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CHAPITRE II

Aussi complètement perdue dans un coin de " l'univers français «, la bourgade de Sillé et ses 2,120 habitants attiraient fort peu l'attention de l'Empereur et Roi. Seuls, peut-être, dans les bureaux du ministère de Tintérieur, quelques employés à la « statistique bovine », un M. Fauchât ou un M. Bournonville, connaissaient l'existence de la petite ville et la célébrité de ses foires aux bestiaux. Depuis douze années, d'ailleurs, l'habitant de Sillé-le- Guillaume se comportait en cito3^en « ami des lois », payant régulièrement l'impôt, peu réfractaire à la conscription et aucunement « clabaudeur. » Commune au surplus modèle. Son

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maire, Campan, son adjoint, Barbezon, son conseil municipal tout entier adoraient leur Empereur; même ses deux commissaires de police, malgré la maigre pitance d'un traitement annuel de 1,200 francs, étaient gens de beau zèle. Dans les grands jours de fête impériale, la population montrait un enthousiasme correct et bien ordonné. Au i5 août comme au 2 décembre, « l'airain sacré », à défaut « d'airain tonnant », vibrait et disait les gloires « du demi-dieu qui présidait aux destinées du monde. » Sur la place des Minimes on tirait un feu d'artifice, et des danses patriotiques unissaient dans l'allégresse commune le civil et le gendarme.

Or, il advint, dans les premiers jours du mois de janvier 181 3, que tout le petit monde de cette petite ville fut en étrange rumeur.

Le 4 janvier 181 3, Claude Bauquier, garde dans la forêt de Sillé, était rentré en son logis, après sa tournée coutumière. Cet homme ha-

bitait une maison solitaire, enfouie sous les arbres, à la lisière d'un taillis. Son repas terminé, Claude, harassé de fatigue, s'était n::is au lit. ^'ers les dix heures du soir, brusquement, il s'éveilla : des bruits étranges arrivaient jusqu'à lui, sortant des profondeurs de la forêt. Au dehors, la nuit s'étendait, épaisse, et la bise gémissait, glacée; mais à la plainte du vent se mêlait le murmure de voix humaines. Bientôt on heurta par coups pressés à la porte.

— Ouvre ! ouvre ! ce sont les gat^s mainiaux ! Les gars mainiaux?... Inquiet, Claude se

leva, s'arma d'un fusil et ouvrit.

— Qui va là?,..

Pas de réponse... Des mains s'abattent sur lui : on le terrasse, on le bâillonne. En même temps, par la porte béante, des ombres se glissent dans la maison, et le pillage commence. Glacé d'épouvante, Claude, couché sur l'herbe, regardait aller et venir ces bandits, pillards nocturnes — les gars mainiaux. Il ne pouvait

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les reconnaître. Ces gens-là portaient des chapeaux rabattus sur leur visage; même Claude crut remarquer que tous avaient la face noircie de charbon et de fumée. Ces fantômes s'agitaient, entraient, sortaient, mettant à sac la pauvre demeure.

— Capitaine! cria enfin l'un d'eux, qu'ailonsnous faire de Thomme :

A ce mot « capitaine », un nouveau personnage approcha. Celui-là, Claude ne le reconnaissait pas davantage : il était monté sur un cheval et drapé dans un vaste manteau; un chapeau à claque était négligemment campé sur son oreille.

— Avez-vous pris toutes les armes? demanda le capitaine. Bien, les fils!... Surtout, pas de rafles d'argent!... Les gars mainiaux ne sont pas des voleurs!

Puis, s'approchant du garde :

— Maintenant, qu'on le délivre!

Et, lorsque Claude fut sur pieds :

— Toi, l'ami, au revoir!... Tu peux dire à

tes gendarmes que tu as reçu la visite de Saus-Faco7i.

Alors, sur un signe du chef, la bande entière s'enfonça dans le fourré et disparut.

Au jour levant, Claude Bauquier accourait à Sillé conter son aventure.

