‹ Épisodes de la terreurChapitre 7 sur 13 · VIVENT JESUS ET MARIE · texte numérisé non relu

VIVENT JESUS ET MARIE

7> Ma très chère et respectable maman, » Je viens de recevoir, des nouvelles du pays, et le cher frère me marque que vous jouissez d'une bonne santé. J'en suis satisfait et je prie le Ciel qu'il vous la conserve.

» Recevez, je vous en prie, au renouvellement de cette année, les vœux les plus sincères qu'ose former pour vous le plus respectueux des fils... Veuillez, de grâce, ne vous inquiéter nullement de ma position ; mais plutôt remerciez Dieu des grâces dont il me comble journellement, et dont je fais peut-être un si mauvais usage. Enfin, que son Nom adorable soit béni à jamais! Je suis où la Providence m'a conduit et, à moralement parler, je ne puis être mieux. Si ce Dieu de bonté veut m'appeler à lui à la fleur de l'âge, par une mort aussi douce qu'honorable, hélas! ma bonne maman, quelles actions de grâces ne dois-je pas lui rendre de ce qu'il veut bien penser à moi préférablement à tant d'autres qui le servent infiniment mieux, me retirer ainsi de ce monde pervers et corrompu, et rompre les liens qui me retiennent sur la terre pour me donner une récompense qu'il a promise à ceux qui feront la volonté de son Père céleste! Soumettons-nous donc à sa divine Majesté, si nous voulons régner, avec le Fils adorable de Marie. Détachons-nous des biens vains et frivoles du siècle pour ne penser qu'à ceux que toutes les puis-

sances de la terre et de l'enfer ne peuvent nous ravir. » Hélas! ma chère maman, si nous avions de la foi, que nous désirerions les persécutions, les opprobres, les humiliations, et tout ce que les hommes méchants nous font éprouver! Nous les préférerions à tout ce que le monde peut nous offrir de plus agréable, de plus charmant. L'adorable Jésus ne fit pas la conquête de son Royaume par la route du Thabor, et, s'il y fit éclater sa gloire un instant, ce n'était que pour nous encourager et pour nous donner une idée du bonheur dont on jouit dans un royaume dont le Souverain était revêtu de tant d'éclat et de tant de majesté. Mais cet amoureux Sauveur préféra la route sanglante du Calvaire, et là il cimenta de son sang précieux la religion sainte qu'il avait prêchée à des ingrats qui, pour prix de ses veilles et de ses travaux, lui arrachèrent impitoyablement la vie, en lui faisant endurer des tourments que l'esprit humain ne peut comprendre.

» D'après cet exemple, voyez, ma bonne maman, si un chrétien ne doit pas s'estimer fort heureux de souffrir quelque chose, surtout ayant l'espérance du Ciel. Les hommes parcourent toutes les mers pour amasser un vil métal qui périra avec eux, et un chrétien ne voudrait pas endurer quelques mois de captivité, quelques légères privations, une mort même très douce en elle-même, pour faire la conquête d'un royaume où tous les désirs du cœur humain sont remplis, puisqu'on y possède le divin Auteur de notre être, l'Esprit incréé qui de rien fit dans le temps tout ce qui existe, et qui, au premier acte de sa volonté, jeta les fondements de

ce vaste univers avec tout ce qu'il contient ; qui, de plus, ne fit tout cela que pour nous, pour notre usage et pour notre commodité et satisfaction! De quels sentiments d'amour, de respect et de reconnaissance ne devonsnous pas être pénétrés à la vue de tant de bienfaits! J'espère que vous trouverez dans votre religion un remède efficace à vos peines. Ne pensez plus à moi que comme je pense à vous, c'est-à-dire dans vos prières seulement, et toujours selon le bon plaisir et la sainte volonté du Seigneur. J'en agis ainsi vis-à-vis de toutes les personnes pour lesquelles je me sens de l'attachement, à parler humainement: je fais tous mes efforts pour les oublier, et, grâce à Dieu, cela ne me coûte guère.

» Quant aux biens et à la fortune où je pouvais prétendre, fi donc! je les méprise souverainement et je leur dis de grand cœur un éternel adieu. Je suis trop ambitieux pour m'attacher à si peu de chose : je préfère le, solide, et je suis persuadé qu'au fond de votre cœur vous dites que j'ai raison. Ainsi, ma très respectable maman, il faut se détacher peu à peu des biens de ce monde; ils n'ont jamais été faits pour captiver le cœur d'un chrétien, qui doit penser continuellement à sa fin dernière et au jugem^ent général, où nous nous réunirons, je l'espère, pour posséder ensemble une vie exempte de toutes les infirmités que l'on ressent dans celle-ci. Vous et moi serons peut-être ensemble plus tôt que vous ne pensez: qui sait? Laissez agir la divine Providence, elle sait mieux que nous ce qui nous convient, et elle fera toujours tourner toutes choses à notre avan-

tage, pourvu que de notre côté nous n'y mettions aucun obstacle.

