LE CAVEAU DES TUILERIES
Désillusion. — Description du caveau. — Les fous dans la nuil. — Coups de feu (tu tas. — Retour de la lumière. — La soif. — Arrivée de nouveaux prisonniers. — Une figure d’ insurge. — Incident grotesque. — Les gardes nationaux aux lucarnes. — Tortures morales et physiques. — Invasion de la peur. — Un incident tragique. — Étouffez-lcs / — Épilepsie cl terreur.
— Situation. — Différentes catégories de prisonniers. — Leurs caractères.
— Visites d’un chirurgien et d’un représentant du peuple. — Vaines promesses. — La vidange. — Quelques types de fous. — Colloque avec un officier. — Sortie nocturne. — Assassinat. — Quiproquo.
Aux Tuileries, pensions-nous, on trouvera assez d’espace pour nous loger. Dans cet espoir nous nous acheminions' volontiers vers l’immense édifice. C’était dans la matinée du dimanche, 25 juin ; nous comptions notre quatrième prison, et nous avions toujours été de mal en pis.
Après une courte halte dans la cour d’honneur, nous pénétrons, je crois, sous le pavillon de l'Horloge. Dans le vestibule même, au rez-de-chaussée, on ouvre une grille à gauche d’un grand escalier. A ce premier mouvement notre déception commence et nos dernières illusions s’évanouissent avec le grand air et le grand jour que nous laissons audessus de nos têtes.
Au bout d’une vingtaine de marches, nous débouclions sur un carré à ciel ouvert. En face de nous est une nouvelle grille donnant entrée dans un caveau. L’aspect en est sem-
blable à l’embouchure grillée des vastes égouts de la ville se dégorgeant dans la Seine. La barrière s’entr’ouvre, puis se referme sur nous, limite de deux mondes.
L’un de ces mondes, le nôtre, est un enfer. Je n’arriverai jamais qu’à en donner une idée incomplète, affaiblie. Mais quoi ! n’cst-ce point dans le palais des rois que des républicains, vainqueurs de Février, vaincus de Juin, vont expier leur première victoire?
Nous sommes dans l’étroit boyau qui établit une communication souterraine entre le château des Tuileries et la terrasse du bord de l’eau.
En entrant, nous pataugeâmes dans une espèce de boue, dont je ne m’expliquai pas d’abord la nature. Au bout de quelques pas, nous allâmes dans l'obscurité. Cela veut dire que nous étions dans la partie du caveau qui passe sous l’Esplanade, non loin de la porte d’entrée. Dans ce trajet, ni air, ni lumière suffisante.
A mesure que nous avancions, une chaleur malsaine nous frappait le visage, et quelque chose d’âcre et de pénétrant nous fatiguait les paupières et nous suffoquait à la gorge.
Nous accomplîmes enfin ce rude trajet à travers une masse compacte d’hommes à la physionomie altérée. Ces premiers moments nous furent affreux, et c’est le cœur oppressé que nous touchâmes le fond du caveau. Les nouveaux venus devaient toujours passer au fond. C’était, néanmoins, la partie la plus saine. Les urines , qui avaient détrempé cette boue dont j’ai parlé, n’y séjournaient pas. Elles suivaient la pente, et allaient former, vers le bas, des flaques infectes où piétinaient un millier d’hommes.
Le sol était recouvert en bitume, les murs cimentés, et, les eaux ne pouvant filtrer, la mare allait toujours croissant et envahissant.
La nuit vint. — Le sol sous nos pieds n’était qu’humide; nous étions les moins entassés ; nous cherchâmes une disposition qui nous procurât un peu clc repos. Rangés sur
deux files contre la paroi, nous nous assîmes par terre en nous adossant ail mur. Nous nous renversâmes sur le côté, tous dans le même sens, la tête de l’un sur l’épaule ou sur le flanc de l’autre, les jambes repliées et les genoux emboîtés dans les jarrets les uns des autres.
