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COUR DE LA CONCIERGERIE

qu'elle passa à la Conciergerie terminèrent dignement cette interminable agonie. En rappelant ici les circonstances les plus douloureuses de ce séjour, qui fut son

dernier séjour ici-bas, nous ne ferons que répéter ce que nos chers prisonniers se redirent tant de fois dans les longues et tristes causeries de leur captivité.

Ce fut le 1er août 1793, six mois après la mort de Louis XVI, que Marie-Antoinette fut transférée de la tour du Temple à la prison de la Conciergerie (1). Elle y arriva à trois heures du matin, escortée par une foule de gendarmes et d'officiers municipaux. La chaleur, causée par cette agglomération de monde dans un étroit cachot, était suffocante, et le visage de la reine ruisselaitt de gouttes de sueur. Elle s'essuya deux ou trois fois avec son mouchoir, et contempla avec plus d'étonnement que de chagrin l'horrible nudité de la chambre qu'elle devait habiter jusqu'à sa mort. Un lit de sangle, une mauvaise table de bois, deux chaises de prison, une cuvette, tel était l'ameublement du dernier palais de la reine de France.

Quand elle fut demeurée seule avec la femme du concierge et sa jeune servante, Rosalie, elle suspendit sa montre à un clou qu'elle aperçut dans la muraille, et commença à se déshabiller pour se mettre au lit. Rosalie lui offrit respectueusement de l'aider : « Je vous remercie, ma fille, répondit doucement la reine; depuis que je n'ai plus personne, je me sers moi-même. »

Dès le lendemain matin, on plaça deux gendarmes dans sa chambre; ils ne la quittèrent jamais, et la mal-

I. La plupart des faits qui suivent ont été racontés par Rosalie Lamorliére, servante des gardiens de la Conciergerie, qui fut chargée du service personnel de la reine pendant toute sa captivité. Ils sont donc attestés par un témoin oculaire, et confirmés d'ailleurs par tous les autres témoignages contemporains.

heureuse reine était obligée, pour s'habiller et faire sa toilette, de se cacher derrière un paravent qui la défendait à peine de leurs regards. La robe noire qu'elle portait depuis la mort du roi s'étant trouvée déchirée, elle fut rapiécée et recousue fort proprement, comme le dit Rosalie avec une triste naïveté dans sa relation. En arrivant du Temple, Marie-Antoinette n'avait ni hardes ni vêtements de rechange. Le lendemain et les jours suivants, elle demanda instamment du linge à la femme du concierge, madame Richard, qui, malgré son bon cœur, craignant de se compromettre, n'osa lui en fournir, ni même lui en prêter. Ce ne fut qu'au bout de dix jours qu'elle reçut enfin un paquet contenant des chemises, des mouchoirs de poche, des fichus, des bas, un déshabillé blanc pour le matin, celui dont elle se revêtit pour mourir, quelques bonnets de nuit et plusieurs bouts de rubans. Elle s'attendrit en visitant ces divers objets et, se tournant vers la concierge et sa servante: « A la manière soignée de tout ceci, dit-elle, je reconnais les attentions et la main de ma pauvre sœur Elisabeth. »

n n'y avait dans la chambre ni commode ni armoire. Rosalie prêta un carton à la reine, qui serra son chétif trousseau, et qui le reçut avec autant de satisfaction que si on lui eût cédé le plus beau meuble du monde. On permit également à Rosalie de prêter à Marie-Antoinette un petit miroir acheté sur les quais au prix de vingt-cinq sous en assignats; la reine s'en servit jusqu'à son dernier jour.

Madame Richard, croyant procurer à l'auguste cap-

tive une douce distraction, amena un jour dans son cachot son plus jeune enfant, qui était blond, avait de beaux yeux bleus, et dont la figure charmante faisait plaisir à voir. La reine, en voyant ce beau petit garçon, tressaillit vivement; elle le prit dans ses bras, le couvrit de baisers et de caresses, et se mit à pleurer en parlant du jeune D^-uphin, qui était à peu près du même âge: elle y pensait nuit et jour, et cette circonstance, au lieu de la consoler, lui fit un mal horrible. La bonne concierge fut au désespoir d'avoir si mal réussi et se garda bien de ramener son fils dans le cachot.

La reine souffrait beaucoup de l'inaction absolue à laquelle elle était condamnée: elle n'en était que plus complètement livrée à ses tristes souvenirs et à ses préoccupations plus sombres encore. On lui avait refusé toute sorte d'aiguilles, et cependant elle aimait beaucoup l'occupation et le travail. Pour se procurer un semblant d'ouvrage, elle arrachait de temps en temps de gros fils d'une toile à tenture de papier, clouée sur des châssis le long des murailles; et avec ces fils, que sa main polissait, elle faisait du lacet très uni pour lequel son genou lui tenait lieu de coussin, et quelques épingles d'aiguilles. On dit qu'elle parvint ainsi à fabriquer une paire de jarretières qu'elle fit parvenir à sa fille, madame Royale, depuis duchesse d'Angoulême, qui était prisonnière au Temple. Tels étaient les seuls cadea;ux que put faire la reine de France !

