CHAPITRE VIII
LA PETITE-EGLISE
Le nom de Petite-Eglise n'était qu'un sobriquet populaire : les adeptes de cette secte bizarre l'appelaient orgueilleusement « TEglise. » A les en croire, elle seule en France possédait encore le triple caractère d'Antiquité, de Sainteté et d'Apostolicité : hors d'elle tout n'était que nouveauté, simonie et schisme.
Mais, en dépit de si hautaines prétentions, l'origine de cette Petite-Eglise était de date toute récente. Elle ne remontait qu'aux premières années du Consulat, et logiquement, on l'aurait dû nommer anticoncordataire Etrange communion de catholiques français en révolte ouverte et contre la France et contre le catholicisme même!
Un rapide exposé de la théologie de ces sectaires me paraît nécessaire à l'intelligence de ce récit.
On sait quel déchirement douloureux se produisit en r Église de France dès les premiers jours de la Révolution.
La loi sur la Constitution civile du clergé (lo juillet 1790) avait prétendu créer une Église nationale, affranchie de la suprématie romaine et ne relevant plus que d'elle-même. Cette loi, fort imparfaite d'ailleurs, résumé de théories parlementaires et œuvre de vieilles haines jansénistes, froissa de suite bien des consciences. Toutefois, soit conviction religieuse, soit abnégation patriotique, beaucoup de prêtres s'y soumirent et jurèrent obéissance à la Constitution civile. D'autres, au contraire, et ceux-ci plus nombreux, refusèrent avec hauteur de prêter serment à ce qu'ils appelaient l'acte d'hérésie et de schisme. De son côté, le pape intervint et enjoignit la résistance. Alors, on put
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voir le clergé entier de France divisé en deux communions rivales : les assermentés et les insermentés.
Le prêtre assermenté, — le « jureur «, — seul ministre reconnu du culte catholique, s'empara des édifices religieux, et, recevant un traitement de l'État, devint ainsi fonctionnaire de la Nation.
Quant au prêtre insermenté, — le « réfractaire », — chassé du temple comme du presbytère, il se vit réduit à vivre d'aumônes et à cacher son Dieu dans des sanctuaires clandestins. Mais la dévotion des fidèles s'agenouilla devant les autels de ce prêtre, et son étroite chapelle se remplit d'adorateurs, alors que les cathédrales devenaient, chaque jour, plus désertées. A la croix d'or d'un clergé trop soumis, la conscience catholique préférait la croix de bois d'un clergé en révolte, — la croix qu'avait portée cet autre révolté contre la Loi... Jésus de Nazareth.
Bientôt, la condition de ces insermentés de-
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vint lamentable : la persécution les assaillit avec fureur. Déjà, presque tous leurs évêques avaient fui; mais, plus soucieux de leur devoir, nombre de simples prêtres étaient restés à leur poste de combat. Plus d'un, en ces jours-là, courba la tête sous le couteau de la guillotine; plus d'un, aussi, poussé vers les pontons de l'île d'Aix, mourut, rongé par la pourriture, dans les fonds de cale des vaisseaux le Washington ox les Deux- Associés. D'autres encore se jetèrent hardiment parmi les « Gris » de la Vendée ou les Chouans du Bas-Maine, et, sans scrupule, firent le coup de feu sur le « patriote ».
Après le i8 brumaire, cette grande misère prit fin. On vit le prêtre insermenté rentrer dans sa paroisse : son rival, le prêtre assermenté, persécuté lui-même aux jours de la Terreur, l'y avait déjà précédé. Mais lui, il se tenait petit et modeste, comme accablé sous le fardeau de son passé; l'autre, au contraire, levait haut la tête, et, farouche, brûlé d'une
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sainte ferveur de haine, faisait un pompeux étalage de son récent martyre. « Enfin, le jour de Dieu va donc se lever, disait-il; le jour où le juste recevra sa récompense et le méchant subira sa peine! » Or, le juste, c'était lui-même, lui, « le bon prêtre » qui depuis dix ans portait la croix du Divin Maître et souffrait sa Passion. Le méchant, c'était le rival, le « mauvais prêtre », le jureur, le simoniaque, le voleur, le lâche, plus pervers mille fois que le voltairien ou que l'athée lui-même... Et, pendant deux années, les deux prêtres se regardèrent ainsi, face à face.
