CHAPITRE V
Fns'ûlQr Sans-Façon ! Certes, la chose était facile et pouvait être dépêchée prestement : une commission militaire siégeait au Mans depuis trois semaines.
En quittant Paris, le général Henry avait reçu pleins pouvoirs pour organiser à sa guise une cour martiale. Or, le général n'avait pas hésité dans son choix ; gendarme, il avait composé son tribunal d'officiers de gendarmerie. Même, il venait d'appeler près de lui un homme quMl tenait en haute estime, le capitaine Du val.
C'était, celui-là aussi, un gendarme, fort jeune encore, mais ayant acquis déjà belle renommée dans les bureaux du ministère de
la Guerre : rusé comme un limier de police, employé surtout à la chasse du réfractaire, sacham le flairer à distance, le lever, le rabattre, le traquer et le saisir; en outre, éloquent comme un homme de robe, portant la parole aux conseils de guerre, maniant l'exorde et la péroraison, lançant de merveilleuses prosopopces, et toujours assez heureux pour faire condamner son homme. « Un garçon d'esprit, ce Duval ! » disait le général Henry, — et il Tadm-irait fort.
Grâce à un si précieux auxiliaire, la commission militaire du Mans n'avait pomt chômé un seul instant. En vingt et un jours, elle avait prononcé cinquante-trois jugements, dont neuf condamnations à mort.
Le 29 mars, Guittet comparut à son tour.
Le général Henry présidait en personne, et le capitaine Duval occupait le siège du ministère public. D'ailleurs, un huis clos des plus stricts et pas d'avocat pour l'accusé.
Le procès n'offrit aucun intérêt : Guittet
n'essaya même pas de se défendre. Accablé sans doute par les charges écrasantes accumulées sur lui, il affecta de garder un silence farouche. A toutes les demandes du président, il ne voulut répondre que par monosyllabes.
« Vous vous nommez Jean Guittet, dit Guittet fils ?
— Oui.
— Vous avez pris part aux actes de brigandage qui désolèrent l'Ouest de la France, en
— Oui.
— Le gouvernement impérial a toujours rencontré en vous un adversaire, un perturbateur de la paix publique.
— Oui.
— Vous êtes affilié depuis plusieurs années à la secte connue sous le nom de Petite- Église.
— Oui.
— Arrivons au fait. En septembre 1812, alors que la France entière tressaille de joie à la nouvelle de l'immortelle victoire de la
Moskowa, VOUS refusez de prendre part à l'allégresse nationale.
— Oui.
— Vous parcourez les campagnes et vous épouvantez les pa3^sans par vos prédications sinistres.
— Oui.
— Au moment où arrive la nouvelle de la glorieuse retraite opérée par la Grande-Armée, vous tenez des discours infâmes, vous osez annoncer la mort de l'Empereur et Roi.
— Oui.
— Vous cherchez à pervertir la fidélité des bons Français; vous embauchez quelques misérables et tentez de rallumer la guerre civile.
— Oui.
— Depuis trois mois, vous êtes le chef et le conseiller des brigands.
— Oui.
— Et, pour vous dérober à toute responsabilité, vous commettez vos assassinats sous le sobriquet de Sans-Façon.
— Non ! «
« Non... » ce n'était point là une réponse, moins encore une raison probante. Mais on ne put tirer autre chose de cet entêté...
Au reste, grâce à l'instruction de l'affaire si habilement conduite par Rolland de Bussy, la commission militaire ne pouvait avoir de doutes : Jean Guittet, dit Guittet fils, était bien le terrible Sans-Façon. Lui-même, d'ailleurs, l'avouait implicitement en se proclamant avec orgueil « le conseiller et le chef des brigands ».
De nombreux témoins à charge défilèrent devant la barre. Les prêtres de la Petite- Eglise furent pour une heure tirés de leurs geôles et vinrent dire « la vérité, rien que la vérité ». Tous, ils montrèrent une lâcheté vraiment écœurante. Eux, si audacieux dans leurs conciliabules, loin de Tœil de la police, frissonnaient d'épouvante sous le regard de ces gendarmes, leurs juges. Leurs paroles emmiellées, entrecoupées de soupirs dévotieux, ne furent qu'une longue dénonciation.
« Jésus ! Marie !.., que leur voulait-on, pauvres prêtres? Ils étaient des ouvriers de paix, des ministres de mansuétude ; pourquoi mêler leurs personnes à une œuvre de crime et de sang ?. . . «
Le président coupa mainte fois l'homélie : « Ainsi vous connaissez Guittet ?
— Oui.
