‹ Épisodes de la terreurChapitre 5 sur 13 · IK · texte numérisé non relu

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L'abbé Emery et le service religieux dans les prisons.

APRÈS avoir suivi jusqu'à l'échafaud avec un douloureux respect la plus auguste et la plus malheureuse des victimes qui passèrent par la Conciergerie, revenons à celles qui attendaient encore dans leur prison le dénoûment trop prévu de leur captivité. Nous allons voir notre jeune et admirable prisonnier exercer son zèle avec une ardeur tout apostolique et mettre à profit, pour la gloire de Jésus-Christ et le salut des âmes, les jours de répit que lui laissait le caprice de ses bourreaux, ou plutôt la miséricorde de Dieu.

A la Conciergerie, comme dans toutes les prisons du gouvernement révolutionnaire, les prisonniers pouvaient se partager en deux catégories: les incrédules ou les insouciants, qui apportaient au sein de la captivité la légèreté, l'esprit sceptique ou frivole du dixhuitième siècle, et les chrétiens. Parmi ces derniers se trouvaient, à côté des prêtres, des religieux et des religieuses, dont le nombre était considérable, puisque tous étaient proscrits, les personnes de toutes classes et de toutes conditions que n'avait pas flétries le souffle malsain des doctrines contemporaines. Peut-être au début de la Terreur, au moment où les prisons commencèrent à s'ouvrir pour des milliers de prévenus, la première de ces deux catégories était-elle plus

nombreuse que la seconde; mais il est certain que la proportion changea rapidement, et que l'approche de la mort, le contact de tant de saints prêtres et d'âmes célestes, leur apostolat et leurs prières, grossirent bientôt le groupe des chrétiens de toute la foule des pénitents et des convertis.

On a beaucoup parlé dans les romans et dans les histoires, qui ne sont trop souvent aussi que des romans, des jeux et des divertissements, au moins déplacés, auxquels se seraient livrées les victimes de la Terreur. On les a représentées légères et riantes dans leur cachot, se préparant à monter à l'échafaud comme elles se préparaient naguère à aller aux fêtes de Versailles; et, sans intention mauvaise, en voulant peutêtre les grandir, on les a aviUes. La mort est une chose sérieuse, elle est la porte de Téternité, et, s'il est noble et grand de ne pas craindre les souffrances de ce déchirement suprême, il est triste et puéril de ne pas se préoccuper de la justice de Dieu et des mystères redoutables de l'autre vie. Pour moi, je ne connais rien de plus lamentable qu'un éclat de rire ou une bouffonnerie en face du tombeau qui s'ouvre, et les plaisants de la guillotine ne me semblent pas plus dignes d'admiration que ces gladiateurs romains qui s'étudiaient à mourir avec grâce dans l'amphithéâtre et dont le regard, adulateur jusque dans la mort, recherchait en s'éteignant les applaudissements du peuple et de César.

Grâce à Dieu, ces tableaux des prisons révolutionnaires, où figurent toujours au premier plan la jeune

captive d'André Chénier et quelques autres épisodes du même genre, sont étrangement chargés et n'ont presque rien de commun avec la réalité. Je me souviens qu'à la séance de réception d'Alfred de Vigny à l'Académie française, M. le comte Mole, qui lui répondait, fit sévèrement justice de ces peintures sans vérité; il reprocha à l'auteur spirituel et paradoxal de Stello d'avoir amoindri les victimes qu'il croyait célébrer en attribuant à presque toutes les frivolités de quelquesunes; et, avec une éloquence émue qui souleva tout son auditoire, il opposa aux fantaisies du romancier les austères réalités de l'histoire. Il montra la belle et forte figure de son propre père se préparant à mourir avec sérénité mais avec gravité, quittant la terre avec les sentiments d'un époux qui y laisse sa femme bienaimée, d'un père qui se sépare de ses enfants, d'un chrétien qui va paraître en présence de son Juge et de son Dieu. Depuis cette éclatante et énergique protestation, la vérité s'est fait jour de plus en plus sur ce point important de l'histoire de la Terreur: il est démontré maintenant que la presque totalité de ses victimes moururent chrétiennement et se préparèrent à la mort.

