UN PRÉFET IMPÉRIAL
Le colonel préfet de la Sarthe, baron de l'Empire, Louis-Marie Auvray, présentait le cas alors surprenant d'un « fils de Bellone » a3'ant préféré aux « palmes de Mars » « Tolivier de Minerve » : en d'autres termes, lui, double graine d'épinards, il s'était fait pékin, même chef de pékins... Résultat pratique de deux blessures et d'une lassitude profonde de la gloire.
Louis-Marie Auvra}^, déjà sur le tard de la vie, était depuis douze années préfet du département de la Sarthe. Il avait belle renommée dans les « bureaux » du ministère de l'Intérieur; on l'y citait comme préfet accompli entre les i3o préfets de la « Grande Nation ».
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Tous les chefs de division, faiseurs convaincus de statistique, estimaient en lui un homme épris de la statistique; et, de fah, le baron Auvray statistiquait à outrance. Dès l'an XIII, il avait publié un annuaire de son département, tout lourd de plus de cinq cents pages; et à chaque instant, de savants mémoires signés de lui partaient pour Paris :
mémoire sur Tabatardissement de la poulinière du Haut-Maine;
mémoire sur le croisement du mérinos d'Espagne avec la brebis du Bas-Maine;
mémoires sur l'acclimatation du coton, de rindigo-pastel, de la betterave dans les Deux- Alaines;
bref, à la section d'Agriculture comme à la division des Subsistances, on ne lisait que rapports sur l'un ou sur l'autre Maine. Lors, chacun de dire: < Le bon préfet!... »
Au Cabinet du ministre de l'Intérieur, l'estime n'était pas moindre. Le comte de Montalivet prisait fort un fonctionnaire qui depuis
douze années n'avait jamais sollicité d'avancement. Quel désintéressement! et pourtant, quel fier amour âe son métier! Deux fois, les électeurs de la Sarthe avaient voulu envo3^er siéger au Corps législatif leur préfet; leur préfet avait par deux fois refusé : il aimait mieux sa préfecture... D'ailleurs, des mœurs vraiment patriarcales chez ce vieux colonel. Ses lettres confidentielles parlaient sans cesse de « sa bonne petite femme )),du « petit Alphonse « son fils, du « petit Anatole », le dernier-né... « Parmi ces êtres chéris, je préfère la quiétude des champs aux turbulences de la Vilie. » Et M. le préfet citait Horace, — un aimable Horace que lui avait révélé, si galamment traduit, le ministre secrétaire d'État comte Daru... Excellent homme: dès i8o5, il était Tun des membres des seize cohortes de la Légion d'honneur; en 1809, on en faisait un baron de l'Empire.
Au ministère de la Police générale, les
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jugements portés sur lui étaient bien diiTérents: le préfet de la Sarthe n'était point préfet au goût du duc de Rovigo; même, le commissaire de police du iMans avait reçu des instructions pour surveiller en secret le haut fonctionnaire. Ce personnage accomplissait sa tâche en conscience. Il observait: il dénonçait...
On savait donc pertinemment au Cabinet du duc de Rovigo que le colonel préfet, cet homme du foyer domestique, était l'hôte assidu de tripots et de brelans clandestins : bien plus, que trop grand admirateur d'Horace, il pratiquait volontiers la morale de son auteur, le tendre ami des Lydie « au doux parler » et des Lalagé « au doux sourire ». Péchés assurément cachés, partant bien pardonnables; erreurs commises en grand mystère,... mais pouvait-il exister de mystère pour un commissaire de police ayant travaillé sous Fouché et opérant sous Rovigo ?...
On savait encore que le magistrat beau statisticien étudiait les besoins de son département
fort à distance; qu'il en visitait les communes sans quitter son liôtel, au coin de son feu ou sous les ombrages de son parc. Comment, d'ciilleurs, eût-il pu faire autrement? En treize années, pas un seul chemin vicinal n'avait été ouvert par lui. Aussi, que de maires n'avaient jamais entrevu l'habit brodé de M. le préfet!... Quand venait le temps des tournées de révision, le colonel baron se disait : . « Quelle corvée ! » — et il déléguait à d'autres le soin d'écouter la doléance du conscrit et de palper sa nudité... « Oubli lamentable d'un grand devoir, pensait le duc de Rovigo. Que doit-être un préfet?... Le génie créateur et réparateur qui, pareil au soleil, verse la vie sur les populations les plus engourdies. » Définition assurément admirable.
Mais le ministre de la Police avait des griefs plus graves encore : Louis-Marie Auvray n'aimait peut-être pas suffisamment son Empereur. Les adresses par lui rédigées lors des grands jours de fêtes napoléoniennes, tièdes,
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presque froides, n'étaient pas réchauffées par la ferveur d'un zèle et le beau feu d'une rhétorique convaincus. — Premier grief...
Autre grief, et celui-ci énorme : Louis-Marie Auvray fréquentait des gens suspects; lui, un baron de l'Empire, il frayait avec des hommes haineux à l'Empereur. Toujours en visite dans les châteaux des ci-devant nobles, il compromettait son caractère. Trop de parties de plaisir, M. le préfet!... trop de chasses à courre!... trop de chère lie!... Non, ce fonctionnaire ne faisait pas son devoir... Quoi! un vieux chef de chouans, le brigand Châtelain dit TranquilL', avait pu rompre impunément son ban, et il était à peine recherché ! Or cet homme, — la police en était sûre, — se trouvait caché dans le pays. Pourquoi donc le préfet se refusait-il à le découvrir?... Négligence presque criminelle!...
Ainsi peu à peu s'amoncelait Torage sur la tête du colonel baron Auvray : mais, dans son
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insouciance, le colonel baron ne s'en doutait guère. Et certes, il eût été stupéfié d'apprendre que lui, le « bon préfet » des bureaux de l'Intérieur, il avait pour notes à la Police générale : ï Mauvais préfet ».