‹ Épisodes de l'histoire de la contre-révolutionChapitre 43 sur 60 · UN SECTAIRE DE LA PETITE-EGLISK · texte numérisé non relu

UN SECTAIRE DE LA PETITE-EGLISK

2l8 LIVRE QUATRIÈME

Paul. Il détestait ceux qui, « rebelles aux Puissances supérieures, refusent Timpôt à qui l'on doit l'impôt, le sang. à qui Ton doit le sang, la crainte à qui l'on doit la crainte, l'honneur à qui l'on doit l'honneur ». Malheur donc aux sectaires de la Petite-Église ! pour eux l'heure du châtiment était proche, car « le Prince ne porte pas l'épée en vain ».

Sa lecture terminée, le curé, sans ajouter un mot de commentaire, revint à l'autel et reprit le divin sacrifice. Après VAgnus Dei, les deux chantres, huches sur les tabourets du lutrin, entonnèrent le Domine salvum ; et, par trois fois, Mainiaux et Mainiottes, répétant l'antienne, hurlèrent vers Dieu pour qu'il conservât leur Empereur... Bonnes gens, savaient-ils vraiment ce qu'ils demandaient ?

Aussitôt, la foule quitta l'église, et chacun courut à ses plaisirs. Les uns s'entassèrent dans les cabarets pour se gorger de « pâtée », boire le cidre à tire-larigot et chanter la romance, romance tout autre que Fleuve du Tage. Des

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groupes se formèrent sous la vieille halle, prêts à lancer la boule et à faire sauter le cochonnet. Ceux-là enfin, garçons et garçonnes, sortant du village, s'allongèrent dans les fossés, sous l'alcôve de la haie bourgeonnante, échangeant le baiser comme ont coutume de faire le promis et la promise.

A la porte de la mairie, beaucoup s'étaient assemblés.

Sur les murs de la maison commune s'étalait une large affiche blanche, — une affiche surmontée de l'aigle impériale brandissant la foudre... Une bien belle vignette! et le paysan au large chapeau, sa ménagère à la coiffe blanche, regardaient, ébahis. Oui, mais Jacques ou Claude, Claudie ou Jacqueline, nul ne pouvait déchiffrer. De la moulée, quoi ! Et chacun de donner sa langue au chien...

Tout à coup, un roulement de tambour se fit entendre : les buveurs se ruèrent hors des cabarets et les joueurs abandonnèrent leurs boules. Devant le porche de l'église, le crieur

municipal, cambrant sa taille, le tricorne sur la tête, lisait la teneur de l'affiche....

Oh ! grosse nouvelle ! Le préfet de la Mayenne, baron Harmand, chevalier de Tordre de la Réunion et l'un des membres de la Légion d^honneur, s'adressait à ses administrés et leur faisait d'alléchantes propositions :

Cinq cents francs de récompense à qui fournirait des renseignements sur la personne du nommé Guittet fils, dit capitaine Sans-Façon ;

Deux mille francs à qui voudrait livrer le dangereux brigand.

La lecture terminée, le crieur alla tambouriner plus loin. Lors chacun de retourner à ses affaires, qui à sa bouteille et qui à sa gothon; mais nul n'avait plus le cœur à la besogne. Derechef, hommes et femmes s'attroupèrent et les propos marchèrent leur train.

Au cabaret situé devant l'église, vers le tournant du chemin, on jasait fort.

« Ah! ah! Guittet! failli Chouan! Sans-

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Façon de malheur! c'est donc toi, l'ami, qui t'amuses à si bien incaguer le gendarme? La bonne aventure! »

Et l'on riait à pleine gorge. Mais, tout en se gaussant, on discutait, on disputait. Gros- Pierre disait la louange du Guittet; Gros-Jean lui chantait poui'Ues :

« Un Chouan, le closier du bordage de l'Aigné? Un abatteur de Bleus, Guittet? ce grand innocent qui ferme les yeux quand on lui montre un sabre et se trouve mal au contact d'un fusil !... »

Mais d'autres :

« Bah! bah! un innocent? Demandez aux anciens. Il a chouanné aussi aux temps jadis, lors de la grande guerre, et il en a descendu de ces Bleus!