Un des principaux instruments choisis par Dieu pour la sanctification de toutes ces âmes fut l'abbé Emery, dont nous avons déjà prononcé le nom, que Barthélémy trouva à la Conciergerie, et dont il devint bientôt un des plus zélés auxiliaires. Pendant les cinq mois de sa détention, notre héros vécut dans une intimité de tous les jours avec ce prêtre admirable, participa à.

toutes ses œuvres, et, quand il le quitta pour aller à l'échafaud, il fut pleuré de lui comme un enfant de prédilection.

Bien des gens, même parmi les plus instruits et les plus chrétiens, ne connaissent de l'abbé Emery que le trait de courage qui couronna sa carrière. Ils savent qu'en 1810, alors que l'empereur Napoléon, tenant le pape Pie VII captif à Fontainebleau, eut la singulière pensée de consulter des évêques et des docteurs sur les droits de la papauté, question un peu tardive puisqu'il l'avait déjà si audacieusement tranchée, un petit prêtre quasi octogénaire se leva devant le maître de l'Europe, lui dit qu'il avait tort, le lui prouva, et lui tint tête avec une tranquille fermeté. Ils savent que ce vaillant petit vieillard, estimé pour sa franchise par l'empereur, qui le remercia et n'en fit ni plus ni moins, s'appelait l'abbé Emery, qu'il était supérieur de Saint- Sulpice et qu'il mourut moins d'un an après, plein d'années et de vertus. Mais ce qu'ils ne savent pas et ce qu'il importe de rappeler, c'est l'admirable mission que remplit, avant et pendant la Révolution, ce grand serviteur de Jésus-Christ.

Né en 1732, âgé de soixante ans passés à l'époque de la Terreur et supérieur du grand-séminaire de Saint- Sulpice, ce séminaire de la France entière quand la Révolution le dispersa, l'abbé Emery fut choisi par la Providence pour diriger le clergé de France pendant les trois premières années de la Révolution, et pour sauver les âmes des victimes de la Terreur pendant les quinze mois que dura cette période de sang et de

larmes. Par un double miracle, Dieu voulut que d'abord il demeurât libre au milieu de toute l'Eglise persécutée, pour être le lien et le centre de cette Eglise sans évêques, sans paroisses, sans communications avec Rome; puis, qu'il demeurât captif pendant quinze mois, toujours à la veille de mourir et toujours survivant, afin de pouvoir être le guide et le salut des innombrables victimes qui passaient chaque jour de la prison à réchafaud. Sa liberté d'abord, la durée de sa captivité ensuite, ne s'expliquent ni l'une ni l'autre que par un dessein évident de la divine Providence.

Tous les séminaires sont dissous, celui de Saint- Sulpice est envahi par un club, l'épiscopat et le clergé français sont décimés, le sang catholique coule à flots dans les journées de septembre, la communauté dont M. Emery est le supérieur se disperse dans le monde entier, les bâtiments du séminaire sont confisqués : lui seul demeure dans cette maison vide que l'Etat a saisie, mais n'occupe pas; il y reste tranquillement, publiquement, pendant des semaines et des mois, avec le titre de vicaire-général de l'archevêque de Paris exilé, mais, en réalité, remplissant les fonctions de vicaire-général capitulaire de tous les diocèses de France, tous veufs de leurs pasteurs; correspondant avec les prêtres du monde entier, et méritant cet admirable éloge d'un historien: « qu'il fut le suppléant des évêques et l'oracle du clergé (Picot). » — Ce simple prêtre, dit le comte de Champagny, l'illustre auteur des Césars et des Antonins, ce simple prêtre, sans dignité dans l'Eglise, placé entre le couteau des massacreurs et la

guillotine de Robespierre, était, à ce moment et malgré lui, le personnage le plus important du clergé de France. »

n continua cette sublime mission du fond de la Conciergerie, après qu'il y eut été enfermé, mais il y joignit dès lors celle de consolateur de ses com-

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l'abbé émery.

pagnons de captivité, et, si j'ose ainsi parler, d'aumônier général des prisons de la république: tâche immense, car les prisons étaient à cette époque la plus importante et la plus développée des institutions publiques. Ce fut au mois de juillet 1793 qu'il entra à la Conciergerie, et il n'en sortit que quinze mois plus tard, en octobre 1794, trois mois après le 9 thermidor.