Le récit du pauvre diable mit en émoi la population de la petite ville. Aussitôt le chef de la brigade de gendarmerie commença la rédaction de son rapport. Ce rapport, — de par les lois de la hiérarchie administrative, — devait gagner le Mans et les « bureaux du capitaine de la compagnie de la Sarthe » ; remonter de là vers Alençon et les « bureaux du colonel de la 3° légion i, être ensuite transporté à Paris, yS, rue du Faubourg-Saint- Honoré, dans les « bureaux du maréchal de TEmpire, premier inspecteur général de la gendarmerie », duc de Conegliano; aboutir enfin, tout chargé de notes et de gloses, aux « bureaux de la correspondance générale » du

ministère de la Guerre, — en attendant le rapport spécial des « chefs de service » au ministre lui-même.

De leur côté, les deux commissaires de police de Sillé s'apprêtèrent à ne ménager ni leur encre ni leur style. Leur double rapport devait également parcourir un fort beau circuit : passer par Caen, sous les yeux du « commissaire spécial » ; être transmis à Paris au « conseiller d'État chargé du premier arrondissement de la Police générale »; et parvenir enfin, quai Voltaire, entre les mains du ministre duc de Rovigo.

Mais tandis que gendarmes et commissaires rédigeaient et calligraphiaient, une aventure plus surprenante encore transformait leur effroi en stupeur.

Quelques jours plus tard, un M. Bernier faisait dans la forêt de Sillé une terrifiante rencontre. Ce Bernier, petit médecin de campagne, se rendait, à la nuit tombante, au ha-

meau de Mont-Saint-Jean. Il trottait menu sur son bidet manceau, se hâtant vers un malade. Parvenu à un détour de la traverse. brusquement le cheval s'arrête et fait un écart.

— Halte-là!

Et des hommes, s'élançant du hallier, barrent la route et entourent le voyageur.

— C'est toi, le médecin ?

— Oui... Qui êtes-vous?

— Les gars mainiaux.

— Que me voulez-vous :

— Tu vas le savoir; viens! Désarçonné, jeté à terre, Bernier est poussé

de force dans le fourré... On s'engage en plein bois par des sentiers où la ronce déchire, où flagelle le gaulis... On marche, on rampe... Enfin la clairière!... enfin l'étang!... Sous les grands arbres, un feu brille dans la nuit; près de la flamme, des hommes dorment pêlemêle. A distance, d'autres compagnons, carabine au bras, font sentinelle... des gens du

pays, à en juger par leurs costume, — oui, mais quel accoutrement bizarre! Autour de leur chapeau, un large ruban blanc; sur la manche de leur veste, un brassard écarlate : plusieurs portent, cousu sur la poitrine, un cœur de laine rouge. Tous, d'ailleurs, méconnaissables; une épaisse couche de suie leur couvre le visage,

— Capitaine, crièrent les arrivants, voici le médecin!

Le « capitaine » s'avança...

A la lueur des brousses flambantes, Bernier put examiner cet homme. Il était de petite taille, fort jeune et presque imberbe. Un manteau l'enveloppait, — un manteau de couleur verte tout brodé d'argent ; de hautes bottes chaussées d'éperons, et un chapeau à claque surmonté d'un panache complétaient le costume.

Le « capitaine » prit une lanterne, éclaira la face du nouveau venu, le reconnut sans doute, et alors :

— Bonjour!... Un de mes chasseurs a besoin de toi... A la besogne!

Tout le camp s'était mis debout: seul, un des gars gisait à terre, blessé et sanglant. Sans mot dire, le médecin s'agenouilla, ouvrit sa trousse et pansa le malade. L'homme au manteau se rapprocha :

— Est-ce fait?... Bien... Alors, merci, et au revoir ?

Bernier s'éloignait déjà en grande hâte; l'homme au manteau le rappela.

— Hé! Tami, tu oublies quelque chose!

En même temps, il tirait de sa poche un double napoléon. Le médecin fit signe qu'il le refusait; mais le « capitaine » lui jetant la pièce d'or :

— Prends, prends!... Sans-Façon est riche et il sait récompenser.

Le lendemain, le bourg de Sillé s'agitait dans répouvante, et un même cri sortait de toute bouche :

— Les Chouans?

Sur rheurC; un exprès montait à cheval ci courait en hâte vers le Mans : il allait aviser le préfet de la Sarthe, colonel baron Auvray-

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