Le caveau est si étroit que si l’un de nous allongeait les jambes, il portait ses pieds dans la poitrine de l’homme qui était en face de lui. En un mot, nous étions, selon une énergique expression que j’ai recueillie, couchés en chien-à- fusil. 11 va sans dire qu’après un court usage de ce nouveau lit de Procuste, nous fumes forcés de reconnaître que nous nous étions infligé nous-mêmes un supplice auquel il fallait échapper en nous redressant sur nos jambes.
Quelle nuit! Il arrivait par moments que des masses d’hommes brisés par des postures incommodes, ou succombant, debout, à la fatigue, roulaient les uns sur les autres. C'était un ébranlement général, des cris, des gémissements, qui couraient d’un bout du caveau à l’autre, et l’agitaient, comme une chaîne, à ses deux extrémités.
Ces perturbations, si douloureuses par elles-mêmes, nous valaient, en outre, des menaces sauvages du haut des lucarnes. A coups de feu on imposait silence à des tourments intolérables. Chaque détonation était suivie d’une immobilité de tombeau. L'ordre régnait dans le caveau,... comme dans un cimetière!
Par instants aussi, dans le calme général, quelques fous se levaient, poussant d’horribles cris, expression de la terreur qui remplissait leur âme. Mes oreilles n’avaient jamais perçu de tels accents. Il y avait quelque chose qui n’était plus d’une voix humaine, et pourtant, cela vous déchirait cruellement les entrailles. Leurs discours accouplaient des idées incohérentes ou bizarres. — « On me vole ! on m’assassine! mon portefeuille! eh! donc eh!... brigands! brigands ! ! — »
Ils se dressaient, ces malheureux, comme des fantômes,
s’efforçant de fuir, culbutant les uns, foulant aux pieds les autres, trébuchant sur leurs genoux, et galopant au milieu de tous les obstacles, « comme à travers un champ de carottes. » Ainsi s’exprimait à côté de moi un ouvrier.
Non, je n’ai pas oublié ces exclamations, ces cris, avantcoureurs de quelque détonation, si bien prévue, qu’il était répondu, de toutes parts, dans les angoisses de l’attente :
— Ce n’est pas ici ! non ! ce n’est pas ici ! ne tirez pas î aïe ! aïe ! !
Tout à coup, éclatait un bruit sourd, mat, sans vibration dans ce caveau aux parois massives, bas, étroit et gorgé
d’hommes. C’était un nouveau coup de fusil, au tas . Le
plomb, fouillant dans l’ombre, frappait au hasard une victime ou plusieurs.
Combien, en écrivant ces lignes, je sens que le récit est impuissant à reproduire l’horrible réalité !
Quand le lever du soleil nous envoya quelque clarté par les soupiraux, il nous sembla que nos maux nous étaient enlevés. Nous n’avions de moins que les ténèbres!
J’avais compris, durant cette nuit, qu’à un certain ordre matériel était attachée notre vie à tous. Nous étions plusieurs que le sang-froid n’avait pas abandonnés. Nous nous divisâmes la besogne. Chacun de nous s’appliqua à former des brigades de vingt hommes avec un brigadier pour assurer à tous la distribution du pain et de l’eau, et en même temps, retenir les fous qui se multipliaient selon une progression effrayante.
Je redescendis, organisant ainsi le caveau, jusque vers la grille d’entrée. C’est surtout là que des flaques profondes d’urines et d’ordures exhalaient de putrides émanations, bien plus intenses dans le reste du caveau qu’elles empoisonnaient d’une atmosphère lourde et dormante, qu’à l’endroit même où l’air, quelque peu renouvelé, nous permettait de conserver nos forces, malgré un contact révoltant et une odeur insupportable.
Vers le centre, des centaines de malheureux succombaient à une asphyxie lente. Ils étaient dans un état de marasme et d’atonie dont on ne se fait pas d’idée; insensibles au présent, sans préoccupation de l’avenir, indifférents à leur propre sort. Ces hommes échappaient par l’inertie à toute espece de dispositions, de combinaisons salutaires. Plusieurs étaient accroupis par terre et foulés, qu’on essayait vainement de relever. Leur bouche, plus près du sol, aspirait à longs traits l’acide carbonique que sa pesanteur y condense. Ils précipitaient leur mort.
