LA PLACE DU CARROUSEL
Lugubres appréhensions. — Une recommandai ion à double entente. — Entretien avec le commandant. — Sentiments généreux. — La colonne en marche. — Les lampions. — Catastrophe. — Je suis blessé. — Mort du commandant. — Etendue du sinistre. — Acharnement des gardes-nationaux. — Retraite d’une partie de la colonne. — Eparpillement des blessés et des prisonniers. — L’extermination. — Un exploit de la chasse aux flambeaux. — Je m’éloigne du champ de carnage. — Une patrouille, le mot d’ordre, le mot de ralliement. — L’élève du Val-de-Grâce. — Méprise des gardes-nationaux. — Menaces. — Je suis garrotté. — Une prosopopée. — Le caveau des Tuileries. — Echos de la fusillade. — Piège meurtrier. — Exaspération des gardes. — Nouvelles victimes. — Occupation des postes par la ligne. — Les blessés dans le poste. — Conciliabule de mort. — Nos maîtres nous condamnent aux gardes mobiles. — Marche vers le Palais- National. — Rencontre de deux patrouilles.
Cette nouvelle catastrophe n’est pas la moins sanglante du mois de juin, et c’est la plus déplorable. Elle survint après la bataille comme un surcroît de malheur, ajoutant des victimes à des victimes , du sang à du sang. Les circonstances en sont peu connues, les causes non expliquées et elles ne le seront probablement jamais. Il y a dans ce sinistre quelque chose de ténébreux comme l’heure qui le vit naître.
Depuis un moment la colonne stationnait dans la cour. On nous comptait. Les gardes nationaux formant l'escorte nous entouraient. Leur air était morne, recueilli et solennel. Nos esprits prévenus en furent frappés ; nous y vîmes un mauvais augure. C’est à ce point que plusieurs d’entre nous,
levant sur leurs gardes des yeux presque suppliants, leur disaient avec une certaine naïveté :
— Vous n’allez pas nous fusiller, n’est-ce pas?
Ces mots restaient sans réponse. Quelques officiers, parlant en général, renouvelèrent l’éternelle recommandation : « Ne bougeons pas, — pas un cri, pas un mot, pas un geste, sinon...! >»
Les faits que j’ai déjà relatés, ont souvent pris, comme on l’a vu, et la plupart de ceux qui me restent à raconter prendront souvent encore un caractère personnel. J’ai voulu le leur conserver, afin de fournir, en tout ce qui me concerne, un témoignage sur.
Notre officier du caveau qui présidait à toutes ces opérations s’approcha du chef de bataillon qui commandait l'escorte. Je me trouvais à côté de lui, étant moi-même à la tète de la colonne des prisonniers.
— Voilà, commandant, dit-il en me frappant sur l’épaule, un jeune homme qui s’est très-bien employé dans le caveau ; je vous le recommande.
À dire le vrai, je me sentis interdit. Je me méfiais de la recommandation, et ne savais trop dans quel sens interpréter les derniers mots.
Je vis, un moment après, que j’avais poussé trop loin la méfiance. L’officier s’étant retiré, le chef de bataillon me regarda d’un air qui n’annonçait aucune prévention défavorable. 11 lia même avec moi une courte conversation qui n’a d’autre importance, dans mes souvenirs, que celle d’avoir précédé, de quelques minutes seulement, un événement fatal pour lui, pour moi et pour beaucoup d’aulres. Ce fut son dernier entretien avant de mourir. Un capitaine que j’avais à gauche leva quelquefois la tète, comme un homme qui écoute, mais il n’ouvrit pas la bouche. De ces trois hommes, qui l’eût cru? seul je devais rester vivant, mais non point sain et sauf.
Le commandant fit passer dans sa main gauche son épée
nue et me présenta sa droite recouverte d’un gant de fil. Je la serrai avec chaleur.
— Quelle odeur vous exhalez ! me dit-il.
— Ah ! mon Dieu ! vous m’en faites souvenir.
— Comment! vous ne le sentez pas?
— Nous ne le sentons plus. Ces gaz infects, dont nos liahits sont imprégnés, nous les avons respirés deux jours.
— Quelle est votre profession?
— Je suis venu à Paris terminer mes études.
— Vous êtes donc de la province?
— Oui, commandant, des Bouches-du-Rhône.
— C'est bien loin. Peut-être avez-vous tous vos parents encore.
— Oui, tous. Mon père et ma mère.
11 comprit que ce souvenir ne pouvait qu’augmenter mes peines, par la pensée des mille douleurs que j’allais causer à mes parents.
— Ayez bon espoir, ajouta-t-il, rassurez-vous. C’est fini, maintenant. Où nous vous menons, vous serez mieux.
— Vous le voyez, je suis calme.
Après une courte pause, il reprit :
— Quels malheurs! Nos ennemis, voyez-vous, s’en frottent les mains, et nous, nous en gémissons tous.
— Ah ! si ce sang avait été versé pour reconstituer la Pologne, l’autocrate serait ébranlé sur son trône.