Episodes de la Terreur. S

Pendant cette longue détention il se prépara sans cesse à mourir en y préparant les autres, et il ne mourut pas; trois fois il toucha pour ainsi dire du pied la guillotine et trois fois il en revint; libre, il s'arrêtait souvent à regarder le fatal instrument pour y accoutumer ses yeux et son cœur; prisonnier, on assure qu'il s'en était fait faire un modèle en petit dans le même but, et cependant il n'y monta point. Enfin, pour résumer en im mot le miracle de cette existence toute providentielle, arrêté et détenu par ordre de Robespierre et de Fouquier-Tinville, qui connaissaient son nom, sa vie et ses crimes de lèse-nation, il survécut à Robespierre et à Fouquier-Tinville, et ce fut lui qui vit tomber leur tête sur l'échafaud.

Il remplit avec un zèle et un succès inouïs la mission de miséricorde que Dieu lui avait donnée près des victimes de la Terreur: grâce à lui, ou plutôt grâce à Celui qui l'avait suscité, on peut dire que le service des âmes fut organisé non seulement à la Conciergerie, mais dans toutes les autres prisons de Paris. Par ses nombreuses relations, par son action sur les membres épars du clergé, il trouva moyen de faire pénétrer partout des prêtres, apportant avec eux les consolations de la religion, le pardon de Dieu et le Corps sacré de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Là où, par exception, les condamnés n'avaient pu se réconcilier dans leur prison, ils étaient avertis par des voies mystérieuses et sûres qu'à tel endroit du fatal itinéraire, un prêtre se trouverait sur leur passage, pour leur envoyer de loin l'absolution sacramentelle. En un mot. ce qu'il faisait

lui-même à la Conciergerie, il le faisait faire dans les autres lieux de détention.

Maintenant, que faisait-il?... quelle était sa vie dans sa prison? M. de Champagny va nous le dire dans sa belle étude sur M. Emery. « L'apostolat des prisons fut la tâche de ce prisonnier. Continuant à la Conciergerie la vie du séminaire; faisant sa prière et sa méditation aux heures du séminaire; se nourrissant de la chair du Sauveur que ses courageux amis trouvaient moyen de lui apporter; lisant, écrivant, étudiant avec plus de zèle et plus de suite encore qu'il ne l'avait jamais fait, et cela au milieu du tumulte; à l'heure de l'oraison ou de l'étude, se bouchant les oreilles avec de la mie de pain, les débouchant à l'heure de la récréation, et alors se livrant, affable, doux, gai, bienveillant, instruit, aux conversations quelquefois si douces de la prison, il conquérait bien vite autour de lui une autorité qu'il n'avait point prétendue. Les prisonniers de sa chambrée se choisissaient un président, c'était lui qu'ils nommaient. La chambrée se renouvelait, on réclamait une nouvelle élection: c'était encore lui qui était nommé. Selon ses amis qui ont laissé des notes sur sa vie, « sa qualité de supérieur se faisait encore reconnaître jusque dans les liens. »

Cet ascendant, si doucement et si légitimement acquis, était tout entier employé, on peut le croire, au bien des âmes. Il ne faut pas oublier que, pour la plupart des hommes qui étaient là, l'éducation première avait été sérieusement chrétienne. Certes, les égarements avaient pu être bien grands, et dans la vie religieuse,

et dans la vie morale, et dans la vie politique; mais alors au moins un homme à qui on parlait de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, savait de quoi on voulait lui parler. Il y eut des résistances obstinées, mais il y en eut peu. On vit des hommes longtemps égarés qui, dans cette prison même, et en attendant qu'on fît d'eux des martyrs, devinrent des ascètes et des apôtres. M. Emery citait un chevalier de Saint-Louis qui depuis son entrée en prison faisait deux heures d'oraison chaque jour. Il cite aussi un jeune militaire « dont la ferveur ne pouvait être comparée qu'à celle de nos premiers confesseurs de la foi. » Ce jeune militaire dont parle ici M. de Champagny, n'est autre que notre Barthélémy.

