‹ Épisodes de l'histoire de la contre-révolutionChapitre 4 sur 60 · UN CANTON DE L'EMPIRE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

UN CANTON DE L'EMPIRE FRANÇAIS

vraiment superbe, d'une horreur vierge encore et ignorée.

En 1812, on eût vainement cherché dans les cent trente départements de la « France continentale », des maremmes du Tibre aux polders du Zuiderzée, un canton plus abandonné et plus solitaire. Deux chemins de petite voirie mettaient seuls le bourg de Sillé en communication avec le reste de l'Empire : l'un, s'élevant vers le nord, rejoignait la route de Paris à Brest; l'autre descendait par le sud-est jusqu'à la ville du Mans. Quant aux diverses communes éparses dans le canton, villages perdus dans la lande, hameaux égarés dans les bois, on n'y pouvait parvenir que par des chemins de traverse. Et quels chemins ! D'immondes fondrières bossuées et raboteuses, où le cheval fendait la boue jusqu'au poitrail, que la charrette deVait labourer jusqu'au moyeu. En novembre, la traverse devenait un marécage où croupissait la pluie d'automne; en

janvier, elle disparaissait, comblée par la neige hivernale. A droite comme à gauche de ces ravines, des haies surplombaient, impénétrables, où le saule, Taune et le hêtre poussaient leurs rameaux parmi les épines et les- ronces. Et derrière ces clôtures, des bordages, champs pierreux tachetés de sarrasin et d'avoine; mais le plus souvent, la jachère. En outre, sur les renflements du sol, ondoyaient de vastes forêts; elles descendaient le long des pentes et débordaient jusque dans la plaine : les deux tiers du pays étaient alors tout noirs de bois.

Contrée sauvage où plus sauvage encore vivait l'homme.

L'homme qui vivait dans ces lieux était une créature vraiment étrange. Un document contemporain nous a transmis de lui ce curieux portrait : « Solitaire, ignorant et pauvre, enfermé dans son champ comme dans une retraite qu'il voudrait rendre impénétrable, l'habitant de ces campagnes contracte dans cette manière de vivre des mœurs insociables, Tha-

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bitude de la méfiance, de l'égoïsmc et une insurmontable opiniâtreté... Il ne voyage point, il n'est point visité; il recule devant une idée nouvelle, une nouvelle habitude, aussi bien que devant une figure inconnue... Une mélancolie sombre, que rien ne distrait, porte ses passions et ses chagrins au plus haut degré d'exakation... Et pourtant il n'est pas méchant. »

Non, il n'était pas méchant, le paysan du Bas-Maine, malgré sa figure sournoise, sa parole emmiellée, son accent traînard, sa réputation de fourberie, et la puanteur de fausseté s'exhalant de son être. Mais la misère le dégradait : il crevait la faim. A peine vêtu d'une souquenille en loques, dès l'aube, il devait bêcher, pieds nus, sa clostrie empierrée, et, le soir, de retour au logis, ne trouvait pour nourriture qu'un peu de piquette, de graisse et de pain. Autour de son feu de brousses, jamais de viande, jamais de vin, jamais de rires... Et si rude labeur, pour un autre! Pour

un autre, la semaille et la moisson, pour un autre, la plupart des maigres gerbes toutes germées et grandies sous ses sueurs,... pour le « maître », un monsieur de la ville acquéreur éhonté de biens nationaux, notaire, avocat ou médecin, — le « bourgeois » plus mauvais déjà pour le paysan que le noble lui-même... Ah! pauvre hère, que la vie lui semblait dure, sauf aux jours d'assemblée ou de fête patronale. Mais, ces jours-là, oubli de tous les maux! Notre Mainiau se carrait, superbe, dans sa veste de drap aux parements de velours, dans ses guêtres de cuir, sous son chapeau à larges bords; et, près de lui, trottinait la ménagère, une maigrelette à la coiffe blanche, aux souliers plats, au tablier écarlate. D'abord, on se rendait à Téglise. Ne fallait-il pas chanter les louanges de ce Dieu si bon qui les avait créés, eux chétifs? Avec quelle ferveur on invoquait le saint, patron du village, si puissant pour donner toutes les joies en Paradis! La messe finie, Thomme courait au