» Il ne me manque rien ici, ainsi soyez tranquille à ce sujet. Ne dites plus ce que je suis convaincu être sorti de votre bouche, peut-être, hélas! trop de fois: Pauvre malheureux! et mille autres exclamations semblables qui, dans la bouche d'un chrétien, sont des espèces de blasphèmes, et je vais vous le prouver. Jésus- Christ nous dit dans son Evangile: « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce qu'Us posséderont le royaume des Cieux. » Bienheureux! je ne suis donc pas malheureux, infortuné, ni misérable, car ce sont là les expressions dont se sert le monde. Monde insensé ! que tu connais bien peu le bonheur de ceux qui souffrent pour la justice et la vérité, et encore moins les délices dont jouissent ceux qui versent leur sang pour la plus juste et la plus sainte de toutes les causes! Ainsi vous voyez qu'il est de foi que je suis bienheureux. J'espère que vous n'irez pas contre cette sublime vérité qui fait le charme de ma vie. Je vous souhaite donc ce bonheur et à tous ceux qui partagent votre foi et vos sentiments. »

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'au point de vue de la foi comme de la raison, de l'amour de Dieu comme de l'amour filial, de l'enthousiasme comme de la logique, de la simplicité du style comme de la mâle énergie des pensées, cette lettre est un morceau achevé. Et quand on pense que ce traité du mépris des richesses a été écrit, non pas, comme celui de Sénèque, au fond d'un palais sur une table d'or, mais au

fond d'un cachot sur une table de bois, que cet hymne de reconnaissance, de joie surnaturelle, d'aspirations aux délices de la mort, est sorti tout brûlant d'une bouche que la mort allait fermer à jamais ; quand on songe que ce philosophe, cet éloquent et austère prédicateur, ce grand amateur des choses célestes, ce vrai disciple de la Croix, c'est-à-dire de l'amour sanglant et sacrifié, était un jeune soldat de vingt-deux ans qui s'attendait chaque jour, depuis trois mois, à mourir sous le couteau de la guillotine, on admire la toute-puissance de Dieu qui brille avec de si visibles rayonnements dans ses élus, et l'on rend grâces au Rédempteur des hommes qui peut seul accomplir, dans les âmes rachetées par son sang, d'au5:si divines transformations.

Quoique parfaitement sûr de son supplice prochain, le gouvernement de la Terreur, comme l'avare Achéron, ne lâchant pas sa proie, l'héroïque jeune homme s'étonnait chaque jour davantage de la prolongation de sa captivité et de son existence, et son étonnement redoublait, en même temps qu'une sainte jalousie s'emparait de son âme, en voyant des prisonniers, arrêtés longtemps après lui, partir avant lui pour le tribunal, la mort et l'éternité. Au nombre de ces privilégiés, dont il enviait le sort, se trouvaient le père d'Hervillée et ses pieuses compagnes, dont il mous racontait les derniers moments et la sainte mort dans la lettre à' M. L'H ermite précédemment citée, et qu'il chérissait particulièrement à cause de la conformité de leur situation. Ce respectable ecclésiastique, âgé de soixante-douze ans, avait été reçu et caché comme lui, à Orléans, par une ancienne reli-

gieuse chassée de son couvent détruit, et par sa servante, Marguerite Bernard, digne imitatrice de ses vertus. Cette maison était devenue un oratoire pour les catholiques d'Orléans, en ces temps exécrables où il était défendu sous peine de mort de montrer seulement qu'on croyait en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Deux mois environ après l'arrestation de notre héros et de ses hôtesses, ce nouveau repaire d'honnêtes gens et de chrétiens fut découvert par les vertueux agents de la Terreur. Mademoiselle Poulin fut arrêtée avec sa servante et le prêtre vénérable qui remplissait chez elles les fonctions inciviques et antinationales de pasteur des âmes. Ainsi jadis en Perse, la servante de sainte Tarbula, sœur de l'évêque Siméon, fut arrêtée pour être martyrisée avec elle et devenir sa compagne à la mort, comme elle l'avait été dans ses bonnes oeuvres.