Nous étions en outre tourmentés par une soif inextinguible. L’eau nous manquait. Je fis signe aux gardes nationaux qui avaient leur poste de l’autre côté de la grille, que je désirais leur parler. On me permit d’approcher, et je franchis, en m’éclaboussant jusqu’aux genoux du mélange infect que je traversais, un espace d'environ dix pas, que nous étions tenus, sous peine de mort, de laisser entre nous et la grille, fermée pourtant.
Notre position était telle qu’ils en parurent un peu touchés. Un gardien du château, qui se tint constamment à la grille et qui en gardait les clefs, fit preuve de sentiments d’humanité.
Je demandai de l’eau; on nous en accorda. On nous donna aussi du pain, moins nécessaire que l’eau. Peu pouvaient manger. Notre ration était, pour vingt-quatre heures, une moitié de pain de munition; pas d’autre pitance.
Le milieu du jour (lundi 2G) arriva. De nouveaux prisonniers vinrent partager et accroître nos misères.
Ces derniers venus étaient, pour la plupart, dans un état que je ne saurais peindre. Des groupes entiers allaient sans chaussure, à peine vêtus d’une chemise en lambeaux et d’un pantalon en guenilles. Sans doute, on avait tiré, hors de leurs misérables retraites, bon nombre d’infortunés, coupables de pauvreté, d’indigence, d’absolu dénûment. Le pauvre, hélas! est suspect; le pauvre fait peur!
Quand elle n’est pas barbare, étrange est souvent la logique de la répression. C’est elle qui inventa ce qu’on a appelé une figure c V insurgé . Désignation multiple et très compréhensive.
Ouvrier à front hardi, œil vif, bras prompt : figure d’insurgé. Barbe épaisse, désordonnée, excentrique : figure d’insurgé. Aspect réfléchi, pensif, calme, ferme : figure d’insurgé. Teint pâle, hâve, maigre et dévasté : figure d’insurgé. Figure comme tout le monde : encore figure d’insurgé.
Ne demandez pas de raison, il n’y en a point. Plus physionomiste que Lavater, plus phrénologiste que Gall et Spurzheim, chacun de s’instituer juge appréciateur. Arrêtons celui-ci, celui-là, celui-ci encore... Attention! vous vous arrêtez vous-mêmes. Oui, Harpagons en tunique, votre main droite arrête votre main gauche, pendant que d’autres se battent !
Arrive un incident. Par les soupiraux, une sentinelle a entrevu une arme aux mains des insurgés. Le fait, dénoncé par lui, vole de bouche en bouche. Les prisonniers sont armés! Alerte! Rumeur aux postes.
On nous fait sommation de livrer nos armes sous peine d’être exterminés. Qu’on se figure notre étonnement. Nos armes!.... Chacun regarde autour de lui. On se trouble, car on ne sait de quoi il s’agit, et ce tumulte irritant les gardes, nous allons être sacrifiés pour n’avoir pu deviner l’énigme.
Enfin on se récrie. L’arme est découverte. Chose non moins ridicule qu’incroyable, c’était un parapluie! Tel est l’arsenal qui, pendant cinq minutes, avait tenu en échec l'imagination de nos gardes.
Si toutes nos crises n’avaient eu de solution plus sanglante, je n’aurais pas entrepris ce récit.
De temps en temps, des bourgeois, des gardes nationaux de diverses banlieues, des curieux, venaient se repaître de l’abominable spectacle de nos souffrances. Plusieurs
trépignaient de rage à notre vue. Certains donnaient naïvement des signes d’une terreur exagérée, ainsi que ferait un enfant devant un objet qu'on lui assurerait être hideux. Bien peu d'hommes surent s’élever à la hauteur de notre infortune et à la dignité de leur victoire.
