‹ Épisodes de l'histoire de la contre-révolutionChapitre 29 sur 60 · INTERROGATOIRES · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRES

Il est vraiment superbe encore le vieux château de Sillé-le-Guillaume. Des prairies où serpente la Vègre, on l'aperçoit, dressant vers le ciel ses quatre tours et projetant sa grande ombre sur la plaine... Comme elle dut peser jadis, lourde et insolente, cette ombre, et sur Bonhomme, le taillable, et sur Jacques, le vêtement de la terre! Mais Jacques, depuis longtemps, a posé son pied sur la couronne de créneaux; de Taltier manoir il a fait son palais et sa chose. Aujourd'hui, le repaire féodal est à la fois une maison de ville et un collège; sous ses voûtes reconstruites, Bonhomme se marie et Bonhomme élève sa famille... Vieilles pierres du vieux château de Sillé, vous personnifiez

bien en vous toute l'histoire de notre France : son passé et ses larmes, son présent plein d'illusions, son avenir gros d'espérances.

Au temps de l'Empereur et Roi, le donjon du château servait de prison. Au rez-de-chaussée était le greffe; au premier étage, on enfermait les hommes; au dernier, les femmes. Peu d'endroits éveillent en l'esprit de plus pénibles sensations : là retentirent si longtemps le sanglot ou la chanson obscène, le blasphème ou la prière! Sur la chaux salpêtrée de ces murailles s'enlacent encore, arabesques bizarres, des noms tracés à la pointe, — noms de misérables désireux de transmettre, d'âge en âge, le souvenir de leurs forfaits; noms peut-être d'innocents, qui voulurent faire protester et crier la pierre contre leur condamnation.

C'est là, dans cette geôle croulante, qu'on avait enfermé les gars mainiaux pris à Vilant.

Le baron Henry s'installa au greffe, et Jacques Cavalier prit place à ses côtés. Pauvre Cavalier! qu'il se faisait humble et petit, lui,

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le colonel, devant la face du général; lui, l'être malechanceux en présence de ce favori de la Fortune!

L'interrogatoire commença.

Quatre gars mainiaux comparurent, farouches et taciturnes : pas un d'eux n'essaya de dissimuler son nom. Ils déclarèrent s'appeler Heurtebise aîné, Pierre Janvier, François Mézières, Pierre Guérit. C'était tous jeunes gens habitant les départements de la Mayenne ou de la Sarthe, et réfractaires de la classe de i8i3. Leur identité constatée, le général Henry alla droit au fait :

— « Vous connaissez Sans-Façon !

— Sans-Façon?

— Oui, votre capitaine! >'

Les gars mainiaux se regardèrent, ricanant, clignant de l'œil, haussant les épaules. « Ah! très bien!... Qu'on les sépare! >' On les sépara... Un par un, ils comparurent de nouveau : de nouveau Henry posa la même question :

— « Vous devez connaître Sans-Façon.., votre capitaine Sans-Façon ? »

Mais, chose étrange, cette question si nette semblait les stupéfier. Ils roulaient des yeux effarés : « Sans-Façon? bégayaient-ils; Sans- Façon?... connais pas. »

Ah! vous ne !e connaissiez pas, coquins!... on allait vous rafraîchir la mémoire.

« Qu'on leur mette les menottes, commanda le général, et en route pour le Mans! »

« Mon général, dit alors le colonel Cavalier, nous avons un prisonnier encore. Mais il tient, celui-là, des propos si bizarres, qu'il mérite un examen attentif.

— Qu'on l'amène. »

L'homme qui comparut n'était pas, comme les précédents, un jeune garçon de vingt ans; beaucoup plus âgé, il ne parlait point le patois bas-manceau.

— Un mauvais drôle, reprit ie colonel. On l'a ramassé à Vilant, dans une maison en flammes; il faisait le coup de feu en désespéré; de

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sa main il nous a tué deux gendarmes... Un vrai brigand ! »

L'homme redressa la tête et levant en Tair ses deux bras garrottés :

« Un brigand, moi, si dévoué aux bons Bleus! Un brigand! Demandez donc à Laval des renseignements sur Bulanger dit Cœtir-de- Lion! «

BulanoQT dnCœur-de-Lion!... Quoi! le confident du baron Harmand! l'auxilaire de la justice!... Le général n'en croyait pas ses oreilles. On fouilla le Cœur-de-Liou, et, dans la doublure de ses habits, on trouva des notes sur le préfet de la ^Mayenne... des notes pour qui?... Pour Sans-Façon?... Mais lui aussi, Bulanger, affirma ne pas connaître Sans-Façon.

Ce jour-là, Nicolas, baron Harmand, perdit à jamais l'admiration de Jean-Pierre, baron Henry.

Quelques heures plus tard, le général était de retour au Mans.

l66 LIVRE TROISIÈME

Or, le soir même de son arrivée, il recevait une visite d'importance. Un haut et puissant personnage, frais venu de Paris, entrait dans son cabinet : M. le commissaire général de Police Rolland de Bussy.

Dès les premiers mots échangés, le baron Henry comprenait quel homme habile il avait devant lui :

« Eh bien, mon cher baron, cette fois, nous allons donc le prendre, cet imprenable Sans- Façon! »

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