‹ Épisodes de la terreurChapitre 4 sur 13 · MARIE-ANTOINETTE SORTANT DE LA CONCIERGERIE · texte numérisé non relu

MARIE-ANTOINETTE SORTANT DE LA CONCIERGERIE

(D'après le tableau de Georges Cain.)

part, il est certain et historiquement constaté que plusieurs fois, pendant son séjour à la Conciergerie, elle reçut les secours de la religion. L'abbé Emery put arriver jusqu'à la fenêtre de son cachot et lui donner l'absolution, et M. l'abbé Magnin, depuis curé de Saint- Germain-l'Auxerrois, a raconté à des témoins oculaires qu'il pénétra sous un déguisement dans la chambre de la reine et qu'il eut le bonheur de lui apporter la très sainte Communion.

Quand Rosalie, toute tremblante, entra chez la reine vers sept heures du matin, elle la trouva tout habillée de noir, étendue sur son lit. Le visage tourné vers la fenêtre, où commençait à pénétrer la lueur de son dernier jour, elle avait la tête appuyée sur sa main. « Madame, lui dit la jeune fille, vous n'avez rien pris hier au soir. Que désirez-vous prendre ce matin? »

La reine, levant sur elle ses yeux baignés de larmes (elle pensait à ses enfants), lui répondit: « Ma fille, je n'ai plus besoin de rien, tout est fini pour moi. » Cependant, sur les instances de Rosalie, elle consentit à goûter un peu de bouillon, mais elle ne put en avaler que quelques cuillerées. C'est ainsi qu'elle alla à l'échafaud.

Quand le bourreau vint la chercher, il la trouva toute prête; elle-même avait coupé ses cheveux, qui avaient fort blanchi, quoiqu'elle n'eût que trente-sept ans. En sortant de la Conciergerie, elle aperçut, au lieu du carrosse qu'elle attendait, la charrette des condamnés ordinaires. Depuis la mort du roi, on avait fait des progrès. Elle comprima avec peine un mouvement

de surprise et d'indignation, et une rougeur subite colora son visage devant cette insulte suprême; puis elle monta avec fermeté, et parut reine sur ce char d'ignominie comme sur le trône de France. Ses mains étaient liées derrière son dos. Elle s'inclina et pria profondément en passant devant la fenêtre où se tenait le prêtre qui devait lui donner l'absolution. Quand elle passa près des Tuileries, elle y jeta les yeux et manifesta une vive émotion; ce regard renfermait les souvenirs de sa vie tout entière. Ce fut le dernier déchirement de son cœur.

En montant sur l'échafaud, elle posa par mégarde son pied sur celui du bourreau. Elle se retourna aussitôt et lui dit: « Monsieur, je vous demande excuse, je ne l'ai pas fait exprès.» Puis elle s'abandonna entre ses mains, et son âme délivrée alla rejoindre dans le Ciel l'âme heureuse de son royal époux.

La mort ne désarma pas la rage de ses persécuteurs. La pitié, ou du moins le silence qu'on accorde aux criminels dont la tête est tombée, lui fut refusé. Les journaux révolutionnaires du temps célébrèrent son supplice avec de hideuses effusions de joie.

Pour donner une idée de ce qu'était alors l'anéantissement moral du peuple français et la turpitude des mains entre lesquelles il était tombé, il suffirait de citer ce que dit le Père Duchesne du supplice de «l'Autrichienne. » Hébert, l'auteur de cet article, était en effet un des personnages importants du gouvernement, à cette époque à jamais honteuse de notre histoire.

Mais je n'ai pas le courage de reproduire de telles

horreurs; citons plutôt les deux passages des lettres de notre héros, Barthélémy Bimbenet de la Roche, où il raconte ce qu'il a vu et su de la mort de la reine: nous y retrouverons au moins la langue et le cœur d'un Français et d'un chrétien.