Nos rangs s’emplissaient toujours. Nous nous niassions en serrant les files, les bras collés le long des côtes. Les petits étaient littéralement étouffés. A tout instant, du sein de la masse profonde, on poussait en avant, de mains en mains, des prisonniers évanouis. Ce sont les épaves du naufrage que la vague couche sur la côte. Nous les exposions, aussi près que possible, à l’air de la grille, nous leur rafraîchissions les tempes et le visage avec de l’eau.
Les moindres bruits nous trouvaient attentifs. S’il arrivait une patrouille nouvelle ; si la voix d’un chef se faisait entendre; si, traversant les jardins, les escadrons prolongeaient au-dessus de nous leur sourd piétinement; si, longeant les quais, les trains d’artillerie ébranlaient nos voûtes, mille conjectures, mille pressentiments nous agitaient.
Tant que durait la lutte, on ne devait s’occuper de nous qu’accessoiremcnt. Nous le sentions. Mais une fois le dernier fusil brisé dans les mains de l’insurrection, nous étions à l’ordre du jour. Anxieux quart d’heure qui se faisait bien attendre et qui ne devait pas être loin.
Voilà dans quelles tortures et morales et physiques s’écoulait celte journée, lorsqu’une nouvelle crise vint en rompre la monotonie.
Sans motifs, sans cause apparente, on nous jette un arrêt d’une férocité innommée. Défense expresse de toute circulation et de tout mouvement; injonction de ne pas remuer d’un pouce, pour quelque motif que ce soit; de faire le vide dans la projection des lucarnes, et — je n’oserais en vérité l’écrire, tant ce me semble impossible, si ce n’était empreint dans ma mémoire en souvenirs ineffaçables, — défense aussi de tourner, même de nos places, la tête vers les sou-
piraux d’où nous venaient l’air et la lumière, et cela, sous peine de mort !
On connaît le fossé qui sépare le parterre des Tuileries du reste du jardin toujours accessible au public. Les soupiraux qui ouvrent sur ce fossé sont à hauteur de poitrine.
11 faut avoir vu par ces soupiraux nos sentinelles, le cou tendu, l’œil fixe, le fusil abattu, armé et amorcé, les jambes fendues, la main gauche a la capucine, et la droite à la gâchette, toujours prêts à faire feu, pour un geste, un froncement de sourcils. Il y en a qui ont eu la force et le triste courage de rester, une heure entière, dans cette attitude.
La situation était tendue au dernier point. Des bruits sinistres couraient dans la foule : nous allions être fusillés. La terreur envahissait toutes les âmes. Les esprits faibles ne s’appartenaient plus. Cette heure fit perdre la raison à plus de deux cents personnes. Au même instant, par une coïncidence formidable, un coup de fusil gronda dans le caveau. L'émotion fut indicible, le silence en devint plus profond. On se crut au commencement de la fin.
Le moment , en clfet, paraissait approcher où douze cents hommes allaient s’affaisser misérablement sous le poids de la terreur, ou bien, dans un effort désespéré, assaillir la grille et braver la mort.
Ce coup de fusil, au milieu du calme, émut jusqu’aux gardes nationaux, toujours menaçants, qui gardaient la grille.
— Qu’est-ce donc? demandèrent-ils.
Je répondis ce qu’on m’avait appris :
- — C’est un pauvre fou à qui l’on vient de brûler la cervelle, à bout portant .
L’infortuné , s’étant arraché aux étreintes de ceux qui l’entouraient , s’était précipité vers un soupirail comme le papillon vers la flamme. 11 y avait trouvé la mort.
— Ayez pitié des fous, ajoutai-je.
— Retenez-lcs.
— Ils nous débordent.
— Etoiijfez-les. .. ils vous feront tous fusiller.
— Ah! fls-jc en moi-meme, avant d’en venir là nous y aurons tous passé.
Et par un singulier retour, mon esprit se reporta sur le naufrage de la Méduse. Toutes les horreurs m’en furent expliquées.
Je me retirai tristement sans mot dire.
— Apportez le cadavre, il faut l’enlever, nous dit un officier.