Pendant tout le temps que dura sa captivité, on ne

lui accorda ni lampe ni flambeau; Rosalie prolongeait autant que possible le petit ménage du soir, afin que

la pauvre reine fût un peu plus tard dans la solitude et l'obscurité. Elle n'avait pour se déshabiller et se

mettre au lit que la faible et lointaine clarté du réverbère de la cour des femmes.

On ne la laissait pas libre et seule même pour vaquer aux besoins les plus indispensables de la nature, et chaque jour la garde-robe était emportée par un forçat, nommé Barrasin, lequel avait obtenu la permission de faire son temps de galère à la Conciergerie, à la condition d'espionner les détenus et même le concierge.

Quatre ou cinq jours après son entrée à la Conciergerie, on lui prit sa montre, qu'elle avait apportée d'Allemagne au moment de son mariage. Elle pleura beaucoup en perdant cette dernière relique de son bonheur passé.

A la suite d'une prétendue conspiration formée pour la délivrer et qu'on appela la conspiration de Vœillet, la rigueur de sa détention s'accrut encore; on fit plusieurs visites dans sa chambre, on la fouilla elle-même, on culbuta ses chaises et son lit, et on lui vola deux bagues de diamants qui lui restaient. Ces visites se renouvelèrent jusqu'à la fin, à toutes les heures du jour et de la nuit. Les architectes et les administrateurs visitaient à chaque inst^t la solidité des barreaux de fer et des murailles. Ils se disaient entre eux: « Ne pourrait-elle pas s'échapper par ici, s'échapper par là ? » Ils étaient dans des transes continuelles, et leur victime était plus calme et plus tranquille qu'eux.

Au milieu de ces infâmes traitements, l'auguste prisonnière goûtait quelquefois la douce consolation de se savoir aimée et plainte, et des traits d'admirable dé-

vouement et de touchant respect parvenaient à ses oreilles et à son cœur.

Un jour, elle remarqua, en face de sa croisée, dans une chambre grillée de fer, une prisonnière qui joignait ses mains et levait les yeux au ciel avec grande dévotion.

« Rosalie, dit-elle à la jeune servante, regardez làhaut cette pauvre religieuse, avec quelle ferveur elle prie le bon Dieu! »

La religieuse assurément priait Dieu pour la reine. C'était l'occupation de ces pieuses femmes tout le long du jour.

Une autre fois, tandis que Rosalie brossait les souliers de Marie-Antoinette, l'officier de gendarmerie, se croyant seul avec la pauvre servante, saisit un de ces souliers taché par la rouille humide des briques de son cachot, et, se servant de la pointe de son épée, le nettoya lui-même avec émotion. Les ecclésiastiques et les autres détenus, parmi lesquels se trouvait sans doute Barthélémy, le regardaient faire à travers la grille du préau. Voyant que cet officier de gendarmerie était un brave homme, ils le supplièrent de s'approcher d'eux afin de leur laisser voir de près la chaussure de la reine. Hs la prirent aussitôt, se la passèrent les uns aux autres et la couvrirent de baisers et de larmes.

Jusqu'à l'affaire de l'œillet, la reine fut nourrie avec soin. La bonne concierge, madame Richard, lui achetait des mets délicats, et les marchandes qui la reconnaissaient lui remettaient en pleurant les volailles les plus fines et les plus beaux fruits : « Pour notre reine ! »

disaient-elles. Tels furent jusqu'au bout les sentiments du vrai peuple de Paris.

La reine était servie avec des couverts d'étain; elle ne buvait jamais que de l'eau, comme à Versailles. Après la conjuration de l'œillet, son ordinaire fut réduit à de mesquines proportions et la délicatesse des mets fit place à des assaisonnements grossiers. Elle s'en aperçut et ne proféra pas une plainte. Elle mangeait en silence son chétif repas composé d'une soupe, d'un plat de viande et de légumes. Quand elle avait fini, elle récitait tout bas sa prière d'action de grâces, se levait et faisait quelques tours de promenade dans son cachot.

C'est dans ce silence, cet abandon, ce dénûment, ces brutalités et ces indignités de chaque jour que Marie- Antoinette, reine de France, devenue dans le langage ignoble de ses bourreaux la veuve Capet, passa les trois mois de sa captivité à la Conciergerie.

Après avoir beaucoup souffert de la chaleur pendant le mois d'août, elle souffrit cruellement du froid et de l'humidité pendant les quinze premiers jours d'octobre. Mais cette dernière souffrance ne fut pas de longue durée. Ses ennemis eurent soin de l'abréger en hâtant son supplice..