Il y a plus, les prêtres apostats, et ceux dont l'apostasie avait fait le plus de bruit, une fois qu'ils étaient côte à côte dans la prison avec l'homme qui avait élevé le clergé dé France, ne tenaient pas contre son amitié et sa douceur. L'évêque de Paris, Gobel, l'évêque de Bayeux, Fauchet, l'évêque de Lyon, Lamourette, l'évêque de Poitiers, Montault, tous intrus et schismatiques, furent au nombre de ces brebis égarées pour qui la Conciergerie devint le lieu de la réconciliation et le vestibule du Ciel.

Chaque fois que des accusés, partis pour le tribunal, en revenaient condamnés, selon la règle presque invariable, M. Emery, à qui les geôliers eux-mêmes ne résistaient pas, obtenait de passer la nuit avec eux, pour achever l'œuvre de la conversion et les préparer à la mort. Aussi presque tous moururent-ils chrétien-

nement; l'abbé de Sambucy, un de ces prêtres courageux qui se trouvaient toujours sur le passage des condamnés pour leur donner une dernière absolution, a déclaré « que pendant huit mois qu'il accompagna les victimes du tribunal révolutionnaire, il les vit toujours partir avec calme et résignation. » Il fut particulièrement frappé de la sérénité et de la foi avec lesquelles tous les membres du parlement de Paris montèrent sur l'échafaud. Les membres du parlement de Toulouse, qui avaient grand besoin de conversion, y moururent dans les mêmes sentiments. « Voyez l'admirable Providence! disait plus tard M. Emery luimême : sans la Révolution, ces magistrats seraient morts comme ils avaient vécu, en incrédules et en jansénistes, et je les ai vus mourir en vrais pénitents, avec les meilleures dispositions de foi et de piété. » Tant il est vrai que Dieu tire le bien du mal, la floraison des ruines et la résurrection de la mort!

Nous avons dit que notre héros s'était fait l'auxiliaire de M. Emery dans sa mission de miséricorde et de salut. Il cherchait par ses paroles, par ses exemples, par les mille industries du zèle apostolique, à lui préparer la voie et à lui ouvrir l'entrée des âmes. Toujours humble et se rabaissant le plus qu'il pouvait, voici ce qu'il écrivait de lui-même à son ami M. L'Hermite:

«...Moi, je suis le chien courant, et j'ai le bonheur de faire sortir de temps en temps le lièvre du gîte. Je suis bien payé de mes peines, comme vous pouvez l'imaginer, quand j'ai la consolation de pouvoir aider quelques âmes à se débarbouiller. »

« Au surplus, ajoutait-il, moi et tous ceux qui partagent mes sentiments, jouissons ici de la plus parfaite estime de la part même de ceux qui se sont déclarés esprits forts... Il y en a qui soutiennent ce caractère jusqu'à l'échafaud: pauvres gens! ils doivent être bien surpris, lorsqu'ils se trouvent frappés tout à coup, de paraître ainsi devant Dieu, eux surtout qui ne s'attendaient à rien moins qu'à un acte aussi sérieux! »

Grâce à la charité ardente de l'abbé Emery, des prêtres qui le secondaient dans les prisons ou au dehors, et aussi de Barthélémy, le nombre de ceux-là fut bien minime, et la Terreur peupla le Ciel en dépeuplant la terre.

La vie que notre héros menait dans sa prison ressemblait à celle de l'abbé Emery; elle se partageait de même entre la prière et l'apostolat.

« ...Il y a trois mois et demi, écrivait-il, le 29 décembre, à son ami, que nous attendons notre jugement, et il ne vient point. Dieu soit béni! je ne le hâterai pas d'un instant, mais je n'y mettrai non plus aucun obstacle. Je laisse tout entre les mains de la Providence divine. Je le répète, elle sait mieux que nous ce qui nous est nécessaire, et, grâce au Seigneur, je ne me suis pas encore ennuyé cinq minutes dans mon nouveau séjour. Je ressens de plus en plus l'effet de vos bonnes prières, auxquelles je m'unis tous les matins, comme nous en sommes convenus. Ainsi, ne changez pas l'heure de sept: c'est le moment où je me lève, et nous nous réunissons ensemble, au saut du lit, d'une manière particulière pendant vingt ou trente minutes... Nous avons, comme je vous l'ai marqué, le résultat de l'instrument

précieux (c'est-à-dire la sainte Eucharistie); ainsi nous n'avons rien à désirer, si ce n'est de souffrir davantage pour l'amour de Celui qui a tant souffert pour nous. Mais enfin, puisque nous n'en sommes pas là, demandons au moins à ce divin Sauveur l'amour des souffrances, et le désir que nous en aurons nous sera aussi méritoire auprès du Père céleste que si nous souffrions véritablement,

