ET BARON DE L'EMPIRE
Jean-Pierre Henry était, lui aussi, un gendarme,... mais quel gendarme! — un général baron de l'Empire, colonel-major dans la garde impériale, commandant de la Légion d'honneur, chevalier de Tordre de la Réunion et de la Couronne de fer : haute fortune de guerre acquise par le sabre, et par le sabre conservée. Vainement on eût cherché alors dans toutes les armées de la France un officier plus digne des bonheurs de sa destinée. « Général Henry, disait le dossier de ce personnage : 56 ans d'âge, 43 de service militaire, ï5 campagnes et 4 blessures. »
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Jean-Pierre Henry était né en Lorraine, ce pays producteur du bon gendarme; mais le régiment avait toujours été sa seule et bienaimée famille.
A treize ans, il abandonnait l'échoppe de son père, humble tisserand de Saint-Laurentsur-Meuse, pour coiffer, comme élève trompette, le casque à peau de tigre du Royal- Dragon... Pauvre morveux! que de coups de plat de sabre il dut recevoir de par l'ordonnance à la prussienne, avant d'être initié à toute la science du parfait trompette! D'ailleurs, si peu d'espoir de devenir un jour maréchal de France et cordon bleu!...
Le Roi avait mis vdngt-deux ans pour en faire un brigadier;
La République, douze pour en faire un capitaine ;
L'Empereur, dix seulement pour en faire un général...
Donc : Vive l'Empereur ! Et Jean-Pierre Henry l'idolâtrait, ce « grant Ampreur », dans
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un Style dont l'éloquence était aussi naïve que l'orthographe... Mais bah! au cuistre, mâtiné de pédant, qui se fut avisé de sourire, Henry eût pu répondre que, dans les armées du Rhin et d'Italie, on apprenait à manier le sabre bien plus que récritoire; que, d'ailleurs, nombre de généraux-barons , de généraux-comtes et de maréchaux-ducs orthographiaient comme lui; que Napoléon lui-même, un Dieu fait homme... ou plutôt Henry se fût contenté de nasarder le pékin sans lui rien expliquer. Que diable! un officier de gendarmerie n'est pas un membre de l'Institut!
Oui, certes, il l'aimait bien son Empereur!.. Et il n'était pas seul, prétendait-on, seul de son nom à tant l'aimer. Elle aussi, madame Henry, le chérissait fort; — mais comme cet Empereur les payait tous deux de retour!
En 1808, Henr}"^ était nommé colonel-major des gendarmes d'élite de la Garde : des hommes superbes portant bonnet à poil, plastron rouge et culotte chamois ; non moins magnifiques par
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la prestance que les grenadiers à cheval, et bien supérieurs par la morale ;
En 1809, le colonel-major recevait une baronnie et une dotation : 3o,ooo livres de rente sur le domaine extraordinaire de la Westphalie... Quoi ! baron et général, toi, Jean-Pierre, le petit trompette, le fieu du pauvre Jean-Claude, — avec des épaulettes à torsades et une couronne à tortis, tout comme ces beaux fils de nobles dont, au Royal-Dragon, tu astiquais les broderies et tu vernissais les talons rouges !...
Alors Henry de crier toujours : Vive l'Empereur ! tandis qu'il eût été plus juste de crier: Vive la Révolution!... Et vite, M. le baron achetait une fort belle propriété à Evry, près Corbeil, pour y installer, selon son rang, son épouse, madame la baronne... Homme heureux! Aussi, quand promenant au-dessous de lui un regard satisfait, il apercevait dans le monde, dans l'armée, dans la gendarmerie, tant de ratés, tant de fruitS'-secs de la Fortune, — un colonel Cavalier, par exemple, —
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certes il trouvait Thumanité bien faite et TEmpereur véritablement grand !
Or, il était là, en sa douce villégiature d'Evry, pratiquant les mille vertus du soldat laboureur, quand, le 24 janvier 181 3 au matin, un cavalier lui apporta un large pli -cacheté... Sacrebleu! Ordre de partir dans les vingtquatre heures pour le Mans !... Le général eut un geste de désespoir. Là-haut, dans une chambre du petit castel, la baronne gisait sur une chaise longue, presque agonisante : les médecins venaient d'annoncer qu'elle ne verrait pas s'achever l'hiver...
Le jour même, le mari effaré courait chez le ministre de la Guerre.
Aux premiers mots d'excuse, le duc de Feltre fronça les sourcils.
« Quoi! général, une telle mollesse de zèle chez un homme comblé par l'Empereur? »
Le baron Henry courba la tête.
« Partez, reprit l'inexorable Clarke; la situation est grave dans l'Ouest. Le Maine entier
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prend les armes : insurrection préparée de vieille date!... M. de Rovigo n'en veut pas convenir : vous devrez le convaincre... Exterminez-moi tous ces Chouans. Surtout, emparez-vous de Sans-Façon! »
Et comme le vieux gendarme regardait, l'œil en pleurs, son ministre :
« Henry! ajouta celui-ci, l'Empereur organise en ce moment la Maison du Roi de Rome. Il n'a pas encore désigné Técuyer de Son Altesse. »
Lors donc, esclave de son devoir, le baron Henry s'inclina et partit.