« C'est mercredi, écrit-il dans cette lettre du 20 octobre que nous avons citée plus haut, c'est mercredi matin que l'auguste fille des Césars a été rejoindre son époux; son jugement commença lundi matin. Nous la vîmes passer dans la cour quatre ou cinq fois, vêtue bien modestement en noir; mais, le jour de son triomphe, elle prit une robe blanche: elle a porté jusque sur l'échafaud la noble fierté et le courage mâle dus à son rang et à sa naissance. Un ministre du culte à la mode se présenta..., elle lui dit qu'elle n'avait pas besoin de son ministère. Il voulut cependant l'accompagner sur la charrette comme les autres. Elle fut abreuvée d'opprobres et d'humiliations dans la rue Saint-Honoré : « Tant mieux, ai-je répondu à ceux qui me rapportèrent ce fait, elle a eu quelques rapports de plus jusqu'à la mort avec notre divin Sauveur. Après sa mort, le peuple foulait aux pieds son sang avec une rage qui ne se peut concevoir. Elle a bu le calice jusqu'à la lie, sa couronne en sera plus belle. » " « Deux mots sur notre auguste reine, écrit-il plus tard. Dans ma dernière lettre, je vous ai donné une idée de son courage. Je sais quelques particularités sur sa mort, qui, je l'espère, n'échapperont pas au burin de l'histoire. D'abord, on ne peut se faire une idée des opprobres, des humiliations, des infamies de

tout genre dont elle fut abreuvée. Elle quitta son deuil, comme je vous l'ai marqué, pour le jour de son

triomphe; elle se revêtit d'une robe blanche, et lorsque le bourreau fut arrivé, sur les onze heures, il lui lia

les mains derrière le dos. Ensuite, d'un pas ferme et assuré, avec une noble fierté et une grandeur d'âme digne de la fille des Césars, peinte sur son visage, elle monta sur la fatale charrette. On força un curé schismatique de monter auprès d'elle, malgré le refus réitéré qu'elle en fit. Il eut beau parler de la religion sainte qu'il a si lâchement abandonnée, elle lui répéta plusieurs fois et fermement « qu'elle n'était point de » sa religion, qu'elle mourait en professant celle de » son auguste époux, et qu'elle n'oubliait pas les prin- » cipes qu'il lui avait répétés tant de fois. » Mais ne se rebutant pas (car ces messieurs ont un zèle infatigable), elle fut obligée de lui imposer silence et de lui réitérer qu'elle mourait dans le sein de la religion catholique, apostolique et romaine, et elle consomma son sacrifice avec les sentiments de la plus grande piété.

» Savez-vous de qui nous tenons ce trait? De ce prêtre lui-même, qui, le soir, se trouva dans une société où tout le monde ne partageait pas ses sentiments, et il fit de la reine le plus pompeux éloge. »

Notre héros se trompe en disant que le peuple foula aux pieds le sang de la reine après sa mort. Le vrai peuple se taisait, subissait le joug de la Terreur et pleurait en silence. Il manquait de courage, mais il ne manquait ni de pitié ni de respect pour la plus grande et la plus respectable des douleurs. Le récit du Moniteur et les plaintes menaçantes des journaux révolutionnaires sur l'attitude silencieuse, morne et même sympathique de la population, le prouvent surabondamment.

Ceux qui foulèrent aux pieds le sang de Marie-An-

toinette, ce furent ces misérables, échappés du bagne et de l'enfer, écume sanglante qui monte à la surface de la société dans les temps de trouble et de révolution, ces bandits qui portaient Maçat en triomphe, qui promenaient sur leurs piques les têtes de leurs victimes, qui mangeaient le cœur de madame de Lamballe après l'avoir égorgée. Ce furent aussi ces femmes que l'histoire a flétries du nom de tricoteuses, qui venaient assister, comme à un spectacle plein de charme, à l'agonie des accusés devant le tribunal révolutionnaire, et à leur supplice sur l'échafaud, vraies buveuses de sang, opprobres de leur sexe et de l'humanité. Ces femmes n'ont pas manqué à la Terreur et lui ont imprimé un particulier caractère d'horreur; car la férocité est plus repoussante encore dans ce sexe que dans le nôtre. L'allégresse furieuse de ces scélérats et de ces scélérates ne devait pas manquer aux derniers moments de la Reine de France : ce fut une de ses gloires. Après le regard de Dieu et les larmes des honnêtes gens, la mort du juste n'a point de plus belle couronne que la joie des méchants.

Gftapitre Sirième,

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