Je ne sais ce qui m'inspira cette subite réponse. Je compris aussitôt, et j'en demeure aujourd’hui persuadé, que je n’avais pas bien répondu à sa pensée. Je lui parlais des ennemis du dehors. C'est aux ennemis de la République qu'il faisait allusion, aux monarchiens de toute espèce, heureux de voir, dans cette guerre fratricide, des républicains s’exterminer entre eux.
C’était le commandant du bataillon de Cambrai. A ce que j’ai su depuis, un républicain. Sa mort, qui approchait, ajouta un argument à ses généreuses paroles.
Il adressa aussi quelques questions à plusieurs prisonniers qui se trouvaient à sa portée. Tous les préparatifs achevés, il sortit des rangs, fit une rapide revue, recommanda aux prisonniers de se donner réciproquement le bras, pour mettre plus de solidarité, et empêcher qu’une tentative individuelle ne compromît le salut de tous. Cela fait, il commanda la marche. La colonne s’ébranla.
Quatre cents hommes armés et robustes en conduisaient deux cent vingt, sans armes, exténués. Les gardes nationaux formaient tout autour une triple haie. Nous faisions le pas de six pouces, qui permet, comme on sait, de s’emboîter de telle sorte qu’il n’existe dans les files, d’homme à homme, aucun intervalle , la poitrine de l’un portant contre les épaules de l’autre, et les bras, à droite et à gauche, pressés et emprisonnés comme dans un rassemblement compacte.
Nous passions ainsi, à pas de tortue, de la cour sur les quais, pour revenir sur la place du Carrousel par un autre guichet. La grande grille de la cour d’honneur, qui se trouvait fermée, nous avait forcés à ce détour. Nous coupâmes la place du Carrousel en écharpe dans la direction de la rue de Rohan.
Des milliers de lampions flamboyaient aux corniches et sur les entablements : c'était triste ! des lampions après tant de funérailles !
Les Romains, qui ne furent jamais que des embryons de républicains, ne pardonnèrent pourtant pas à César de s’être décerné les honneurs du triomphe pour une guerre civile.
L’impitoyable réalité allait créer, en présence de cette fête mensongère, un funèbre contraste. Les lampions, de joyeuse mémoire, ne projetèrent bientôt plus sur la place transformée en abattoir que de sinistres lueurs. Les derniers reflets de leurs flammes vacillantes se réfléchirent dans des flaques de sang tiède encore. Sur cet autel paré pour une hécatombe humaine, le plus insignifiant des luminaires brûla, solennel, comme les cierges funéraires qui veillent au chevet des morts.
Nous marchions. Toutes les bouches étaient silencieuses; on n’entendait que le bruit lent, régulier des pas ; le battement des gibernes, le frottement des buffleteries ; en un mot, tous ces sons vagues qui sortent d’une troupe d’hommes en marche, et qui se suivent, se touchent, se serrent étroitement.
Rien qui fit prévoir l’heure fatale; elle avait sonné!
Un coup de fusil éclate, un coup unique...
La colonne obliquait du Phare à l’hôtel de Nantes qui se dresse sur la place comme une tour isolée. La catastrophe nous cloua là.
Le commandant cria d’une voix brève : Halte!
Je connaissais la contagion de la poudre. Il est des hommes entre les mains desquels un fusil est une barre rougie ; cela les brûle. On a tiré, il faut qu’ils tirent, n’importe où, n’importe comment. Je frémis.
— Quel malheur ! murmurai-je involontairement.
— Chut ! fit un officier.
Deux, trois, quatre... dix coups de fusil détonèrent sans intervalle appréciable.
— Apprêtez armes! — genou, terre!
Je vis les gardes nationaux mettre un genou en terre, et quatre cents fusils s’armèrent à la fois.
Tout cela, on le pense bien, s’était passé d’une manière quasi simultanée. On n’eût pas compté dix battements de montre.
La dernière moitié de la colonne s’embrasa instantanément. C’est du moins ce qu’il me parut, car la masse se trouvait derrière moi et je n’ai pas pu juger par mes yeux si ce premier feu de peloton est parti de la colonne ou a été dirigé sur clic : les mille échos de la place rendent la confusion très-facile.
J’avais suivi tous les mouvements des gardes, calquant les miens sur les leurs. J’avais donc vivement fléchi le genou droit en entraînant avec moi deux prisonniers, mes voisins.
Notre genou avait à peine effleuré le sol qu’une décharge
terrible, venue de face, éclata comme une machine infernale. L’ouragan s’abattit sur nous.
La tête delà colonne fut balayée... Quelques cris faibles se firent entendre.... Plusieurs se renversèrent lourdement, silencieusement. Ils étaient morts en même temps que frappés.
Les blessés, les vivants se débandèrent à travers les morts et les mourants. Ce fut un sauve-qui-peut. Une grêle de balles pleuvait toujours. Moi-même je tombai, la face contre terre. Comme tant d’autres, j’étais atteint.
Ma blessure était à la tête, mais je ne sentais pas de douleur locale. J’étais en proie à des sensations inconnues. Les oreilles remplies d’un sifflement aigu et constant; les yeux éblouis par une flamme ardente, fugitive, renaissante; les tempes travaillées par mille élancements. En cet état, chaque seconde a une valeur inappréciable; mes forces s’échappaient comme un liquide d’un vase percé.