« Nos petits exercices nous occupent une partie de la journée, de manière que le temps nous paraît bien moins long. J'ai augmenté ma petite bibliothèque d'un Combat spirituel et d'une Introduction à la vie dévote. Mon petit office de la Sainte Vierge, que je récite exactement avec celui de l'Ange gardien, mon chapelet, ma lecture spirituelle et la méditation, remplissent à peu près notre journée. Je donne en récréation quelques leçons de polonais (sorte de jeu de dames alors usité) à nos messieurs... J'ai souvent des conférences avec le maître de la maison où demeurait le cher frère. Ce vieillard respectable est ici depuis sept semaines comme suspect, parce qu'il se servait dans sa chambre de l'instrument précieux (c'est-à-dire parce qu'il y disait la messe). »

On voit avec quel soin il évite de nommer les personnes et de désigner tout ce qui pourrait compromettre leurs mystérieuses et salutaires relations avec le dehors. Toutes ces lettres étaient écrites avec la pensée évidente et trop facile à comprendre qu'elles pourraient tomber entre des mains ennemies. C'est ainsi que les premiers chrétiens devaient communiquer avec leurs amis et leurs protecteurs du fond des catacombes.

« J*ai fait part, contimie-t-il, de vos sentiments au vénérable père et au cher frère (c'est-à-dire M. Emery et M. Tabbé Ploquin, qui avait été arrêté avec lui). Ils y sont bien sensibles et ne vous oublient pas. Ils jouissent d'une assez bonne santé et se trouvent fort heureux de souffrir pour la justice: « Bienheureux ceux » qui souffrent persécution pour la justice, parce que » le royaume des Cieux est à eux. » Le maître de la maison de plaisance où vous avez demeuré quinze à seize mois (il veut dire évidemment le supérieur d'une maison religieuse connue de son ami) est aussi arrêté depuis cinq à six semaines comme suspect. J'eus l'honneur de le voir une fois pendant une demi-heure. Il m'édifia infiniment, vous n'en doutez pas. Il était bien change, et, depuis ce temps, on m'a dit qu'il était presque toujours malade. Je le crois, un si grand serviteur de Marie souffre bien de l'impiété qui triomphe aujourd'hui.

» On a reçu des nouvelles des chers frères du Mississipi (c'étaient des prêtres de Saint-Sulpice qui venaient d'y fonder un établissement). Ils se portent bien et font de grands progrès par là. Dieu soit béni! si la foi se perd en France, elle refleurira ailleurs. Dieu n'a pas promis qu'elle serait toujours dans le même endroit, mais bien sur la terre, jusqu'à la consommation des siècles.

» Le père d'Hervilée, m^ademoiselle Poulin et sa domestique (dont nous reparlerons plus bas) ont été martyrisés le 23 du présent mois de décembre. Vous ne pouvez vous faire une idée du courage qu'ont montré

ces généreux athlètes, et devant les juges et en allant à l'échafaud. Une joie chrétienne et une sainte jubilation étaient peintes sur leurs visages, et le peuple, en criant : Vive la RépubHque! a laissé échapper ces mots:« Hs sont morts en saints! » Quel aveuglement! Le saint homme réfuta leur impiété et leurs blasphèmes (à l'audience) avec beaucoup de chaleur et de force, ainsi que la demoiselle, que vous saviez n'être pas ignorante sur l'article...

» Bénissons le Seigneur qui récompense ses serviteurs d'une manière bien opposée à celle du monde. Les pauvres d'Orléans ont perdu leur mère et tous les honnêtes gens une bonne et sincère amie. Elle est maintenant où elle soupirait d'être depuis longtemps. Je m'en suis réjoui véritablement dans le fond de mon cœur, in nieo corde....

