LE BRIGAND GUITTET DIT CAPITAINE SANS-FAÇON
Quand on descend, par un clair jour d'été, Tescarpement ardu que noircissent les bois de la Charnie, on aperçoit à gauche, vers le couchant, quelques toitures pailletées de soleil : c'est la paroisse de Torcéqui se blottit, chétive, sous la grande ombre de la forêt.
Une soixantaine de maisons forment ce hameau à l'aspect misérable, à la laideur vulgaire. Au centre du village se soulève péniblement une église, édifice lourdaud qu'on a revêtu
d'une carapace d'ardoises, comme pour protéger son Dieu contre la furie des vents de l'Ouest; et, tout à côté, se dresse une halle dont le vaste faîtage la domine. Image trop parlante des temps nouveaux, la maison des vendeurs se tient debout, plus fière que le temple, et le travail monte plus haut que la prière.
D'un accès difficile, même encore aujourd'hui, le hameau de Torcé était, jadis, un des recoins les plus abandonnés du Bas-Maine.
Un seul chemin creux y menait, ornière immonde serpentant sur les racines de la Gharnie, montant et descendant, se bossuant et se tordant, d'où jaillissaient les sources et qu'emplissait une fange verdâtre. A gauche de cette fondrière, la forêt surplombait, noire et profonde; à droite, s'allongeait et s'allongeait la haie frissonnante de coudriers ou de saules. Çà et là, derrière la haie, entre les rameaux des émousses, on pouvait apercevoir quelque enclos silencieux : un pré planté de pommiers
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noueux, habillé de gui ou de mousse; et plus loin, faisant tache sur le vert de l'herbage, une maisonnette grise, basse, sans étage : le logis du closier.
Trois cents habitants au plus constituaient alors tout le petit peuple de Torcé : bûcherons ou laboureurs, rudes manieurs de la cognée ou du hoyau, besognant sans merci, de Taube à la nuit, et de qui la misère disait assez l'ignorance, En ces temps du premier Empire, dans le village entier, on n'eût pas découvert un homme sachant signer son nom... Misérables paysans qui, toujours sous l'étreinte de la grande faim du corps, ne soupçonnaient même pas ce qu'est la grande faim de l'âme.
Ce jour-là, dimanche 7 mars 181 3, l'église de Torcé, la bâtisse balourde à carapace d'ardoises, regorgeait de fidèles marmottant leurs chapelets ou braillant les louanges de rÉternel. A l'autel, le curé célébrait la messe: une messe de carême, en ornements violets.
Après Tévangile, il retira sa chasuble et monta en chaire pour faire lecture d'un mandement épiscopal.
Un superbe morceau, la prose de M. Pidoll, rédigé dans le bel art de la rhétorique sacrée, et rappelant les accents sublimes d'un cardinal Maury ou d'un M. de Pradt, ces lions du mandement et ces aigles de la pastorale!
Tout d'abord, Michel-Joseph s'occupait du salut de l'âme comme de la santé du corps de ses chères brebis, démontrait l'hygiène de Tabstinence et l'insalubrité de la viande au temps du renouveau. Puis, son éloquence croissant avec le nombre de ses phrases, M. de Pidoll exaltait le nom de l'Empereur et Roi... Napoléon allait partir pour la guerre. Pareil à l'archange, il venait de tirer l'épée flambo3'ante ; bientôt les Puissances des ténèbres, ses ennemis, devaient être plongées dans Tabîme...
Passant ensuite du dithyrambe à l'exécration, M. de Pidoll lançait sa péroraison contre les violateurs des préceptes de l'apôtre saint
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