‹ Épisodes de l'histoire de la contre-révolutionChapitre 26 sur 60 · DEUX MINISTRES DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

DEUX MINISTRES DE NAPOLÉON

Condé, avait été pour Savary comme le marchepied vers la fortune. . . C'était lui qui, colonel des gendarmes d'élite, s'était transporté à Vincennes, dans la nuit lamentable du 21 mars 1804; — lui dont la voix brutale, terrifiant les juges, avait dicté l'arrêt infilme; — lui qui avait formé le peloton d'exécution; — lui qu'avait marqué d'une tache indélébile le sang du duc d'Enghien...

Le poids d'un même crime supporté par deux complices pèse-t-il donc moins lourdement sur leur conscience ? Peut-être, — car Bonaparte s'était pris à chérir Savary d'une affection étrange. Grade de général, ambassade en Russie, titre de duc, portefeuille de ministre, en six ans il lui avait tout prodigué. Sûr alors de son crédit, Rovigo s'était abanndoné à des rêves décevants. Ministre de la Pohce, il se crut premier ministre de l'Empire. Il voulut contrôler, absorber même le gouvernement entier de la France. Était-ce le calcul d'une ambition audacieuse? n'était-ce pas plutôt l'in-

tempérance de zèle d'un subalterne?... L'Histoire, dans son dédain pour la psychologie de ces grands hommes d'antichambre, ne l'a pas dit.

En peu de temps, le duc de Rovigo de\int odieux à tous. Du fond de son cabinet du quai Voltaire, il surveillait et le général sous sa tente, et le préfet dans son hôtel, et l'évèque dans son oratoire. Malheur donc au général ayant conservé quelque amitié pour ses vieux frères d'armes, les mécontents républicains des armées du Rhin ! Malheur au préfet recevant à sa table le ci-devant noble qui ne portait pas aujourd'hui quelque uniforme impérial ! Malheur à Tévêque enserrant dans un pli de sa soutane une bulle du pape non approuvée par l'Empereur! Savary voyait tout, savait tout, dénonçait tout. Bientôt, le fonctionnaire public ne vécut plus que dans l'étreinte et sous l'épouvante de la police... Intolérable surveillance! et par un pacte tacite, les ministres se coalisèrent pour ruiner dans l'esprit du Maître ce

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serviteur, leur égal, qui prétendait s'ériger en supérieur.

Le ministre de la Guerre engagea le premier la lutte. La conspiration du général Malet lui parut une occasion propice. En ce moment. Napoléon était absent de Paris, se frayant un chemin à travers la neige, entre Moscou et la Bérésina. D'alarmantes dépêches partirent pour son camp. « Quel complot formidable! une conspiration républicaine préparée depuis longtemps!... Les Jacobins anarchistes pouvaient donc impunément faire leur œuvre de propagande?... » Donc, le salut de l'Empire exigeait qu'on destituât le duc de Rovigo.

Mais Napoléon, à son retour, n'avait pas destitué le duc de Rovigo.

Alors, le duc de Feltre commença bruyamment l'instruction de « la grande afl\iire Charabot »... Une bien curieuse histoire, cette grande affaire Charabot! Le ministre de la

Guerre en avait confié la poursuite à une commission militaire réunie à Marseille, mais, de Paris, il dirigeait les recherches avec une puissance d'imagination et une audace de dialectique surprenantes. Partant du connu pour arriver à l'inconnu, le duc de Feltre atteignait de stupéfiants résultats : trois points, une conclusion et une conséquence.

Une dame Charabot, merveilleuse des jours du Directoire, avait été jadis la belle amie du beau Barras : — premier point;

Cette dame avait un fils, aspirant de marine en garnison à Toulon. Or, ce malheureux était convaincu d'intelligence avec «l'Anglais»: — second point;

Sur la flotte de « l'Anglais », la police militaire avait maintes fois signalé la présence d'un ci-devant prince, d'un Bourbon, le duc Louis-Philippe d'Orléans : — troisième point;

Conclusion : donc, l'ex-directeur Barras :onspirait pour livrer la France au duc d'Orléans ;

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Conséquence: il fallait destituer le duc de Rovigo.

Mais, cette fois encore, Napoléon n'avait pas destitué le duc de Rovigo.

Tout à coup était arrivée aux Tuileries la nouvelle que, dans le Bas-Maine, les Chouans reprenaient les armes. Des Chouans, en i8r3, après dix années d'un gouvernement réparateur ettutélaire!... — Et des propos pleins d'alarmes étaient chaque jour glissés, par les ministres, dans l'oreille de l'Empereur. « Quelle aventure, Sire! Ce brigandage paraît fort étrange... Quoi! le Russe et le Prussien à l'est; à l'ouest le Vendéen : infâme diversion!... Quel est ce Sans-Façon? Un nouveau Charette? Un autre La Rochejacquelein? Peut-être quelqu'un des ci-devant princes, un Bourbon?... Oh! le coup a été préparé de longue main, et jusqu'à ce jour la police a tout ignoré... Détestable police!... »

Napoléon se montrait soucieux et irrité.

Chaque jour, il se faisait remettre de longs rapports sur les méfaits des gars mainiaux et les exploits du mystérieux Sans-Façon ; chaque jour, le froncement de ses sourcils attestait son inquiétude: « Il faut que cela finisse ! « dit-il à ses ministres...

Aussitôt, le duc de Feltre mandait un des hauts personnages de l'armée, un homme sûr et tout à lui, un des juges du misérable Malet : le général baron Henry.

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