RAISONNEURS CLABAUDEURS ET FRICOTEURS
le chemin creux, battait la lande ou le taillis, et fouillait les villages. Chaque jour, même résultat : rien et rien encore. Brigands absolument introuvables; mais, à l'appel du soir, un fantassin sur dix avait disparu : déserteur.
Toutefois, si le voltigeur ne découvrait pas le Chouan, en revanche il rencontrait fréquemment le gendarme, et ces rencontres donnaient lieu à des scènes étranges.
Un jour, sur la nouvelle route du Mans à Laval, près de Saint-Denis-d'Orques, une colonne de fantassins vint se heurter à une escouade de gendarmes. C'était un détachement conduisant à Belle-Isle-en-Mer un convoi de prisonniers. Ils étaient là, ferrés à la chaîne, quelques dizaines de condamnés, réfractaires ou déserteurs, se traînant avec peine, tombant à terre de fatigue et remis debout à coups de botte et de baïonnette... Une clameur retentit dans l'air : le soldat huait le gendarme. « A bas la cagne ! » alors du poing, du coude, du pied, Chauvin se mit à heurter
le « pousse-cul ». L'officier qui commandait les voltigeurs laissait faire et riait sous sa moustache; mais le li.eutenant de gendarmerie hurlait de fureur. « Au large, ou j'ordonne le leu ! » criait-il. Et voilà qu'au plus fort de la bagarre, ceux des prisonniers qui avaient les mains libres prennent leur élan, renversent leurs gardiens et se répandent dans la campagne.
L'officier riait toujours... .Une semaine plus tard, tout un convoi de ces voltigeurs prenait à son tour le chemin de Belle-Isle-en-Mer.
« Mauvais soldats, raisonneurs clabaudeurs, fricoteurs, indisciplinés ! » se disait le général Henry, qui, dans ses dépêches, traduisait sa pensée en beau style administratif. Ses lettres au ministre de la Guerre étaient navrantes; mais plus navrantes encore les réponses du ministre. « Comment ! les Chouans n'étaient pas exterminés ? Quinze jours auraient dû suffire à cette besogne!... L'Empereur et Roi allait partir pour l'Allemagne, il avait besoin de toutes ses troupes. Cinq régiments se trouvaient
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maintenant sans voltigeurs, cinq régiments devenus presque inutiles pour la guerre... » — et le ministre enjoignait au général de diriger au plus vite son infanterie sur Mayence.
Le courrier apportait encore au baron Henry d'autres sujets de tristesse. De là-bas, dans le cher domaine d'Evry, on l'appelait à sanglots désespérés : madame Henry se mourait. « Elle n'a plus que bien peu de jours à vivre, écrivaient les médecins, venez vite. » Oh ! mon Dieu !... ne pouvoir même pas déposer sur le front de la pauvre femme le baiser d'adieu suprême ! Alors, le cœur gros de larmes, la main tremblante, le baron Henry écrivait de suppliantes dépêches au duc de Feltre. « Accordezmoi quinze jours de congé, monseigneur ? — Non, général. — Huit jours ? — Non, non. — Quarante-huit heures ? — Pensez donc aux Chouans ! »
Il pensait pourtant beaucoup aux Chouans, l'infortuné. Mais dans quel trou se terraientils, ces misérables?... Depuis Theureuse cap-
ture de Sans-Façon, ils avaient disparu. Plus de capitaine au manteau vert et de bandits aux masques de .suie ; plus de gars mainiaux. Le bois et la lande semblaient vides aujourd'hui. En revanche, dans les prisons, quel encombrement d'hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, de prêtres et de laïques ! Tous les fanatiques de la Petite-Eglise s'y trouvaient entassés. Le château de Sillé était comble; combles les maisons d'arrêt du Mans et de Laval ; on avait dû évacuer sur Paris le trop plein de ces geôles... Le commissaire Rolland disait donc vrai : le brigandage était terminé, — terminé, hélas! sans batailles?... Non!... Il ne serait pas dit qu'on aurait dérangé pour rien un général colonelmajor dans la Garde Impériale et qu'un petit policier pourrait se proclamer vainqueur à lui seul des ennemis de l'Empereur et Roi!... D'ailleurs, le général tenait enfin son plan, un plan stratégique : quelque chose d'énorme. Deux fois par jour, de nombreuses estafettes
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emportaient du quartier général de larges plis cachetés à Tadresse de chacun des maires des 228 communes situées entre la Sarthe et la Mayenne. Oui, tout l'annonçait, le général allait faire grand. Avant peu, il rentrerait à Paris en triomphateur, et alors l'Empereur, en lui pinçant Toreille, daignerait dire: « Henry, je suis content de toi I »