. Au milieu de cette révolution intérieure, je m’appartenais encore. J’entendis une voix saccadée, mais forte et naturelle, crier :
— A moi, à moi, un brave!
Je reconnus la voix du commandant... 11 s’éloignait. Ayant l’oreille contre terre, j’entendis très-bien scs pas lourds et le grincement de son épée traînant sur le pavé. Par suite de ses blessures ou par précaution, il devait marcher courbé vers le sol.
11 répéta quelquefois le même appel :
— A moi, à moi, un brave !
Après quoi je n’entendis plus rien de ce coté. Telles sont les dernières paroles qu’il nous jeta comme une sorte d’adieu. On m’a assuré, et les journaux ont répété, que ce chef de bataillon était resté sur la place.
Je l’ai dit : chaque seconde emportait ma vie. Je défaillais peu à peu. Je sentis encore mes compagnons dégager leurs bras des miens, nous étions tombés les bras enlacés ;
je connus par leurs gémissements qu’ils avaient été touchés. Quel fut leur sort, je l’ignore.
Progressivement, je ne sentais plus, je n’entendais plus. Mes sens m’abandonnaient. Me regardant comme à mon heure dernière, j’embrassai dans une rapide pensée, — quoi de plus large, de plus rapide que la pensée? — tout ce qu’on a de cher ici-bas : parents, proches, amis, convictions sacrées : je les enveloppai dans un même adieu, et je perdis connaissance.
Je ne sais combien de temps dura mon évanouissement. Quand je revins à moi, la fusillade n’avait pas cessé. Je renonce à peindre les sensations d’un homme tombé en défaillance avec la conviction qu'il est tué, et revenant à la vie. C’est une véritable résurrection.
Par un mouvement spontané, je me dressai sur mes genoux. Au même instant, je fus rappelé au sentiment de ma situation par le bruit de la fusillade. Je me recouchai aussitôt. A coup sûr, j’avais été remarqué dans mes mouvements.
Plusieurs balles passèrent sur moi en sifflant. On eût dit qu’elles volaient ras du sol, tant elles sifflaient énergiquement à mon oreille. Dans le silence de la nuit, ces vibrations se prolongeaient comme celles d’un diapazon. A qui n’a pas entendu siffler les balles, rien ne saurait en donner une idée précise; c’est terrible et, en même temps, harmonieux.
Pour étancher le sang de ma blessure, je dénouai ma cravate. J’attendis. Et quand les coups de feu ne partirent qu’à de très-rares intervalles, je crus prudent de fuir ce champ de carnage qui serait bientôt visité, et de me dérober à la vengeance ou à l’aveugle fureur des survenants. Le premier homme que je reconnus, à mon côté gauche, fut le capitaine dont j’ai parlé; je le palpai : il était mort.
Je commençai à ne plus rien comprendre. Quand j’étais tombé blessé et que j’avais entendu la fusillade sévir tou-
jours, j’avais cru à la trahison et au massacre de nous tous. En retrouvant des gardes nationaux étendus morts, mes doutes revinrent.
Comment expliquer tout cela?
Des balles étaient allées se perdre au delà de la grille, vers le Louvre, du côté de la rue de Rohan, tout autour, enfin. Des gardes nationaux étaient postés dans ces différents endroits. Visités par les balles, ils sc crurent attaqués et ripostèrent. Alors, de tous côtés, comme de la circonférence au centre, convergèrent sur nous des milliers de halles.
Cette masse noire d'hommes, que les réverbères de la place n’éclairaient que trop, devint le point de mire général. Dans la cour des Tuileries, des gardes, protégés derrière le mur d’appui qui supporte la grille, firent en tirailleurs un feu très-meurtrier.
Dans la rue Richelieu, quelques compagnies de la garde nationale de Rouen occupaient un poste au Théâtre de la République (cx-Théâtre-Français). Ils sortirent aux premières détonations, se rangèrent incontinent en bataille dans la rue, et exécutèrent, dans la direction du Carrousel, divers feux de peloton qui balayaient forcément, sur leur passage , la rue de Rohan. Mais là bivaquaient d’autres compagnies. Elles n’échappèrent à la destruction qu’en se couchant à plat-ventre.
Au Palais National, les gardes marines, commodément retranchés, nourrissaient un feu acharné. Pendant quelques minutes, ils jetèrent au vent, sans cause ni raison, force balles, force poudre. Une forte patrouille, débouchant par une rue latérale, tomba dans cette zone, eut dix-huit hommes atteints, riposta et sc dispersa. Il va sans dire que les prisonniers étaient tenus pour responsables de toutes ces maladresses.
La 1 ultc s’envenima à mesure que de nouvelles victimes succombèrent. Les memes ténèbres qui favorisaient ces quipro-
quoies rendaient moins dangereux. lisse fussent exterminés.
Notre colonne, tronçonnée par la fusillade, en partie succomba, en partie s’éparpilla. La queue pourtant resta compacte, continua d’englober un bon nombre de prisonniers dans scs rangs, et, obliquant à gauche, alla s’abriter derrière FArc-de-Triomplie. Cette conduite des gardes nationaux sous le feu est celle de vrais soldats.