» ...J'ai la montre du père d'Hervilée, je la garde comme une relique; si je fais mon grand voyage bientôt, je vous fais mon légataire universel, et, comme on sait d'avance le jour où Von monte, je ferai un paquet que je ferai déposer en ville, dans lequel je mettrai cette montre avec ma petite bibliothèque, mon crucifix et mon chapelet ; le tout sera pour vous. Vous ferez estimer la montre, qui n'est pas d'un grand prix; vous en distribuerez le montant aux pauvres à son intention, et vous la garderez pour l'amour de lui et de moi. H y aura dans le paquet mes dernières intentions, un petit manuscrit dont l'original a été trouvé sur un prêtre catholique qu'on a fait mourir, et que j'ai copié pour ma consolation. Cet écrit vous satisfera infiniment. »

Je n'ai voulu omettre aucun des détails de ces dispositions de notre jeune héros, pour montrer avec quel sang-froid et quelle tranquillité d'âme il parle de sa mort et de ce qui doit en être la suite. Il parlerait de la fin prochaine d'un étranger qu'il ne pourrait le faire avec plus de liberté d'esprit. C'est avec indifférence, que dis-je? avec espérance et joie qu'il voit approcher le moment où sa tête tombera sous le fer du bourreau. Voilà ce que fait la foi vivante dans les âmes chrétiennes !

« Allons, poursuit-il, du courage 1 priez pour moi.... Surtout, je vous prie en grâce de n'avoir aucune inquiétude à mon sujet. Réjouissez-vous, au contraire, de ce que j'ai le bonheur de souffrir quelque chose pour le Dieu que j'adore.

» ...Si vous êtes à portée d'embrasser le petit bonhomme (c'est de son jeune frère qu'il parle), exprimez-lui ce que je sens pour lui, et surtout combien j'ai à cœur son avancement dans la vertu. Personne ne peut mieux que vous lui imprimer cette vérité. Répétez-lui souvent ces paroles de l'adorable Jésus : Quid prodest homini si mundum universum lucretur, animœ vero suœ detrimentum patiatur : De quoi servira d'avoir gagné tout l'univers si l'on vient à perdre son âme? — Un chrétien qui médite une demi-heure par jour cette vérité, peut, en peu de temps, faire de grands progrès dans la perfection.

» Rappelez-lui aussi l'exemple du jeune frère de saint Bernard qu'il avait laissé seul dans le monde. Il ne profita pas longtemps des prétendus biens du siècle

et pensa au solide. J'espère qu'il se souviendra quelquefois de moi devant Dieu et qu'il n'oubliera jamais les grands exemples de vertu qu'il a sous les yeux, et combien il est avantageux pour un chrétien d'avoir, au moment de la mort, le témoignage d'une bonne conscience. Pour lors, au lieu de la redouter, on la désire, on soupire continuellement après elle, puisqu'il n'y a que ce chemin qui puisse nous procurer la vie!

» Quoique je ne nomme personne, il faut cependant prendre garde que cette lettre ne tombe dans des mains étrangères. Une grande prudence, je vous prie. Vous me marquerez si l'ouvrage va un peu (il indique par là le travail apostolique); je crois que les temps sont durs, on gagne difficilement sa vie... Plusieurs de nos braves sont en captivité, à ce qu'on m'a dit. Dieu soit loué: ils sont véritablement libres, puisqu'ils peuvent servir Dieu partout.

» Je sens bien que tous les matins vous ne m'oubliez pas, c'est bon; je ne peux vous en récompenser, mais vous le serez un jour avec usure.

» Je finis ma lettre dans le même style que saint Paul. C'est le seul digne de charmer l'oreille d'un chrétien.

» Que la grâce de N.-S. J.-C. et la charité de Dieu et la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous; que la paix soit avec vous, mon très cher frère.

» Ne quittons pas la Crèche pendant quelque temps (cette lettre est du 29 décembre, quatre jours après Noël); ce grand petit Enfant mérite bien d'avoir des courtisans. »

Ainsi finit cette admirable lettre, toute parfumée de foi, d'espérance et d'amour de Dieu, où l'esprit chrétien circule d'un bout à l'autre avec tant de puissance et de vie, qu'on la dirait écrite par quelqu'un de ces généreux confesseurs de la foi qui attendaient dans les prisons des empereurs romains la couronne du martyre.

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