Deux minutes après, deux hommes parurent, tenant, l’u n parles deux pieds, l’autre par les épaules, un homme mort dont la tête presque entière semblait avoir été dévorée par un monstre, il ne restait qu’une partie de l’occiput, le menton et la mâchoire supérieure. Plus de nez, pins d’yeux, plus de front, plus de crâne ! On l'étendit roide dans l’espace qui nous séparait de la grille.
Les gardes nationaux ne purent, sans frémir, garder ce spectacle sous les yeux. On jeta sur le cadavre une toile grossière. Aucun d’eux n’osait encore porter la main, pour l’enlever, sur ce tas d’ordures et de lambeaux sanglants qui fut un homme. Deux prisonniers s’offrirent pour ce triste ministère, on accepta. Mais deux gardes nationaux reconnaissants firent crier la batterie de leurs fusils, et les suivirent pas à pas.
Parmi nous , tous ne furent pas impunément témoins de cet incident lugubre. Ils se sentirent frappés d’une espèce de vertige et de défaillance. D’autres, d’une nature plus forte, se serraient en secret la main avec une sombre énergie. L’indignation et la colère éclatèrent dans leurs regards.
Désarmé , emprisonné dans un cercle de périls imminents, le courage, sans issue, refluait dans la poitrine des hommes vaillants. La faiblesse, au contraire, s’épanchait au dehors, en cris, en gémissements, en folies.
Il en fut un qui poussa un immense éclat de rire, ouvrant de larges yeux vitrés et secouant machinalement les bras et
les jambes. Il se renversa, ensuite, d’un seul bloc, sur l’asphalte qu’il heurta à coups redoublés, des poings, des pieds et de la tète, et finit par se roidir comme un bronze, foudroyé qu’il était par la peur et par le mal.
Je jetai les yeux autour de moi. L’émotion nous avait rendus très-pâles. L’impression était indescriptible; la mort se reflétait sur tous les visages.
La mort? elle n’est pas loin, elle est là, à quelques pas. Elle ne suit pas des voies détournées, elle apparaît toute nue au bout d’un canon de fusil; elle scintille à la pointe d’une baïonnette. Il ne faudrait pas une seconde pour qu’elle s’abattît sur nous, et, après ces tristes preuves, qui nous garantit la minute qui vient ? Si de nouvelles balles sont envoyées, qui sera frappé? qui tombera? Fatal problème que seul le fait accompli peut résoudre.
Je veux souffrir encore ce que j’ai souffert, si le tableau que j’essaye de tracer n’est pas au-dessous delà vérité. Joignez à cela les sanglantes apostrophes qu’on nous jetait comme autant de promesses qu’on saurait bien tenir, et les actes d’une brutalité inouïe déjà exercée sur bon nombre de prisonniers que j'ai vus, dans le caveau, étancher le sang de leurs blessures.
Ainsi se dessinait, dans sa véritable expression, la physionomie de tous les acteurs du drame :
Les uns, pris au hasard , dans la rue, dans leurs chambres, dans leurs lits. — il y en eut! — frappés d’une accusation que leur faiblesse, leur tempérament, leur maintien, leur ineptie, leur lâcheté rend absurde, tremblent, défaillent et meurent par crainte de la mort meme.
Les autres passent de l’inertie la plus complète au paroxysme de la fureur. Le jeûne, l’effroi, l’insomnie, ont triomphé de leur raison. Atteints dans leurs facultés mentales, gouvernés par leur folie, ils appellent, ils provoquent aveuglément des dangers que les plus braves, de sang-froid, n’entrevoient pas sans frémir. — D’autres, enfin, ceux qui
ont vraiment fait ce dont on les accuse et qui, au commencement de leur action, n’ont pas recule devant la responsabilité qui s’y attache, ces hommes envisagent ou reçoivent la mort avec cœur et emportent dans la tombe une fierté indomptable.
Un officier supérieur parut à la grille. Je demandai à lui parler et il me fut permis d’approcher. Je lui expliquai que si notre situation continuait, nous pouvions tous périr par l'asphyxie, ou par quelque typhus que, dans la saison d’été, cette agglomération d’hommes au milieu d’excréments en décomposition devait vraisemblablement engendrer.