De FArc-dc-Triomphc à la grille, il n’y a que quelques mètres. Les gardes furent reconnus. On leur ouvrit les portes, et le groupe entier, prisonniers et escorte, repassa dans la cour. Là eut lieu, sans combat, une grande détonation dont on ne parle qu’avec mystère, car nul ne sait combien d'hommes ont pu disparaître dans ce coup de tonnerre.
L’alarme, d’un autre côté, se propageait et volait de poste en poste. Le centre de Paris fut en émoi. Les aides de camp sautèrent sur leurs chevaux et n’arrivèrent pas trop tôt pour prévenir de nouveaux malheurs.
En attendant, les morts sont là : il ne reste plus qu’à les enlever. Les blessés se traînent; on va les lier. Les survivants se sont enfuis; mais on les rattrapera. La crise est passée. Tout n’est pas fini. Place à la vengeance!
Des prisonniers qui avaient pu fuir, bien peu durent se sauver. Quelques-uns, obéissant à l'instinct de défense personnelle qui pousse toujours des hommes de cœur, essayèrent de se mêler à la lutte. Ils s’emparèrent des fusils à côté des morts, et même en disputèrent aux vivants. Vains efforts qui ne pouvaient mettre en leur possession qu'une arme impuissante. Où étaient les munitions?
Presque tous gagnèrent le large, ou coururent se cacher dans le vaste enclos planté d’arbres qu’embrasse l’angle méridional du vieux Louvre. Ils montèrent sur ces arbres et
y passèrent la nuit. Le jour venu, on leur fit la chasse; des fenêtres des alentours on tira sur eux. Je ne pense pas que celui qui m’a donné ces détails en compte beaucoup qui aient eu la même chance que lui.
Au reste, on n’attendit pas le soleil pour traquer les fugitifs. Les gardes nationaux sortirent avec des lanternes, visitèrent le champ du sang, pour recueillir les morts, et pour en faire de nouveaux...
Tout fut fouillé par la baïonnette : la rue, la place du Doyenné et ce noir pâté de maisons qui déshonorait encore à cette époque l’enceinte de tant de chefs-d’œuvrcs d’architecture. On se fit ouvrir toutes les portes. Les mêmes perquisitions se continuèrent dans l’inextricable réseau de rues, non moins vieilles que sales et tortueuses, qui mènent à la rue Saint-IIonoré, à la place du Palais-National et à la place de l’Oratoire.
On fit des recherches sur les quais , sur les berges de la Seine, sous les arches des ponts, partout. Prisonniers tant méprisés, tant exécrés! hommes de rebut, dont les vies sans valeur sont versées à tout hasard dans l’océan de la destruction, comme une liqueur abjecte dans le courant des fleuves, que de peines ne s’est-on pas obstinément et volontairement imposées pour se rapprocher de vous ! Ardente, implacable poursuite! c’est à faire croire au plus précieux des trésors, trésor de vengeance, en effet...
Voici un incident de cette chasse aux flambeaux.
Un prisonnier s’était blotti dans un angle rentrant. 11 espérait se dérober dans cette cachette, qu’il jugeait introuvable, sans doute, parce qu’il y était seul et qu’il avait besoin de le croire, mais où il devait être découvert pour peu que l’on cherchât. Bientôt il entendit les pas des chercheurs, leurs menaces de mort; il vit jaillir sur le sol et contre les murailles, les rayons changeants de leurs lanternes, et lorsque se projetèrent, jusque devant lui, les ombres fantastiques des gardes nationaux chevauchant sur ces lueurs tremblotantes, sa tête assaillie par mille peurs ne résista plus , il s’élança de son gîte, en criant :
— Tenez, tuez-moi tout de suite. Que cc ne soit pas long!
Et, dans le silence de la surprise, il leur répéta avec une folle fureur :
— Mais tuez-moi donc! oh ! mon Dieu! tuez-moi... tuezmoi...
Et il fut tué, non par tous, mais par quelques-uns. Le témoin de ce drame, qui me l’a redit, éprouva un tel saisissement, qu’il en fut indisposé les jours suivants, et comme hébété, durant cette nuit.
— Où aller? chercher mon salut dans la fuite? Mais qui me garantit des forces pour cinq minutes encore? Fuir, c’est appeler la poursuite, et, dans ces circonstances, être poursuivi, c’est être atteint; être atteint, c’est la mort.
Ma résolution était prise. Je croyais aux droits sacrés du blessé, je pensai que ce que le droit des gens assure aux prisonniers de guerre, — le droit de nationalité, le titre de concitoyen, me l’assuraient aussi. L’espérance est la force des faibles, la liberté des reclus, la santé des malades. Elle veille au cœur de l’homme comme une lampe éternelle. Mon espoir à moi, c’était qu’en échange de trois jours d’insomnie, de privations, de terreur, d’agonie lente, l’état de siège m’accorderait un matelas d’ambulance et quelques onces de charpie.