— Des menteries!... Lui, manier une carabine ? un homme plus iaible qu'une femmelette ! m mangeur de salade! un buveur d'eau claire!...

— Et qui, pour dessert, mâche les balles de son fusil!

— Un homme qui prétend que le sang répandu, même celui de l'animal, lait horreur au bon Dieu...

— ■ Excepté, paraît-il, celui de gendarme 1

— Jamais au cabaret, le Guittetl

— Et jamais à l'église !

— Un franc cœur!

— Un farceur !

— • Un vrai saint du Paradis!

— Un bon fagot d'enfer!... »

Un petit vieux aux cheveux grisons se leva, et lançant un coup de poing sur la table :

— Oui-dà, le préfet a du flair, les gars! Sans-Façon et Guittet, c'est tout un... Ne m'interrompez pas! Rappelez-vous le jour du dernier tirage au sort. Nous, les pères des conscrits, nous avions la rage au cœur et la larme dans l'œil. Guittet s'en vint chez moi et me dit : « Ton fils a tiré un numéro de malheur; il ne faut point qu'il parte. Commandelui sur l'heure de quitter le village et de prendre le bois. Qu'il coure à la forêt de Sillé; d'au-

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très, là-bas, l'attendent, qui lui feront fête. Obéis! Si tu refuses, tu perds ton âme et tu damnes la sienne! »

— Oui, oui, clamèrent plusieurs voix, tout cela est vrai : il nous en a dit autant. Beaucoup de pères l'ont cru, dont les fils se sont enfuis. Guittet les embauchait : c'est bien lui le Sans-Façon !

Le petit vieux reprit :

« Oh! il en sait long, allez!... Rappelez-vous également ce jour où Ton sonna la cloche, où Ton chanta le Te Deum, où l'on tira des pétards en l'honneur de la victoire de Moscou. Un beau jour d'octobre, au soleil clair et chaud! Je rencontrai le Guittet : il allaitbesogner aux champs, lui, tandis que nous ribotions, nous autres. Le closier m'arrêta, et alors, allongeant son bras vers le levant : « En ce moment, me dit-il, l'Homme exulte dans l'orgueil de son cœur; il dit à l'Éternel : Je suis pareil à toi... Mais déjà l'Éternel amasse les nuées, les grandes nuées lourdes et noires de neige. Encore un

peu de temps, et tous les enfants de la France seront livrés en festin aux loups et aux vautours. Encore un peu de temps, et dans tout palais comme dans toute chaumière, retentira un vaste sanglot. Tous, oui, tous périront : lui seul ne périra pas... Car il faut qu'il vive. Il faut que de nouveau le sang coule à flots. Il faut que le sang crie et crie vers l'Éternel. Il faut que la France expie!... Ainsi l'a décidé la colère de mon Dieu! »

Le vieux qui parlait se tut, et un grand silence se fît autour de la table. Soudain, un des buveurs allongea le doigt et, d'une voix pleine de surprise :

« Eh! mais, c'est Jardin! » s'écria-t-il.

Un homme venait d'entrer ; un paysan de haute taille, entièrement vêtu de noir. Il était allé s'asseoir à une table isolée, dans un coin de la salle, et là, solitaire, buvait à larges lippées.

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Les gars le regardaient, se poussant du coude et chuchotant à voix basse :

« Oui, oui, c'est Jardin! Jardin, le tailleur! Un saint, pourtant, parmi ces gens de la Petite-Eglise — Tami de Guittet... Tiens! tiens!... au cabaret, l'apôtre, et un dimanche!... On se dérange donc?... Jarniguc, quelle soif!... Hé ! Jardin, viens donc trinquer avec nous ! »

Mais , impassible , sourd aux brocards , l'homme ne répondait rien. Et il buvait, il buvait.

Les drôles disaient vrai.

Jardin, le tailleur, était l'intime ami du closier Guittet. Sectaire convaincu de la Petite- Église, il s'était acquis, parmi les fidèles, un saint renom de pieuse austérité. De quelle rancœur il détestait et le Bleu, et le gendarme, et le prêtre concordataire! Au seul nom de Napoléon, son œil s'allumait du feu de la haine.

Napoléon, d'ailleurs, avait fort malmené le pauvre homme.