Hélas! ce jour de Dieu tant souhaité ne se leva pas. Le Concordat de 1801 fut pour l'insermenté une amère désillusion.
De par la volonté du consul Bonaparte, répiscopat de France dut être renouvelé dans son entier. Le pape, après quelque résistance, avait cédé, et par un bref exigé de tous les évêques de l'ancienne France une renonciation formelle à leurs sièges. Mais plusieurs de ces
évêques refusèrent de se démettre. Successeurs des Apôtres, ils prétendirent donner une leçon de droit canon au successeur de Pierre l'Apôtre. « Non! lui dirent-ils, tu ne peux nous frapper, nous qui n'avons pas démérité. Que l'Église se rassemble en un Concile et qu'elle nous dépose!... » Étrange inconséquence! Eux qui, naguère encore, détestaient comme hérétique la théorie gallicane de la Constituante et refusaient d'être affranchis de la suprématie romaine, invoquaient aujourd'hui contre cette suprématie ces mêmes doctrines par eux honnies et condamnées!
Revendications inutiles! Le consul Bonaparte haussa les épaules et le pape déposa sans regret des protestataires entachés de gallicanisme. Dès l'année i8o3, les diocèses de France étaient pourvus de prélats nouveaux
Alors, le bas clergé, presque entier, insermentés comme assermentés, se soumit et devint « Concordataire » . Pas partout, cependant. Dans plusieurs provinces, en Bretagne, en Anjou,
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dans le Maine, quelques vieux prêtres tentèrent une rébellion sainte. Ceux-là étaient tous des insermentés fanatiques, anciens aumôniers de Chouans ou prisonniers meurtris par les menottes de la République, ayant souffert beaucoup, mais beaucoup espéré de leurs souffrances, et qui, doutant aujourd'hui des ministres de Dieu, se refusaient pourtant à douter de Dieu même. Mécontents de Tévêque impérial, ils crièrent à l'intrus et déclarèrent que leur seul pasteur serait toujours Tévêque du Roi.
Bientôt, ils se formèrent en associations secrètes. Autour d'eux se groupèrent d'assez nombreux partisans, amateurs de messes clandestines et de prêches séditieux : des hommes, des femmes surtout — consciences dupées par leurs scrupules, âmes enthousiastes se livrant avec volupté à l'attrait du mystère, du danger, du martyre.
La Petite-Église était née.
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Ce n'était pas, toutefois, pour le seul amour de la théologie, que le closier breton ou le bordier manceau bravait le gendarme et entretenait le « bon prêtre ».
Fort habile, le « bon prêtre » savait parler à ce simple selon la simplesse de son intelligence, de ses préjugés et de ses passions. Il lui prêchait la haine de l'Empire et la révolte contre FEmpereur. Plus d'impôts pour Napoléon le voleur des biens de l'Eglise, plus de soldats pour cet exterminateur de la créature humaine!
Le service militaire, surtout, était l'objet des plus furibondes attaques.
Le soir d'un tirage au sort, le « bon prêtre » pénétrait mystérieux, dans le cabaret où les conscrits se saoulaient lamentablement: «Malheur à toi, Jacques, si tu consens à ceindre l'épée destinée à frapper ton frère!... Perdition pour ton âme, Jean, si tu te ranges parmi les suppôts de l'Antéchrist! — L'Antéchrist! — Oui, la « Bête )) prédite par les prophètes; « l'Homme
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pâle », Bonaparte !... Et, la conscience bouleversée, la raison en délire, les conscrits s'enfuyaient dans le bois.
On citait d'effroyables exemples de ténacité chez ces sectaires. Un de leurs gars était resté, pendant cinq années, enterré au fond d'un jardin, dans un tonneau, sous un amas de brousses, supportant avec volupté et les morsures de rhiver et les brûlures de l'été : il était mort, mais, du moins, avait sauvé son âme. Les cas de mutilés volontaires étaient nombreux. Bah! qu'importait la perte d'un membre!
Plaies glorieuses, stigmates héroïques, au grand jour du Jugement c'était à votre marque que Dieu reconnaîtrait les siens!...