Le 12 octobre, on lui fit subir un long interrogatoire; elle répondit avec tant de calme, de dignité et de présence d'esprit, que ses interrogateurs, Herman, président du tribunal révolutionnaire, et Fouquier-Tinville, en furent tout décontenancés et craignirent un moment de voir leur proie leur échapper. Mais ils n'étaient

pas gens à se déconcerter pour si peu de chose, et trois jours après, le 15, à huit heures du matin, on fit monter la reine à la salle des audiences publiques

Louis XVII, d'après un portrait de M"»*^ Bigu-Lebrun

pour assister aux révoltantes simagrées de son procès et de son jugement. Quel tribunal, grand Dieu! Une collection de scélérats, presque tous sortis de la fange et destinés à l'échafaud où ils se poussaient les uns les

autres, avec Herman pour président et pour ministère public Fouquier-Tinville, venimeux comme un serpent et sanguinaire comme un tigre !

Le procès commença; la reine y fut digne et majestueuse comme à son interrogatoire. Elle était à jeun et prit un bouillon pour la première fois de la journée à quatre heures de l'après-midi; sans doute, en affaiblissant son corps, on espérait briser l'énergie de son âme, mais on n'y parvint pas. Il vint un témoin qui l'accusa d'un crime infâme, d'avoir elle-même corrompu le Dauphin, son fils; ce témoin était Hébert, ancien vendeur de contremarques à la porte des Variétés, devenu, par la vertu de la Révolution et l'amitié de Robespierre, un des principaux officiers de la municipalité de Paris. La reine frémit pour la première fois devant cette hideuse calomnie, et, se levant avec un geste indigné, elle dit:

« La nature se refuse à répondre à une pareille accusation; j'en appelle à toutes les mères! »

L'histoire a enregistré cette parole sublime qui fera tressaillir tous les cœurs maternels jusqu'à la fin du monde.

Avec une pareille victim^e, il n'y avait qu'une chose à faire, la condamner et l'exécuter le plus vite possible, avant que l'attendrissement et l'admiration ne devinssent universels. Ainsi firent les juges, et, à quatre heures du matin, ils rendirent un arrêt qui condamnait Marie- Antoinette, veuve de Louis Capet, à la peine de mort. M. de Bûne, officier de gendarmerie de service, ayant dans le cours de l'audience offert son bras et présenté

un verre d'eau à la reine épuisée de fatigue, fut poursuivi, arrêté pour ce crime, et manqua de bien peu réchafaud: c'était juste et logique. Notre-Seigneur Jésus-Christ ayant promis qu'un verre d'eau donné en son nom ne resterait pas sans récompense, la Terreur, qui était satanique dans son essence, ne devait pas laisser passer l'aumône d'un verre d'eau sans punition. Quant aux deux avocats défenseurs de Marie-Antoinette, MM. Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray, ils furent emprisonnés pendant quelques jours, puis remis en liberté, malgré les réclamations d'Hébert, qui, dans son journal le Fère Duchesne, demandait pour eux un châtiment exemplaire.

Immédiatement après sa condamnation, la reine fut ramenée à son cachot, et son premier soin fut d'écrire à madame Ehsabeth, sœur de Louis XVI, une lettre d'adieu, testament sublime, digne de la veuve du roimartyr Je n'en rappellerai que quelques phrases : « ...Que mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père que je lui répète expressément, qu'il ne cherche jamais à venger notre mort...

» ...Adieu, ma bonne et tendre sœur; puisse cette lettre vous arriver. Pensez toujours à moi, je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants; mon Dieu, qu'il est déchirant de les quitter pour toujours! (Ici sur le manuscrit on voit encore la trace d'une larme.) Adieu! adieu! je ne vais plus m'occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre de mes actions, on m'amènera peut-être un prêtre schisnxatique, mais je proteste ici que je ne lui

dirai pas un mot et que je le traiterai comme un être absolument étranger. »

Cette lettre ne parvint point à madame Elisabeth. Fouquier-Tinville la garda, et on la retrouva dans ses papiers après qu'il eut à son tour été guillotiné. Mais déjà la sœur de Louis XVI avait été rejoindre son frère et sa belle-sœur par le chemin sanglant du martyre. Quant au pauvre petit Louis XVII, il ne fut pas à même de suivre les ordres miséricordieux de ses augustes parents, car il n'eut d'autres courtisans que ses geôliers, et d'autres palais que le cachot où il mourut; mais on peut croire que s'il eût vécu et régné, il aurait su pratiquer la clémence. Un jour, le cordonnier Simon, son infâme gardien, lui ayant demandé avec je ne sais quel sourire de tigre en belle humeur: « Voyons, louveteau, si jamais tu remontais sur le trône, qu'est-ce que tu me ferais pour te venger de moi? » L'enfant royal lui répondit doucement en levant sur lui ses yeux bleus: « Je vous pardonnerais! »

On le voit, le louveteau chassait de race.

Comme la reine finissait d'écrire son testament, un prêtre se présenta devant elle et lui offrit de l'entendre en confession. Marie-Antoinette, ayant appris de lui-même qu'il avait prêté le serment civique interdit par l'Eglise, le remercia dignement et froidement, et refusa ses services. Mais, grâce à Dieu, les consolations spirituelles ne lui manquèrent pas ; d'une part, elle reçut avis qu'un prêtre catholique se tiendrait sur le passage de la fatale charrette à un endroit désigné et qu'il lui donnerait l'absolution, ce qui eut lieu en effet. D'autre

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