Il fut touché, du moins il le parut, et promit de nous tirer de là. Un chirurgien militaire survint qui s’éleva noblement contre le traitement infâme qu’on nous faisait subir. Il parla de faire agrandir les lucarnes à coups de marteau, pour donner passage à un plus grand volume d’air.
Un représentant du peuple arriva également, car il paraît que l’on se préoccupait enfin de la vie de douze cents prisonniers. C’était, dit-on, M. de Cormcnin. Il voulut s’assurer par lui-même de l’état où nous nous trouvions. Il se décida, non sans avoir hésité, et sur nos instances expresses, à mettre les pieds dans le caveau. On eût dit qu’il s’aventurait dans un repaire de bêtes fauves.
La vérité est que nous aurions plutôt embrassé les genoux de celui qui nous aurait donné un peu d’air et d'espace; car enfin, l'homme vivant n’avait pas même les droits du cadavre, — six pieds de terre pour s’étendre !
Nos rangs déjà si pressés se resserrèrent sur son passage. La consigne clc tirer par les lucarnes venait d’être levée.
Le représentant du peuple n’eut pas fait une douzaine de pas, qu'il s’arrêta comme foudroyé. Il revint vivement sur ses pas en portant la main sur scs yeux. L’ammoniaque lui avait enflammé les paupières où perlaient des larmes cuisantes.
On ne passait pas, sans transition, d’un air pur à cette atmosphère viciée. Nous seuls qui en vivions, ou, pour mieux dire, qui nous y éteignions depuis deux jours, nous seuls pouvions la respirer.
On nous fit alors passer des instruments de vidange... Mais je ne veux pas un moment de plus m’arrêter sur ces détails repoussants. Il me suffit d’avoir constaté qu’on fut obligé d’avoir recours à ces moyens, sous peine de nous laisser étouffer durant la nuit.
En même temps, on nous déclara que les adolescents, jusqu’à l’âge de seize ans , allaient évacuer la place. Dieu sait s’il y en avait! Ce qui m’étonna, en les voyant sourdre de toutes parts des prorondeurs du caveau, c’est qu’ils n’eussent
pas été déjà victimes d’un pareil séjour. Il est vrai qu’ils avaient une allure, un air! oh! des simulacres d’enfants !...
On devait aussi faire un choix parmi ceux qui avaient été interrogés. Cette première mesure nous permettait d’attendre qu’on eut reçu des ordres pour nous transférer ailleurs. 11 était bien entendu qu’au moindre désordre nous étions refoulés à coups de fusil, et que la porte de la pitié était fermée sur nous.
Il fallait donc opérer ce mouvement sans trouble, et ce n'était pas facile. Les fous avaient conservé de leur raison tout juste assez pour comprendre que, d’autres sortant, il serait bon pour eux aussi de sortir. Une force invincible les attirait vers cette grille dont l’abord était impitoyablement défendu.
J’insiste sur le rôle des fous. Outre qu’ils pouvaient à tout instant faire revenir la fusillade, c’est bien la plus grande des calamités que cette condition où l’homme, privé des conseils de la raison, n’a pas même, pour le guider, les saines inspirations de l'instinct qui appartient à la brute.
L’un ne parlait que de sa femme. Il voulait voir sa femme; sa femme était inquiète; sa femme l’attendait. De quel droit l’empêchait-on de sortir?
Un autre faisait valoir des raisons commerciales. C’est lui qui tenait la boutique ; il n'y avait que lui pour cela. Que vont dire ses pratiques s'il ne revient pas au plus tôt? Sa présence était nécessaire. Comment pouvait-on ne pas le comprendre ?
Un autre s’avançait hardiment, les mains dans les poches. 11 désirait une bouteille de bière; il allait la boire. Il avait soif et il montrait de l’argent. De quel droit l’empêchait-on de se désaltérer?