— Guittet a toujours été des vôtres ?
— Hélas !
— Guittet a enrôlé ses complices parmi vos sectaires de la Petite-Église?
— Hélas! hélas!...
— Donc, Guittet est le nommé Sans-Fa-
Le prêtre Grangeard fut un des plus acharnés contre l'accusé : « J'ai toujours été l'ennemi de cet homme, s'écria-t-il, c'était un ambitieux, un simoniaque !... Lui, simple laïque, il voulut ceindre la tiare du lévite, et porta la main sur l'encensoir ! »
Tous ces prêtres, Turpin-Ducormier, Mérille,
LA MORT Dl^ SANS-FAÇON 2:1^0
Bucy, parlèrent de même : parmi ces hommes de Dieu, ne se rencontra pas un liomme.
Enfin, on fit comparaître les gars mainiaux pris au Vilant. Pour obtenir leur grâce, ceuxlà aussi accablèrent le misérable Guittet. « C'est lui, lui seul, qui nous a embauches, lui qui nous a pervertis, qui fut Tàme de la révolte... Qu'il soit maudit! »
Impassible, à chaque insulte nouvelle, l'accusé, redressant sa haute taille, regardait, silencieux, ses accusateurs.
Jean Guittet, dit Guittet fils, fut donc condamné à mort.
Comme on l'entraînait hors de la salle, il s'arrêta et fit mine de parler. Espérant quelque révélation suprême, le président voulut bien écouter. Alors, de son accent traînard :
« La semence est dans le sillon, s'écria le condamné : avant peu, la moisson lèvera ! »
Puis, apercevant, au banc des témoins, un homme qui l'avait chargé avec rage :
« Jardin, dit-il encore, il est écrit : L'Isca-
riote jeta les trente deniers dans le temple et alla se pendre ! »
Muet et blême, Jardin courba le front sans répondre, et Guittet sortit.
Le 3i mars, par une belle matinée printanière, la vaste prairie qui étend son tapis sous les pieds de la ville de Sillé-le-Guillaume était noire de monde. Deux bataillons d'infanterie formaient un large carré ouvert; derrière les soldats, s'agitait confusément une multitude bourdonnante...
A huit heures, un glas se fit entendre, sonné par les cloches de l'église. Presque aussitôt, une clameur monta dans l'air : « Le voici! »...
Une escouade de chasseurs à cheval déboucha dans la plaine ; derrière les cavaliers, s'avançait Guittet, entre deux files de gendarmes...
Il marchait d'un pas ferme, mais très pâle et légèrement courbé. Aucun prêtre ne se tenait près de lui. La veille, il avait écarté le curé de Sillé venu pour le confesser : « Point de
ces prêtres-là! » avait-il dit; puis, joignant les mains : « Le bon Dieu, je le sais, me recevra en sa merci.... »
Le cortège pe'nétra dans l'enceinte formée par la troupe, et les gendarmes placèrent le condamné devant un poteau...
Sans dire une parole, Guittet leva les yeux vers le grand ciel qui s'étendait radieux sur sa tête, puis les abaissa sur les coteaux tant aimés où la première feuille rougissait déjà sous les caresses du renouveau, — et, pour la dernière fois, le regard de celui qui allait mourir contempla la nature, cette vivante éternelle...
On lui mit alors un bandeau ; douze coups de fusil retentirent : Guittet tomba mort.
Ainsi finit ce mystérieux personnage, Guittet le sectaire, Guittet le brigand, — Guittet Tennemi de l'Empereur et Roi. Vendu par un des siens, renié par ses plus chers amis, cet homme ne fit pas même entendre une plainte : sans forfanterie, mais sans faiblesse, il mou-
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rut, simplement, comme un simple de cœur.
Il fut bien vite oublié de ses juges : « Un certain Guetté, Guitté ou Guittet... », écrivait, peu de temps après Texécution, le général Henry... En vérité, quand on est colonel-major dans la garde et baron de T Empire, encombret-on sa mémoire du nom de « ces gens-là? «...
Mais dans l'Israël du Bas-Maine, le souvenir du supplicié demeura et vivant et sacré. La légende se fit autour du pauvre Mainiau, et bientôt, l'humble paysan à la veste de laine grise fut enveloppé de la glorieuse auréole des martyrs. Longtemps, dans leurs veillées religieuses, autour des feux de brousses, les fidèles de la Petite-Eglise se racontèrent avec admiration la mort de Guittet — ce juste qui avait préféré se livrer aux soldats d'Hérode, plutôt que d'abandonner à leurs outrages l'hostie immaculée où s'était incarné son Dieu.