J’obtins tout cela. Mais si, à cette heure, on m’avait dit à quel prix, après quelles épreuves et quelle longue attente, oh! sans doute, j’aurais repoussé cc dur marché; j’aurais imploré un dénoûment prompt, immédiat.
J’avais donc résolu de me présenter à un poste, et c’est dans cette intention que je m’étais levé. Il ne me restait rien pour comprimer ma blessure et empêcher le sang de ruisseler sur ma poitrine. Ma cravate imbibée ne pouvait plus servir à cette fin ; elle distillait elle-même, comme un filtre, le sang par gouttelettes.
Je me penchai alors vers mon capitaine mort; je soulevai un pan de sa tunique, et j’en retirai un mouchoir blanc, assu-
rénient très-fin, puisqu’il attira l’attention des gardes nationaux du poste où je tombai.
Je fis quelques pas. Titubant sur mes genoux , j’bésitais, je vacillais. Il me parut que mes jambes pesaient comme du plomb et ployaient comme un roseau. Sous mes pas, je ne sentais point le pavé, mais une espece de cendre mouvante qui me défendait de prendre pied. Le sens du toucher n’avait pas encore reparu aux extrémités engourdies.
J’étais arrivé derrière l’Iiôtel de Nantes, me dirigeant vers le rayon de lumière qui brillait des fenêtres du poste à l’aile nord des Tuileries, lorsqu’une sentinelle me coucha en joue avec l’interpellation sacramentelle : Qui vive!
Je rejetai une gorgée de sang, et d’une voix sourde qui ressemblait plus à un murmure qu’à une parole articulée, je répondis :
— * Blessé ! blessé !
— Couche-toi, ou jeté brûle.
A l’instant je me conformai à sa volonté et, comme j’entendis deux patrouilles s’aborder, je compris pourquoi la sentinelle, à son poste, m’avait commandé l’immobilité.
Tout se passa comme d'usage.
— Qui vive?
— Patrouille !
— - Avance qui a l’ordre !
— Aristote!
— Arles !
Ah ! combien je maudis alors , même en dehors de toute autre considération, la blessure qui m’empêchait de mettre à profit cette précieuse découverte.
— Aristote! Arles! me disais-je, le mot d’ordre! le mot de ralliement ! mais c’est la clef d’or de l’état de siège, c’est aussi la clef des champs !
Les patrouilles se séparèrent sans que leur attention se fût portée de mon côté. Un corps de plus, un corps de moins sur la chaussée, qui s’arrêtait à ces détails?
Je repris mon itinéraire, en appuyant sur la gauche vers le poste illuminé. Au moment de lever le pied sur les quelques marches de la porte d’entrée, je fut accosté par une personne.
— Qui êtes-vous? me dit-elle aussitôt.
Je compris ce que cela voulait dire : Êtes-vous garde national? êtes-vous prisonnier?
Je lui répondis :
— Menez-moi à l’ambulance, je souffre.
Puis, examinant mon interlocuteur, je le reconnus à son uniforme et à son collet brodé et doré pour un aide-major du Val-de-Grâcc.
— C’est un homme des Écoles, me dis-je, il y a là du cœur; c’est un chirurgien, il est investi d’un caractère sacré. Je me sentis à mon aise.
— Frère, m’écriai-je de ma voix la plus intelligible, je suis aussi étudiant. Vous ne me laisserez pas là. Menez-moi à l’ambulance.
En même temps, j’alongeai vers lui les mains pour lui prendre le bras.
— Non, non, vous avez les mains couvertes de sang, c’est moi qui vous tiendrai par le bras. Montons au poste, nous allons voir.
Ce fut pour moi une lueur d’espoir. L’espoir, je l’ai dit, est un baume qui se glisse au cœur du souffrant par la plus mince ouverture.
A mon entrée, ce fut un cri d’horreur. J'avais la poitrine découverte, le cou nu, les cheveux en désordre et agglutinés, la face entamée, du sang partout. A ma vue, la sympathie et la répulsion se disputaient le premier sentiment.
Comme j’étais conduit par le chirurgien, on me prit apparemment pour un garde national qu’il aurait accueilli. On s’approcha de moi avec empressement ; mais à ma chaussure, au bas de mon pantalon pollués par la boue du caveau , on reconnut un prisonnier.
La sollicitude fit place à la rudesse, à la menace. Ils s’enivraient en parlant :
— Ali! le misérable! voyez-vous, il voulait se faire passer pour un garde national ?
Ils s’en prenaient à un autre de leur méprise (selon l’habitude des gens qui se trompent) et me prêtaient de la sorte un mensonge, qu’ils n’avaient pas le bon sens de reconnaître, dans ma position, aussi dangereux qu’absurde.
— Vengeance! vengeance ! le sang ne se paye qu’avec du sang.
Ces mots se sont douloureusement gravés dans ma mémoire. Des menaces contre un blessé, un infirme... Evidemment, j’avais eu l’âme trop candide . Horrible désil¬
lusion !
Quelques-uns pourtant se taisaient. Ils n’approuvaient pas celte inhumanité, et n’osaient la combattre. Si leurs sentiments étaient bons, ils étaient trop faibles. N’est-ce pas là le cas de la majorité des hommes? Qui nous délivrera de cette abstention égoïste, qui ne fait pas le mal, qui ne le provoque pas, qui le condamne même, et qui le laisse faire?