Les trois prisonniers, enfermés à la Conciergerie dans les premiers jours de décembre, n'y restèrent pas longtemps; le 21, ils comparurent devant le tribunal révolutionnaire et furent guillotinés le 23. Je ne reviendrai pas sur leur mort, dont Barthélémy nous a déjà raconté la sereine sainteté; miais je veux reproduire ici la sentence de mort de Marguerite Besnard, pour montrer â quelle audace de sottise, à quel insolent mépris du sens commun en étaient arrivés les cuistres sanguinaires qui gouvernaient alors la France.

« ...Attendu, porte l'arrêt du tribunal, que l'accusée est convaincue d'être complice des conspirations et des complots qui ont existé en la commune d'Orléans, notamment en 1792, 1793 et jusqu'au mois de frimaire,

tendant à troubler l'Etat par une guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres, ou contre l'exercice de l'autorité légitime, particulièrement en opposant les fureurs du fanatisme à la majesté des lois et la volonté sanguinaire d'un prêtre appelé Pape à la souveraineté du peuple, à la puissance du législateur et à l'autorité du magistrat, en tenant des conciliabules secrets et perfides afin de préparer les succès du fanatisme pour le ralliement des contre-révolutionnaires, etc., Marguerite Besnard est condamnée à la peine de mort et ses biens sont acquis à la République. »

Quel sanglant galimatias et quel pathos nauséabond! Ces fureurs du fanatisme et cette volonté sanguinaire d'un prêtre opposées à la souveraineté du peuple, à la puissance du législateur et à l'autorité du magistrat, c'est la vérité de la religion et la fidélité à l'Eglise opposées à la souveraineté du comité du salut public, à la puissance de Robespierre, à l'autorité de Fouquier-Tinville ; ces conciahules secrets et perfides, ce sont les réunions de quelques fidèles autour d'un prêtre septuagénaire célébrant le Sacrifice de la Messe, et cette redoutable conspiratrice qui met en péril la République et dont les biens sont acquis à l'Etat, c'est une pauvre servante possédant pour toute richesse les hardes qui la couvraient pour aller à l'échafaud! En vérité, tout cela serait bouffon si le sang qui recouvre ces pages hideuses de notre histoire ne glaçait le rire sur les lèvres et ne le remplaçait par l'horreur.

Le père d'Hervilée, Marguerite Besnard et sa maîtresse étaient entrés au Ciel le 23 décembre ; le 2 janvier.

un autre vrai chrétien, un autre ami de Barthélémy, allait les rejoindre. Voici comment notre héros raconte sa mort:

« Le premier, à dix heures du soir, un de nos intimes a été jugé à mort pour ses étrennes. Ce respectable homme était prêtre habitué à la paroisse de Saint- Nicolas-des-Champs, très bon catholique. J'ai quelques reliques de lui, que je garde bien précieusement et que je vous ferai passer lorsque j'aurai le bonheur de le suivre. Il demanda son bréviaire au guichet, où il passa la nuit, n nous le fit remettre le lendemain par le concierge, et il nous écrivit deux mots qu'on nous transmit, •ù il nous marquait, entre autres choses, qu'il avait passé la nuit très tranquillement et qu'il y avait été comblé de consolations. Je n'ai pas de peine à le croire; lorsqu'on a vécu comme lui, le moment de la mort paraît fort doux.

» Son jugement porte: « Convaincu d'avoir travaillé à rétablir la royauté... » Oui, mon ami, depuis trente mois qu'il était chassé de son poste, il n'avait jamais cessé un instant de se sacrifier pour les fidèles. Le zèle de la maison du Seigneur le dévorait. Il ne faisait pas cela par intérêt, car il était fort riche. Il était âgé d'environ trente-deux ou trente-trois ans. Il est maintenant où nous espérons d'aller sous peu. Il nous a promis, dans son écrit, qu'il ne nous oublierait pas.

» Probablement nous ne nous verrons plus que làhaut : adieu donc, cher bon ami, pour l'éternité. Je soupire tous les jours après cet heureux voyage, au terme duquel je chanterai éternellement les louanges du Seigneur.

» Que l'adorable Jésus avec sa très sainte Mère soit toujours avec vous.

» Je me recommande aux prières de tous les braves, à qui je souhaite beaucoup de persévérance.

» Nous ne sommes pas au bout ! »

Il n'était pas au bout en effet, mais le terme approchait à grands pas. Encore quelques semaines de travail apostolique, d'aspirations au Ciel, d'exil dans cette vallée de larmes, qui était alors en même temps une vallée de sang, et il allait enfin recevoir la récompense des pénitents, des apôtres et des martyrs.

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