Jadis, conscrit de la classe de 1804, Jardin, pour sauver son âme, avait fui vers la montagne. Mais le gendarme, lui faisant rude chasse, l'avait rabattu, traqué, forcé; puis, de brigade en brigade, on Pavait poussé par la <( correspondance » jusque dans la ville d'Auray. Une gabarre de l'État Ty attendait, lui et beaucoup d'autres, et avait transporté tout le ramas à Belle-Isle-en-Mer...

Belle-Isle était, en ces jours-là, un des bagnes militaires où Ton entassait, dans une étrange promiscuité, le déserteur, même le simple réfractaire, avec tous les condamnés des conseils de guerre. Là, le misérable insoumis faisait connaissance du « fricoteur », du « rouflier », du « soudrille », du « mange-grenouille » et autres résidus de la Gloire. Une chiourme immonde, ce Belle-Isle; une sentine de corruption; un foyer de pourriture morale où, nuit et jour, le blasphème du prisonnier et le juron du surveillant s'unissaient à là voix sinistre de la rafale et à l'éternelle plainte de la vague dé-

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ferlante. Vêtu, hiver comme été, d'une méchante veste de laine grise, au pain et à l'eau, parfois ferré à la cadène et traînant le boulet, le disciplinaire devait, sous la canne du terrible commandant Olivier, souvent sous la pointe de son sabre, apprendre à aimer l'Empereur...

Et Jardin avait ainsi appris à aimer l'Empereur...

Alors, la tendresse une fois entrée dans son cœur, on avait dépêché ce repenti vers son régiment, et, pendant nombre d'années, il avait couru à travers l'Europe, — comme tant d'autres livrant batailles, comme tant d'autres gagnant victoires.

Vers 1812, Jardin était enfin revenu au pays; mais tel on l'avait connu, naguère, tel on Tavait revu : morose, solitaire, traînant avec lui une grande mélancolie et une grande désespérance. On aimait peu, bien qu'on respectât fort ce taciturne. D'ailleurs, un sombre fanatique. Quelques mois auparavant, ce sectaire avait fait scandale; il avait écarté brutalement un prêtre

apportant le viatique à un mourant : « Va-t-en! va-t-en ! l'homme qui trépasse appartient à mon Église, tu ne lui feras pas manger ton hostie faite de la chair du diable ! » Mauvaise action, sans doute, car depuis lors le malheur s'acharnait sur Jardin. Toujours la grêle tombait dans son champ ; la gelée brûlait toujours son verger. Aussi, quand on le voyait sortir de son pauvre gîte, sa haute échine ployée en deux, sa tête penchée vers la terre, chacun disait : « Sainte Vierge! de quel poids pèse lourdement sur lui cette âme qu'il a fait damner! »

Et cet homme buvait, buvait. Bouteilles, pichets, carafons se succédaient devant lui; après le cidre, le vin; après le vin, l'eau-devie. Il poussa un gros soupir et sa tête tomba sur le rebord de la table.

Le petit vieux, conteur de sornettes, s'approcha, et, touchant Jardin à l'épaule :

« Le closier Guittet est-il en ce moment à l'Aigné? »

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Jardin releva le front :

« Oui », bégaya-t-il.

Mais soudain, avec brutalité : « Est-ce que je sais, moi? Dieu m'a-t-il fait le gardien de cet homme? »

Sans prêter attention à si étrange accueil, le petit vieux reprit :

« Cours à l'Aigné, Jardin, cours vite!.,. La tête du closier est à prix : deux mille francs,, un beau denier! »

Puis, baissant la voix :

« J'ai peur... tous les gens ne sont pas sûrs,, ici... »

Jardin redressa brusquement sa taille et regarda bien en face le donneur d'avis.

Enfin, il se leva et sortit.

Longtemps, les joyeux buveurs, massés derrière les rideaux rouges du cabaret le suivirent des yeux. Il marchait très vite et s-arrêtait brusquement, reprenait sa course, trébuchait aux cailloux du chemin et s'arrêtait encore. Parfois, il passait une main sur son front comme

pour en essuyer la sueur, ou levait les bras vers le ciel avec de grands gestes...

Eh bien, oui! Jardin, le saint homme de la Petite-Eglise^ était indécemment ivre.

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