Je m’attendais à tout. Ne pouvant me trouver dans une situation plus critique, je n’espérais plus qu’en mon étoile. Ce n’est pas tout à fait le désespoir.
— Mon nom, mon adresse, ma profession, je vous les donne. Attendez. Vous devez avoir des fils, pensez à eux. Peut-être ne serez- vous pas toujours les maîtres?
— Que dites-vous? Voyons, répétez : qui êtes-vous ? que faites-vous? d’où êtes-vous? qui connaissez-vous? où demeurez-vous? et mille questions analogues.
J'étais interrogé; je me tins sauvé pour le moment. Je le devais à l’élcvc du Val-de-Grâce. Il tenta plus encore, il voulut m’ouvrir les ambulances : scs efforts furent déjoués. Il était dit que cette nuit se remplirait, comme un mélodrame des boulevards, d’incidents et de surprises fabuleusement agencés.
— Attendons, avaient-ils dit. Et, par mesure de précaution, ils me liaient les mains derrière le dos et m’étendaient sur la paille qui jonchait le poste. Non que je m’en plaigne. Cette couche était pour nous celle d’un sybarite ; depuis longtemps j’y aspirais. Mais je ne pouvais, de mes mains garrottées, faire écouler le sang qui se caillait autour de mes lèvres. Personne n’avait des yeux pour voir cela. Je m’avisai de renverser ma tète sur le côté, afin que, par un des coins de la bouche, le sang s’épanchât plus facilement.
Le lendemain et les jours suivants, divers journaux empruntaient aux inspirations de l’esprit de parti des explications impossibles. Les plus sages se bornaient à dénombrer les morts et les blessés.
On put lire dans le National :
« Voici le nombre des blessures ou des morts occasion- « nées par cet accident dans les différents corps : garde « nationale, blessés, 47; morts, 0. État-major et adjudants « du palais, tués, o. Prisonniers, blessés, 19; tués, 48. »
Pour la première fois, peut-être, les journaux avaient réduit, loin de les exagérer, les proportions d’un fait. Ce qui est surtout vrai, dans cet exposé, c’est l’état proportionnel. En thèse générale, plus on a de morts, plus on a de blessés; or, les prisonniers ont huit fois plus de morts que les gardes nationaux, et deux fois moins de blessés! Qui m’expliquera celte anomalie? Le hasard ne serait-il plus aveugle?
Si, à cette heure, par hypothèse, s’étaient rencontrés sur ce théâtre quelques représentants de nos armées — des soldats d’Afrique, vainqueurs de Mostaganem ou de Mazagran ; d'intrépides volontaires de la République ; des débris de ces bataillons qui escaladèrent les Alpes, expulsèrent de l’Italie P Autrichien âpre à la curée, franchirent les mers, et
lensk, sous d’autres latitudes, des éléments conjurés de la nature, et des ressources combinées de l’art, — tous ces hommes, religieux conservateurs de la tradition militaire,
EI'ISODES.
comptant, sur un aussi étroit espace, tant de cadavres étendus :
— Voilà, se seraient-ils écriés, des braves qui se sont dignement comportés. Si l’attaque a été héroïque, la défense a dû être acharnée. Sans doute, ils ont emporté cette aile des Tuileries !
Quelqu’un se serait trouvé là pour répondre : — Que parlez- vous d’attaque et de défense? D’un coté se trouvaient, en nombre double, des hommes disciplinés, armés, valides, munitionnés; de l’autre, des prisonniers sans armes, sans forces, sans chefs.
— Que voulez-vous dire? Plus d’une fois, nous avons combattu contre un nombre double d’ennemis. 11 est vrai que nous avions nos armes et nos chefs.
— Toutes les armes, je le répète, se trouvaient d’un seul côté.
— Alors, nous ne comprenons pas...
Les échos de la fusillade allèrent dans le fond du caveau arracher les prisonniers à leur apathique indifférence. La terreur de l’inconnu les domina de nouveau. Pourquoi ces coups de feu ? est-ce l’insurrection qui se réveille ? sont-ee leurs compagnons d’infortune que l’on fusille? L’un est bien improbable et l’autre bien affreux! Que croire? qu’espérer? que craindre ?
Qui ne voit d’ici la situation perplexe de ces malheureux, tour à tour bercés d’une illusion au-devant de laquelle l’excès de leurs maux les faisait voler, et tourmentés par des craintes que l’expérience leur prouvait n’être que trop fondées?
Les cris : Alerte! aux armes! étaient arrivés à leurs oreilles. Des coups de feu avaient éclaté dans différentes parties du jardin des Tuileries; les sentinelles avaient fui. Plus de gardes aux soupiraux, plus de gardes à la grille. Le sentiment qui leur commanda de rester immobiles fut une inspiration de salut. Une démonstration quelconque eût dicté leur arrêt de mort.
Les provocations ne leur manquèrent pas. Des pièges assez grossiers furent mis en œuvre.
— Sortez, leur avait-on dit, sortez, vous êtes libres.
