CHAPITRE IV
KNTRE DEUX PREFETS
Le 26 janvier, le général arrivait au Mans.
Là, sa surprise fut extrême. Il s'attendait à trouver réunie autour de la ville toute une armée : régiments d'infanterie de bataille et d'infanterie légère, escadrons de hussards et de chasseurs ; pas un soldat n'était encore arrivé. Seuls, les gendarmes du colonel Cavalier couraient la lande et le bois, en quête partout du Chouan, ne le découvrant nulle part, mais tombant fréquemment sous ses balles.
Pour prendre patience, Henry se mit à inspecter le pa3^s qui s'étend des rives de la Sarthe aux rives de la Mayenne. En tous lieux, il entendait parler des gars mainiaux et de leur terrible chef, l'homme au manteau vert et au cha-
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peau à plumet blanc, le m3'stérieux Sans-Façon...
Sans-Façon ! Quel çtait donc ce drôle costumé en bandit de chez Feydeau?... Un Anglais du mylord Gastlereagh ou un Français du comte de Lille ? un ci-devant prince ? un émigré? un bourgeois? un paysan?... Eh! eh! peut-être bien une femme!... De telles luronnes s'étaient rencontrées jadis parmi les amazones escortant Charette.
Chaque jour, le baron Henry faisait venir quelques maires et les interrogeait.
« Vous connaissez Sans-Façon?
— Oui-dà, et ses gars mainiaux aussi.
— Quel est cet homme?
— Le diable! mon bon monsieur, le vrai diable d'enfer! »
Allons donc! à d'autres! Conter de pareilles sornettes à un général de gendarmerie.
Indigné, Henry congédiait le bélître... Oh! mais, patience! Avant peu, homme ou diable,
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on saurait bien s'emparer de toi, Sans-Façon!
Au Mans, le général avait trouvé un préfet tout en pleurs et bien plus préoccupé de luimême que de Sans-Façon.
Logé à la préfecture, Henry mangeait les dîners du baron Auvra}'' et entendait ses doléances. Infortuné baron Auvra^M il se sentait perdu et se lamentait douloureusement. Son désespoir s'épanchait en attaques amères contre son personnel administratif... Oui, tout le monde était coupable dans le département de la Sarthe, tout le monde, sauf le préfet : coupable la gendarmerie, dont le chef, un capitaine Philipon, impotent et insoucieux, n'était que trop mûr pour la retraite; coupables les inspecteurs des forêts, dont les gardes, receleurs effrontés, logeaient et hébergeaient les brigands; coupable surtout, M. l'éveque de Pidoll, un vieux fourbe en soutane, bien plus dévot à son pape qu'à son Empereur;... et ainsi des autres.
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Impassible, le général écoutait les doléances, mangeait les dîners, mais n'apprenait rien sur Sans-Façon.
A Laval, Henry s'était installé chez un préfet beaucoup moins en larmes, partant beaucoup mieux renseigné : le baron Harmand.
Certes, Nicolas Harmand ne se targuait pas d'être comme son collègue Louis-Marie Auvra}^, un « agréable », fin connaisseur en chevaux, grand amateur de chasses à courre, posé dans les cercles et très haut coté des belles. Non : sa conscience administrative, son ancien métier d'avocat champenois, soixante-dix ans d'âge et la goutte sciatique l'avaient rendu homme de cabinet. Dans ce joli vieillard, tout rappelait la bonne vieille honnêteté de la bonne vieille France : la mansuétude de son sourire, Turbanité de son langage, la catacoi de sa perruque. Levé de grand matin et déjà poudré à frimas à une heure où tant d'autres préfets dorment encore, M. Harmand tenait sa
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porte ouverte à qui voulait entrer; il aimait le contact de ses administrés.
Tout en mangeant les dîners de cet autre préfet, le général Henry Tétudiait fort : même il s'intriguait quelque peu. Souvent, en plein repas, un huissier venait parler à l'oreille du baron Harmand : aussitôt le baron quittait la table et courait s'enfermer dans son cabinet. Il y restait de longues heures en de secrets conciliabules. Avec qui.''... Venait-on à parler des gars mainiaux, M. le préfet affectait de petites mines discrètes, de petits sourires provocants, de petits hochements de tête : M. le préfet savait quelque chose...
Un Jour, le mystère fut éclairci.
« Avant peu, nous tiendrons Sans-Façon, insinua M. Harmand avec malice.
— Bah!
— Oui;... l'ami intime de Sans-Façon Qst k moi,... c'est mon auxiliaire... Bulanger dit Cœur-dc-Lion. »
Bulanger dit Cœur-de-Lion, l'ami de Sans-
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Façon, auxiliaire de la justice! Oh! l'étonnante adresse de ces hommes de l'ancien régime!... Et le général baron Henry, qui n'admirait guère que l'Empereur, se prit à admirer le préfet baron Harmand.
Le 14 février, un exprès apportait la nouvelle du combat de Vilant. Sur l'heure, le général partait pour Sillé-le-Guillaume. Il voulait interroger les prisonniers et apprendre par lui-même quelque chose sur Sans-Façon.