RAISONNEURS CLABAUDEURS ET FRICOTEURS
« Eh bien, disait le commissaire Rolland au général baron Henr}^, le brigandage est terminé; nous le tenons enfin ce mystérieux Sans- Facon! »
Oui, sans doute, on le tenait enfin ce mystérieux Sans-Façon; mais le brigandage était-il vraiment terminé?... — Non, certes, non, de par tous les diables! affirmait le général baron Henry. Son ministre lui avait dit : Exterminez-moi tous ces Chouans... et il les voulait exterminer, tous ces Chouans! Seulement, où les trouver?... Oh! c'était là son affaire... c'était là son secret : un secret de guerre.
ibS LIVRE QUATRIÈME
La bourgade de Sillé regorgeait maintenant de troupes : gendarmes au chapeau en bataille et à la culûLte chamois; chasseurs à cheval au dolman vert et au kolback d'ourson; fantassins de la ligne à la longue capote retroussée sur la guêtre blanche; soldats d'infanterie légère à l'habit bleu relevé de jonquille. Les garnisons de la Touraine, de l'Orléanais et de la Normandie; le 26° chasseurs à cheval, le 86®, le 121^, le i3i^ d'infanterie de bataille et le 5^ d'infanterie légère avaient fourni des soldats, et quels soldats! — tous hommes d'élite, tous voltigeurs.
Donc, en outre des deux gendarmes chez lui logés depuis six semaines, l'habitant de Sillé-le-Guillaume hébergeait maintenant le militaire français par demi-douzaine. Et toujours à ces affamés, soupe et rata; à ces altérés, cidre, vin, eau-de-vie, — le tout gratis et pour la plus grande gloire de l'Empereur.
Les grognements du bourgeois devenaient des lamentations.
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Ces voltigeurs se montraient moins loustics e;.core que les gendarmes. Le jour où le fantassin était arrivé à Sillé, marchant au bruit du tambour, au grincement du fifre, au son du cornet, un propos de stupeur était sorti de toute bouche : « Ça, des voltigeurs!.., » Étranges voltigeurs, en effet : des garçons de dixhuit ans, imberbes, malingres, chétifs, se traînant de fatigue, ploj'ant sous le sac, courbés par le fusil : les misérables recrues de la grande dernière levée.
Le soir, après la soupe, pas de gais propos, pas de chansons grivoises, pas de récits de bataille, pas de jeu de drogues, pas de couplets en l'honneur de « la boiteuse «. Ah! les drôles de voltigeurs! Mais une saoulerie sombre, des blasphèmes de rage, des lamentations et des larmes. « Quoi! on était infirme, pieds plats, I phtisique... On avait déjà des frères sous les drapeaux et TAutre vous avait pris tout de même... Il vous envoyait en Allemagne, batailler là-bas contre le Prussien dont les uhlans
lardaient les blessés, contre le Cosaque friand de chair humaine... Et pas d'armes!... Depuis un mois, rien que des bat ns pour apprendre Fexercice. Le jour du départ, pour la première fois, on leur avait donné des fusils... Quels fusils!... Celui de Chauvin crachait la poudre en plein visage; celui de Dumanet était un espagnol trop étroit pour recevoir la balle!... La peste du Nicolas! » — « Quel Nicolas, demandait le bourgeois; est-ce le Tondu, le petit Caporal?.. » Et le conscrit, jurant comme un vétéran : « Nicolas! le fils de la mère la Joie, le Bonaparte. »
« Une, deux... une, deux... halte!... » Sur la place des Minimes et dans les prairies au bas de la ville : « Une, deux! » et « Une, deux! » encore... Bourgeois et paysans accouraient; on faisait cercle.
Un gai et désopilant spectacle, bien plus joyeux qu'une parade de la foire! Les voltigeurs, en veste et en bonnet de police, étaient initiés à tous les mystères de la charge en
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douze temps. Devant eux, le sergent instructeur : un vieux brisquard à la trogne enluminée par le schnik, une « pratique »; un peu plus loin, le capitaine appuyé sur sa canne : lace rougeaude bourgeonnant sous des cheveux gris, — le résidu du régiment, le raté de l'épée, haineux à la création entière ; une bonne brute.
« Une, deux!... Toi, le Flamand, tu ne veux, pas apprendre... Tiens !... » — et en plein visage du Flamand, une. bourrade de coups de poing...
t Une, deux !... Ah ça! l'Italien, est-ce que tu ne comprends pas le français ?... » — et dans le ventre de Tltalien, la botte de Tinstructeur...
« Une, deux!... Ah! Breton, tête de bois, voilà qui va te l'ouvrir!... » — et sur la tête de bois, le sabre du capitaine s'abaissait et se relevait sanglant...
Chacun regardait : les vieilles se signaient avec épouvante; les gars, mis en franche gaieté, poussaient un formidable rire... Va! ton rire était criminel, paysan du Bas-Maine, car ces
enfants aux yeux gonflés de larmes, à la joue moite du baiser maternel, c'était le dernier sang donné par ton pays épuisé et pantelant, — la dernière chaif offerte aux déchirures de la mitraille, — l'holocauste suprême que voulait encore dévorer la Gloire... Et ils allaient être, ceux-là, les premiers d'entre nos grands vaincus, fils de la France, dont les cadavres sont épandusaujourd'hui des plaines de Leipzig aux coteaux du Mans, — semence déposée de la haine, et d'où sortiront bien quelque jour des vengeurs !
Toujours en mouvement, le général Henry faisait montre de beau zèle : il étudiait les lieux et préparait son plan ; mais nul n'était encore initié à son secret de guerre. Pour l'instant, Henry continuait les errements du colonel Cavalier : stratégie divergente, seize colonnes I mobiles lancées dans tous les sens, et en avant | »le voltigeur! Le voltigeur, .de l'aube au crépuscule, courait donc le pays, s'enfonçait dans