Et la grille avait roulé béante sur ses gonds.
La même appréhension qui les avait d’abord contenus, les retint de nouveau. Ils avaient compris que la prison leur était un asile.
Peu à peu, les sentinelles revinrent à leurs postes et les différentes issues furent occupées comme auparavant. Mais par suite de l’événement du Carrousel, le mal avait empiré. Les âmes s’étaient rouvertes à de féroces suggestions. Le moment de la pitié était passé. Elle s’était noyée dans l’ivresse qui suit les situations extrêmes.
Aussi, cette nuit lut-elle la plus affreuse. Toutes ces circonstances, on le pense bien, loin de calmer les fous, les avaient surexcités et multipliés : les dangers croissaient pour tout le monde en raison directe de cette déplorable progression. C’est dire que la nuit ne s’écoula pas sans que de nouvelles victimes fussent frappées. Seulement on ne prit plus la peine de faire disparaître ces tristes trophées...
Un fou s’était dirigé vers une lucarne, un prisonnier s’élança sur lui pour le retenir. Le fou fut tué roide, le prisonnier fut hlessé à l’épaule, et le cadavre laissé gisant le jour entier.
Un autre, au fond du caveau, s’engagea dans l’escalier pratiqué dans l’épaisseur du monument qui s’élève vers le milieu de la terrasse du hord de l’eau et qui y donne accès. A l’instant, sur les marches de cet escalier, s’abattit un homme qui avait cessé de vivre. 11 resta là , simulacre de la mort qui veillait sur le seuil de ce caveau, comme l’antique fiction des poètes sous le vestibule de l’enfer.
On tira aussi par la grille, dans la longueur du caveau. Ce n’était plus là tirer au hasard, mais à coup sûr. Le souterrain suivait une pente douce en venant vers la grille ; à
un point clc sa course, la balle devait nécessairement rencontrer un groupe de prisonniers.
De temps en temps, on entendait une voix crier par les soupiraux : « Gare les mains! gare les têtes! » Un coup de fusil accompagnait cet ironique avertissement. Le coup portait contre la voûte ou la paroi, et les ricochets distribuaient ça et là quelques blessures. C’était là manière de passer le temps .
Des choses vraiment fantastiques furent accomplies ou tentées. Dans la journée du mardi, on descendit une pièce de canon qu’on braqua à l’entrée du caveau. Elle n’y resta pas longtemps, c’est vrai. Quelques hommes de cœur firent cesser cette parade non moins odieuse que ridicule !
Cet état se prolongea assez pour qu’on soit surpris que la nature de l’homme ait pu supporter aussi longtemps, sans être vaincue, de si grands maux. Il est un terme à tout.
Vers le soir, un officier rentra dans le caveau (probablement l'officier dont j’ai déjà parlé). Il annonça aux prisonniers que les gardes nationaux de la banlieue cédaient la place aux soldats de la ligne.
C’est à eux qu’ils étaient désormais confiés. Cet homme, assurément d’une grande âme, ne regarda pas comme indigne de lui de recevoir les démonstrations de reconnaissance et les poignées de main d’hommes mis au ban de la société, et dont la vue — j’en sais quelque chose — n’était saluée que par des anathèmes et des malédictions.
Le jour même, le 51e de ligne (sauf erreur) occupa les postes. Ces hommes à la tenue martiale, au dévouement sans bornes à la consigne, incarnation sévère de l’obéissance, — ces hommes à la figure pâle et froide, mais sans haine, avaient en eux plus d’humanité qu’on ne l’eût pensé d’abord.
Loin d’envoyer la mort par ces terribles soupiraux , ils envoyèrent de leur pain à des centaines d’affamés à qui l’appétit était revenu en même temps que l’espoir.
O11 leur fît aussi une litière avec de la paille. Ces hommes,
dont la condition avait été abaissée au-dessous de celle des animaux, allaient donc jouir des mêmes traitements, disons mieux, des mêmes privilèges, et dormir enfin sur du fumier!
Ils virent venir ainsi le jeudi. Ce jour-là, on fit prendre à chacun d’eux un petit verre d’eau-de-vie. Depuis la veille, on leur distribuait de l’eau vinaigrée, afin qu’on ne fût pas réduit à les transporter dans les forts, et qu’ils pussent s’y traîner eux-mêmes. Plus tard, les chemins de fer devaient se charger de rapprocher les distances, et ne leur faire faire qu’un pas des casemates aux pontons...
Dans le poste où j’étais couché, plusieurs blessés furent successivement ramenés. On les étendait pêle-mêle. Il y en avait d’affreusement mutilés. Un d’eux, à côté de moi, exprimait des gémissements douloureux, coupés d’exclamations déchirantes.
Il fallait que scs souffrances fussent bien vives, ou ses forces bien faibles, pour qu’il en donnât de pareils témoignages. J’en oubliai presque ma propre douleur, et, par un mouvement spontané, j’essayai de me tourner de son côté, en lui adressant la parole comme pour le consoler. Mais on me repoussa violemment :
— Oh! les brigands! ils se parlent! ils s’entendent!