Rien n’était plus plaisant, — si quelque chose pouvait être plaisant à cette heure, — que l’air de souverain mépris avec lequel ils nous regardaient, quand nous répondions : u Ce n'est pas possible; vous allez vous faire tuer! » Leur œil étonné cherchait le danger et ne le trouvait pas.
Nous avions d’autres fous encore, non moins incommodes et bien plus terribles. Ceux-là n’avaient sauvé du naufrage de leur raison qu’une seule idée, une idée fixe et qui pouvait se traduire ainsi par rapport à ceux qui nous gardaient : u Vous êtes des assassins! » Dans cette sphère, ils déployaient une logique terrassante. Ils parlaient avec force et avec chaleur. Ils étaient, pour la plupart, puissants de muscles. Nous avions la plus grande peine à les maîtriser. Quatre de nous se tenaient enlacés à leur ceinture, et nous n’empêchions pas toujours leurs provocations d’arriver jusqu’aux oreilles des gardes nationaux.
Quatre cents personnes environ quittèrent le caveau ; mais notre position n’était pas changée, à cause surtout de l’insalubrité du local. On nous promit que nous ne passerions pas la nuit dans ce réduit mortel.
Un homme, dont je ne sais ni le nom, ni les fonctions, et qui portait un uniforme bleu avec des épaulettes et des aiguillettes blanches, nous montra beaucoup de sollicitude.
J’eus avec lui le petit colloque suivant :
— Ce soir, vous défilerez par colonnes ; on vous changera de prison.
— Où nous mènerez-vous? dites-le nous, je vous en prie.
— Soyez tranquilles, quelque part où vous serez bien , très-bien.
— Mais, voyons! pourquoi pas tout de suite? pourquoi de nuit?
— Cela ne dépend pas de moi, croyez-le, mais attendez...
— Nous sommes bien forcés d’attendre. Mais enfin, qui sait!... est-ce bien sur?
— Oh! pour cela, rcpondit-il, je vous donne ma parole de militaire.
Et, en disant ces mots, il me serra rudement, ou, si on aime mieux, franchement la main.
Nous attendions avec impatience, d'autant plus que c’est à peine si nous pouvions encore nous tenir debout, et, il fallait, nonobstant, maintenir l’ordre.
Plusieurs d’entre nous montraient de la défiance.
— Pourquoi a-t-on fait sortir tous les enfants, ainsi que ceux qui ont été interrogés, mais de ces derniers, une partie seulement? Voyez, on va nous fusiller. C’est pour cette nuit.
— Oui, ça y est, répondait quelque ouvrier de l’air d’un homme qui serait tombé cl’accord sur la chose du monde la plus simple.
Je m’attachai à combattre cette idée. Je n’étais pourtant pas sans inquiétude, bien que résigné à tout pour ma part. Mais j’appréhendais qu'ils ne se portassent à quelque extrémité, si cette idée prenait trop de consistance, et ne fissent par là naître le malheur que nous redoutions, lequel, après tout, n'était qu'une crainte.
Le soir arriva, la nuit aussi. On alluma comme d'habitude, en face du caveau, une lanterne à réflecteur, qui éclairait, pour nos gardiens, les abords de la grille, et qui ne faisait que nous éblouir.
Nous ne savions trop qu’espérer. Les heures, longues et mornes, s’appesantissaient durement sur nos têtes. Jamais hommes n’ont vu le temps s’écouler avec plus d'anxiété.
Nous comptions chaque minute au passage avant de tomber dans l’éternité.
Vers onze heures, on appela vers la grille. Je recommençai, pour la centième fois de la journée, ce petit trajet, non moins périlleux que désagréable. Il fallait tout prévoir. Les gardes eux-mèmes m’avaient recommandé de passer vivement devant les soupiraux, en m’effaçant. Les lucarnes à cette extrémité du caveau étant très-bas percées, je devais ployer les genoux et les reins, pour que ma tête n’atteignît pas à leur hauteur.
— Formez une première colonne, me dit l’officier dont j’ai parlé. Surtout pas de bruit, vous savez pourquoi.