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cabaret. De sa poche, il tirait le boursicot gonflé d'épargne : alors bombance, alors saoûlerie. Comme il se gorgeait de la bonne « pâtée » de veau et de cochonnaille! comme il buvait le cidre! comme il sifflait l'eau-de-vie! comme il roulait, inerte, sous la table! — Et tu faisais bien, pauvre créature, si vraiment, grâce à rivresse, devenue brute, tu pouvais pour une heure oublier que tu étais homme!... Mais bientôt une bataille s'engageait, furibonde. « Garde à toi! » lors, le bâton ou le sabot frappait quelque rival qui ripostait à coups de tête; le sang coulait : quelle fête! Et nulle crainte, en pareille liesse, d'être dérangé par le gendarme : on n'en eût pas découvert deux brigades dans l'arrondissement entier; l'Espagne et la Russie avaient engouffré toute l'engeance. A la nuit, la ménagère venait ramasser son homme bosselé et sanglant. La bourse était vide et Tivresse dissipée. Mornes et soucieux, on rentrait au logis... Qu'aurait-on à manger demain.?

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Non, il n'était pas méchant, ce mélancolique, cet ivrogne, ce brutal : mais, plus encore que la misère, l'ignorance lui donnait ses vices. « Trop souvent, écrivait le préfet de la Sarthe, je ne sais qui prendre pour maires. Il est si rare dans ces campagnes de trouver un homme sachant lire. » Effroyable parole!... Mais, pourquoi ce préfet n'ajoutait-il pas que de Sillé à Mayenne vainement on eût cherché dans les villages une école et un instituteur? Seul, le curé daignait enseigner Talphabet à ceux-là qu'il destinait aux honneurs du lutrin... Aussi les vierges guérisseuses de gale ou d'écrouelles, et les grands saints, effroi de la grêle ou de la clavelée, foisonnaient-ils par le pays. Et les fontaines miraculeuses où les mères trempaient les petits enfants! Et les sources jaillies sous les pieds de « la bonne dame •») ! — panacées de tous les maux, qui donnaient des yeux aux aveugles, rendaient leurs bras aux paralytiques, ramenaient l'amante près de l'amant, faisaient ouvrir les succès-

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sions et accéléraient les héritages!... « Chaque année, nous apprend un pieux auteur contemporain, des paroisses entières désertent leurs travaux et leurs maisons pour courir vers ces eaux salutaires, ad salutares imdas, tant est grande la foi de nos campagnes!... » Pauvre Jacques du Bas-Maine, en son cœur un si curieux amour de la vie, une si étrange horreur de la mort! Pareil à son voisin, Yves de la Bretagne, comme il sentait claquer ses dents lorsque, sous un ciel sans nuages, frissonnait le chêne; — car, nul ne Tignore, quand frissonne ainsi le chêne, un trépassé le frôle!... Et le soir, quelle terreur, quand, sur la lisière du bois profond, au loin il entendait pleurer le cor et se lamenter la grolle : — c'est que là-bas, là-bas, au plus mystérieux de la forêt, le diable, courbant la futaie comme de l'herbe, chassait la laitice, la laitice au pelage blanc et aux gros yeux rouges. Ah ! sainte Marie, si les créatures d'enfer venaient à surgir tout à coup !... Et l'homme fuyait... — Pourquoi donc fu3'ais-

tu, misérable, et quel charme avait pour toi la vie, ô serf de la faim ?

Et celui-là, pourtant, c'était un heureux, lui qui, du moins, possédait la cabane de pierres sèches et la toiture de chaume. Mais beaucoup n'avaient même pas cet abri.

Au milieu de la brande, parmi les genêts du hallier, se rencontraient alors de nombreuses huttes, informes tanières gâchées de terre et de feuilles : la loge. Là, grouillaient sur une paille immonde des hommes et des femmes, dans toute la promiscuité du vice, dans toute la bestialité du crime. Jamais le curé, le maire, le percepteur, le gendarme luimême ne s'aventuraient parmi eux. Aussi, point de famille pour ces gens-là; de pays, moins encore. Le mâle s'accouplait au gré de son rut; la femelle mettait bas sa ventrée sans en connaître le père. Si l'un d'eux mourait, vite on le fouissait sur place. Ne possédant même pas le sol sur lequel posait leur gîte, braconniers ou maraudeurs, ils prenaient pour do-

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