEUX MINISTRES DE NAPOLÉON
Fuyant devant la neige qui, depuis son départ de Moscou, le flagellait sans merci, Napoléon avait abandonné la Grande Armée, le 5 décembre 1812. Le 18, vers minuit, il entrait aux Tuileries. Le rg, au lever du jour, le canon des Invalides, lançant dans les airs salve sur salve, annonçait à Paris, à la France, à TEurope, le retour de leur Empereur. Sur l'heure même, le vaincu de Dieu se mettait à l'œuvre pour redevenir le vainqueur des hommes.
Sa Grande Armée n'existait plus. En juin 1812, six cent mille hommes avaient franchi le Niémen, marchant vers le Nord; en décembre, quelques milliers seulement venaient de
repasser le fleuve, se précipitant vers le Sud. Et quels soldats! Des spectres hâves, déguenillés, rongés par le scorbut, et que poussait devant elle la nuée des cosaques! En même temps, l'Allemagne s'agitait*, trente mille Prussiens se livraient aux Russes; Hambourg se soulevait; de la Vistule à TElbe, et de l'Elbe au Rhin, un sourd grondement se faisait entendre, clameurs bientôt éclatantes : Sus à l'ennemi séculaire!
Or, tandis qu'il glissait sur les neiges de la Pologne ou qu'il roulait par les ornières de la route défoncée de Mayence, Napoléon avait fait son calcul. Pour vaincre, il lui fallait cinq cent mille hommes...
Alors, sénatus-consultes et décrets se succédèrent; cent mille gardes nationaux furent incorporés dans les régiments; des enfants de dix-sept ans furent poussés sous les drapeaux; six classes déjà libérées durent de nouveau tirer au sort, — et Napoléon eut ses cinq cent mille hommes...
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Mais alors, aussi, de tous les départements de la France impériale s'éleva un cri de douleur désespérée : sanglots pleurant sur les morts et sanglots pleurant sur ceux qui allaient mourir...
Napoléon n'entendait pas.
Ses ministres entendaient moins encore. En vérité, n'avaient-ils pas d'autres soucis en tête : la rivalité de M. Clarke, duc de Feltre, et de M. Savar}^ duc de Rovigo.
Depuis longtemps déjà, une haine envieuse animait Tun contre l'autre Clarke, ministre de la Guerre, et Savary, ministre de la Police. Dans l'étrange gouvernement que subissait la France, alors que, par un entraînement fatal, la nation avait voulu s'anéantir tout entière en un seul homme, les ministres étaient vite devenus de simples agents administratifs. Nommés ou destitués selon le caprice du Maître, ne travaillant qu'avec lui, n'espérant qu'en lui et ne redoutant que lui, — ils se jalousaient, ils
se détestaient, ils se méprisaient. La lutte se trouvait maintenant engagée entre le chef de la police et le chef de l'armée, ces deux clefs de tout État despotique : lutte bizarre, duel implacable dont le champ clos était le cabinet impérial, et les armes, une délation insinuée entre deux sourires.
Clarke, duc de Feltre, et Savary, duc de Ro' vigo, étaient passés maîtres dans la stratégie de telles manœuvres et la tactique de pareils combats. Ministres à l'intelligence médiocre, mais commis au travail opiniâtre, ils possédaient l'art difficile du courtisan, l'un et l'autre, jusqu'au génie. Une communauté d'appétits aurait dû en faire des alliés : la rivalité de leur adulation les avait transformés en ennemis. Tous deux ils se tiraillaient avec acharnement la faveur exclusive du Maître; tous deux, ils se croyaient indispensables : Feltre, à .'ambition de Napoléon; Rovigo, à ses reinords.
Le corps d'un Bourbon, du dernier des