— Avant que vous n’ayez parlé aux sentinelles, personne ne bougera , et ce n'est pas moi qui leur conseillerai de le faire.
— Mais on ne tire plus.
— Si ! si ! On nous a formellement menacés. Si nous remuons, on nous brûle.
— Ce n’est pas la consigne.
(La consigne, en effet, avait été donnée de ne se servir que de l’arme blanche.)
— Que vous dirai-je? Je vous répète ce que j’ai entendu. Il y a là une lucarne devant laquelle il nous faut passer. La sentinelle a coupé avec son briquet, les branches qui lui faisaient obstacle. Au moindre bruit, elle passe la tète pour nous menacer, son fusil toujours en avant.
— Assez, assez ! je vais faire prévenir tout le monde.
Cette mesure une fois prise, je répétai à haute voix dans
le caveau l’ordre qui venait de m’être transmis, et j’expliquai bien, pour que personne n’en ignorât, qu’il n’avait qu’à souffler un mot dans les rangs , celui qui voulait se faire tuer.
On ne se pressait pas beaucoup. Par peur ou par pressentiment, la nuit venue, personne ne voulait plus quitter le caveau. Cette marche nocturne ne présageait rien de bon.
Pour moi, je trouvais qu’on ne pouvait guère nous créer une condition pire que la présente ; si, d’ailleurs, nous étions voués à la mort, on saurait nous la donner quelque part que nous fussions. Je n’hésitai donc pas, avec plusieurs autres compagnons dont les résolutions étaient les mêmes, à me mettre à la tête de la colonne.
A travers une double haie de gardes nationaux, nous défilâmes dans le plus grand silence , jusque dans la cour des Tuileries, où l’on fit une halte. L’éclat des lumières nous força à clignoter, et l'air pur qui entra dans nos poumons, nous fit chanceler sur nos jambes comme des hommes avinés.
En sortant de ce caveau, que bon nombre d’entre nous allaient regretter comme un asile hospitalier, il se produisit une scène de mort.
Vers la queue de la colonne, un jeune homme, poussant des cris de détresse, succombait dans une lutte désespérée.
Soit qu’il eût fait un faux pas — et tout alors était interprété à crime — soit qu’il eût laissé échapper quelque parole imprudente, ou qu’il eût voulu, à toute force, se joindre à la colonne déjà complète, et dont on l’aurait écarté, il reçut un coup de baïonnette. Ce coup servit de signal, il fut percé et balafré de vingt coups de baïonnette et de tranchant de sabre. La voix agonisante criait : — Au secours! à l’assassin !
Je dus à une méprise, comme on va le voir, de passer pour mort dans le caveau et de là dans les casemates auprès de ceux qui m’avaient connu. J’avais retrouvé prisonnier
le citoyen Arr dont j’avais fait connaissance au comité
électoral de la rue Albouy, pour l’élection des onze, un mois avant. La voix de ce jeune homme lui sembla être la mienne. 11 se le persuada. Il m’appela à haute voix par mon nom de l'accent désespéré d’un homme qui ne peut donner que le secours impuissant de la pitié.
Lui-même, depuis, me l’a raconté, et lorsque, pour la pre-
mièrc fois, il me rencontra, je lui fis l’effet d’une apparition surnaturelle.
C’est que tout l’avait confirmé dans cette conviction. Le corps du pauvre jeune homme expirant avait été rejeté dans le caveau, où, un moment après, il avait rendu le dernier
soupir. Lorsque le citoyen Ait put s’en approcher, il ne
trouva plus, au pied d’un mur, qu’un cadavre accroupi sur les genoux, la tète sur la poitrine et les bras pendants. Sa taille lui parut être la mienne, les cheveux semblables et égal ment longs, la redingote de même couleur. Le visage, qui seul pouvait le détromper, se trouvant horriblement tailladé , ne permettait plus d’en distinguer ni les traits, ni l’expression. 11 en crut ces preuves insuffisantes qui le trompèrent sur l’identité de la victime et non point sur la réalité du malheur !