Je ne compris pas, alors, et je ne comprends pas mieux, aujourd’hui, ce qui avait pu motiver ces paroles. Nous, blessés ; nous, les mains liées; nous, moribonds, nous conspirions! nous nous entendions! Sur quoi? Il ne m’en fut pas moins démontré que pour être si féroce, il fallait d’abord être stupide.
Mon élève du Val-de-Grâcc remplissait consciencieusement son devoir. Il visitait, tour à tour, chaque blessé, examinant leurs blessures , et leur palpant tout le corps pour s’assurer qu’ils n’avaient pas d’autres balles, et peut-être, d’après ordonnance, pour se convaincre que nous n’étions détenteurs d’aucune arme.
A chaque instant, de nouvelles patrouilles se succédaient,
et, à chaque instant, aussi, le danger renaissait pour nous. Tel avait échappé une fois, deux fois, qui n’échappait pas à la troisième, selon que son air, sa tournure, déplaisait à nos visiteurs, ou qu’un garde national se trouvait plus emporté et hors de lui-même. D’ailleurs, ne suffit-il pas d’un homme sur cent, sur mille, pour commettre une lâcheté?
Le moment vint où il fallut définitivement statuer sur notre sort. Qu’allait-on faire de nous?
Etrange conciliabule! Je ne puis pourtant pas effacer de ma mémoire, qui l’a gardé, le souvenir des motions sauvages qui furent faites, à notre sujet, par ceux que le hasard des combats avait rendus maîtres de nos destinées, et qui, à coup sur, n’avaient pas été les plus intrépides de nos assaillants!
J’attendais. Chose singulière! j’étais plus calme, plus résigné, vingt fois, que s’il ne se fût pas agi de moi, et que j’eusse été sain et sauf. Mais, depuis que la mort avait étendu une de ses mains sur ma personne, je m’étais habitué à me regarder comme sa proie.
Rien n’est plus vrai, — et j’ai déjà eu occasion de le faire remarquer, — qu’il n’est peut-être pas donné de circonstance dans laquelle, à côté des plus mauvaises passions, ne se soit manifesté quelqu’un des plus nobles attributs de notre être. Au milieu d’un concert d’exterminateurs, un capitaine fit entendre d’une voix ferme, imposante, des paroles d’humanité.
Rien de plus louable que cette conduite et ce langage, à pareille heure ; ils impliquent le courage d’initiative, le plus rare de tous, et la victoire sur l’entraînement, presque toujours irrésistible, du milieu où l’on se trouve.
Il résulta des efforts de ce capitaine que les gardes nationaux consentirent à ne point se défaire de nous sur place, et à nous conduire eux-mêmes dans les caveaux du Palais- National, nous livrant aux gardes mobiles, et se confiant à leurs instincts vindicatifs.
Cette sentence retentissait à nos oreilles d’une façon bien significative :
— Ah! monstres! vous nous avez assassinés, vous avez assassiné les mobiles, cb bien ! on va vous jeter dans les caveaux, à la discrétion des mobiles!
Le chirurgien avait essayé quelques paroles d’intercession :
— Ce sont des hommes, des blessés, messieurs; soyons de sang-froid.
— Eux, des hommes! non, ce sont des assassins!
On nous avait sortis du poste. Cette scène se passait sur la chaussée. Nous nous mîmes en marche, escortés par la patrouille. L’élève du Val-de-Grâce m’avait relevé et me tenait bienveillamment par le bras. Nous n’étions pas au milieu de la rue de Rohan, que notre patrouille en rencontra une autre.
On s’arrêta. J’avais passé du repos au mouvement, et de la position horizontale à la verticale ; ce changement produisit dans tout l’organisme un tel contre-coup, que je me sentis noyé dans de rapides éblouissements. Mes genoux se dérobaient sous moi. Mon guide me lâcha et je retombai évanoui.
Cet évanouissement fut court. En revenant à moi, je me vis entre les jambes des gardes nationaux debout qui formaient la patrouille.
On échangeait quelques explications avec les hommes de l’autre peloton.
De part et d’autre on s’interrogeait.
— Vous avez des morts?
— Non, pas nous. D’autres en ont. Il y en a beaucoup.
— On parle d’un commandant?...
— 11 n’est pas seul... Il a deux balles dans la tête. On l’a recueilli au château.
J’écoutais cet entretien avec crainte. Il ne pouvait que réveiller des sentiments de vengeance mal endormis. Ce fut
donc avec satisfaction que je vis donner l’ordre de reformer les rangs.
J’avais la joue collée contre le pavé, j’en éprouvai une délicieuse fraîcheur. Je commençais à subir les atteintes d’une soif brûlante. Un garde national, ayant tourné vers moi ses regards, et s’apercevant que j’avais les yeux ouverts, et que je ne remuais pas :
— Tiens, dit-il, je crois qu’il fait le mort, celui-là. En même temps, il me crossait l’épaule avec son pied.
— Non pas, fît l’élève, il n’est que blessé.
Ils ajoutèrent quelques mots entre eux.
— Relevez-moi, murmurai-je, je suis lié...
On m’aida à me relever, et, au bout de quelques pas, nous entrions dans le Palais-National.