Souvent encore, le « bon prêtre » entrait dans la closerie où, soucieux et courbé, se tenait, solitaire, quelque vieux paysan. « Tu es bien âgé, homme, et pourtant, on a osé prendre ton pauvre enfant. — Hélas! mon doux Jésus! — 1 Eh bien, tu vas le revoir. Demain, il sera près de toi; par mon ordre, il a déserté. » Le lende-
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main, le déserteur était là, venu, les pieds meurtris, d'une garnison d'Espagne ou d'un camp des bords de l'Elbe : lui aussi avait voulu sauver son âme...
Et les forêts du Bas-Maine se remplissaient de réfractaires, et, chaque jour, se glissant dans le taillis, le ministre de la Petite-Eglise apportait à ses chers vagabonds la Parole qui apaise la faim et qui étanche la soif. Vêtu de la veste du campagnard, ayant dépouillé la soutane qu'il déclarait une livrée désormais infamante, aisément il dépistait la police...
Mais ces prêtres ne pouvaient suffire à l'œuvre de leur haine : ils étaient si peu nombreux. « O Seigneur, quel épreuve ! Où trouver, dans cette France schismatique, parmi tant d'intrus et tant de simoniaques, l'évêque digne d'imposer les mains à un laïque, de le consacrer à ton service, d'en faire le sanctificateur de tes brebis?... » Et Dieu, en telle heure de détresse, n'avait pas abandonné l'Église, sa bien-aimée.
Un prophète venait de surgir dans le Maine,
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— un tout jeune enfant, visite comme jadis le petit Samuel par l'esprit de Jéhovah. On le promenait dans les assemblées des fidèles, et soudain, tombant en extase. Elle voyait, et du doigt montrait celui qui avait le signe : « Lèvetoi, fort et vaillant homme; l'Éternel est avec toi! » Alors, Gédéon, Aod ou Samson se levait : le peuple d'un village avait son chef; une tribu d'Israël, son juge.
Bientôt, ce chef, ce juge laïque exerça sur Israël plus de pouvoir que le prêtre lui-même.
C'était lui qui baptisait le nouveau-né dans l'eau courante du ruisseau; lui qui passait Tanneau au doigt des fiancés, recevait leur serment d'amour et leur promesse d'un saint mariage; lui qui s'installait dans la maison du malade pour en écarter la Bète malfaisante rôdant devant la porte — le curé concordataire; lui qui jetait sur le trépassé une poignée de cette terre bénite gardée et transmise comme le plus précieux des joyaux.
C'était lui encore qui, dans les jours de so-
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lennités chrétiennes, convoquait sa tribu d'Israël et présidait à la fête du Très-Haut... Étranges réunions, tenues dans quelques granges isolées, souvent aussi dans la clairière, au plus impénétrable de la forêt. On assemblait trois pierres, et sur l'autel informe on plaçait une hostie, — non pas de celles où s'était incarné le Diable, sous l'incantation sacrilège du concordataire,— mais le corps et le sang véritables du seul vrai Dieu. Puis, la messe commençait; messe bizarre, en vérité, dont Tofficiant ne pouvait célébrer le mystère, puisqu'il n'était pas prêtre; messe qu'il récitait humblement, l'humble laïque. Tout à coup, sa voix résonnait dans le vaste silence du bois : stridente, impérieuse, elle lançait l'anathème : « Malheur à toi, Achab ; à toi, Néron, malheur; malheur à toi, Napoléon!,. » A genoux dans la bruyère, égrenant son chapelet, le paysan écoutait avec épouvante: « Malheur ! » psalmodiaient ses lèvres dans un sourd murmure. « Malheur ! » répercutait l'écho du bois profond... Et souvent, aussi,
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LA MESS K sors BOIS
passant sur la forêt, le vent de bise jetait sa plainte douloureuse, — semblant unir la grande voix de Dieu à ces clameurs de malédiction poussées par les hommes.
Telle était, en i8j3, cette Petite-Eglise à\x Bas-Maine, « secte de fanatiques de la pire espèce », écrivait le duc de Rovigo, ennemie du Dieu de l'Empereur et m.ême de cet autre Dieu, TEmpereur...
Mais le commissaire général, Rolland de Bussy, allait prestement la convertir.