‹ Épisodes des journées de juin 1848;Chapitre 11 sur 30 · LE PALAIS-NATIONAL · texte numérisé non relu

LE PALAIS-NATIONAL

Le commissaire de police. — A l’ambulance! — Ce que cela voulait dire. — Brutalité des gardes mobiles. — Ils me précipitent dans le caveau. — L’indignation et le désespoir me mettent hors de moi. — Recherche impuissante de la mort. — L’intérieur du caveau. — Un prisonnier qui veut se pendre.

— Le père d’un mobile. — Etat de mon esprit. — Préparatifs suprêmes en vue d'une mort prompte et sans faiblesse. — Fausse alerte. — Le dévot. — Le supplice de la soif. — Quelques gouttes d’eau. — Pansement. — Escroquerie des mobiles. — Leurs atroces ricanements. — L’esprit français. —

— Un blessé en état de folie. — Prostration. — Léthargie. — Rêve. — Les mobiles emplissent le caveau de fumée. — Réveil.

11 me faudrait, pour ce qui me reste à raconter, la plume avec laquelle Dante Alighieri a décrit les neuf cercles de son Enfer : je pourrais alors faire revivre toutes les horreurs d’une situation que nous aurions volontiers échangée contre vingt fusillades comme celle du Carrousel.

Nous avons enfin laissé derrière nous cette place fatale rougie de notre sang. Quand le jour fut venu, bien des passants purent ne se douter de rien, car une épaisse couche de sable était étendue au large, pour effacer aussitôt, de la surface du sol, ce qui ne s’effacera pas aussi vite de nos souvenirs. Cependant, pour un observateur, le voile indiscret laissait percer, de place en place, des taches sombres. Pour peu qu’avec le pied on balayât la poussière, on distinguait des teintes rougeâtres, bleuâtres, noirâtres, toutes ces dé-

gradations de couleur qu’affecte, au contact de l’air, le liquide sorti de nos veines. Elles apparurent longtemps, avec cette ténacité, cette persistance, qui frappaient si fort nos pères crédules, et leur faisaient dire que le sang, sur la dalle, forme une tache indélébile, qui rajeunit périodiquement, et saigne à chaque anniversaire.

En pénétrant dans les corridors du Palais-National , je laissai au hasard aller mes réflexions. J’avais devant moi deux perspectives : l’ambulance et le caveau. Pourquoi tourmenter mon imagination à devancer les faits? J’attendais la fin pour reconnaître qui l’emporterait, du mauvais ou du bon génie. Le bon génie, on le sait, c’était mon élève du Val-de-Grâce; le mauvais était partout.

11 m’introduisit dans une salle très-bien éclairée ; plusieurs personnes étaient rangées derrière une table couverte de papiers. C’était le bureau du commissaire. Je constatai que mon apparition avait fait naître cette double sensation d’horreur et de pitié dont j’ai parlé.

Je subis une sorte d’interrogatoire. On prit mon nom, mon domicile, ma profession. Le commissaire voulait évidemment s’assurer si j’étais ou si je n’étais pas étranger à l’insurrection. Tout ce qui pouvait d’abord militer en ma faveur devenait une charge écrasante dans le cas où je serais un meneur.

Déjà, dans le poste du Carrousel, j'avais entendu faire une supposition semblable, sans pouvoir croire, néanmoins, que le propos pût m’ètre appliqué. En effet, j’entendis ces mots :

— Voyez-vous, il a du sang-froid, une figure intelligente, c’est un chef : il faut le soigner.

Je ne pouvais avoir, à cette heure, ni une figure intelligente ni une figure stupide, j’avais une plaie affreuse. Je le pensai, cela me rassura.

Je répondis au commissaire aussi bien que me le permettait ma voûte palatine fracassée, et j’en appelai à son humanité.

Il eut un moment d’hésitation, après lequel, déployant son bras droit, et indiquant, de cette façon, une direction voulue, il dit :

— Menez-le à l’ambulance.

Deux hommes me prirent chacun par un bras au-dessus du coude, et m’emmenèrent.

Nous avions parcouru plusieurs couloirs, lorsque nous rencontrâmes, dans un nouveau corridor étroit, un groupe de quelques mobiles auprès d’une porte à notre droite.

— Où menez-vous celui-là?

— A l'ambulance, répondirent mes guides.

— Celui-là à l’ambulance !

— Oui, répliquai-je, et par l’ordre du commissaire.

— Allons donc ! pas possible ! voyez sa mine ! Bon pour le caveau ! On te fera ton compte, va !

A cette barbare ironie, je sentis bouillonner tout ce qui me restait de sang; j’étais muet et frémissant de fureur. Sans perdre de temps, ils s’emparèrent de moi et m’enlevèrent à mes guides qui ne me défendirent pas du tout. La trahison était manifeste.

Je tournai sur eux un regard plein de mépris, comme sur des lâches qu’ils étaient. Je me mis à lutter, tout garrotté, de mes faibles forces, et je me rejetai vivement en arrière, contre le mur opposé à la porte qu’ils venaient d’ouvrir devant moi.

— Ali ! mon 1) . , tu fais de la résistance, toi! s’écrièrent

les sbires; tiens, file donc!

A ces mots, ils me précipitèrent dans l’ouverture de la porte. Entraîné par cet élan, je dégringolai une douzaine de marches rapides, chose incompréhensible! sans m’abattre, sans trébucher ! Cette chance ne le cède en rien à celle qui avait empêché d’être mortelle une balle lancée en pleine ligure. Si j’étais tombé , mes mains étant liées derrière le dos, il est évident que je m’ouvrais le crâne....

Je retombai donc, debout, sur le carré; une sentinelle

l’occupait. Deux portes existaient : à droite et à gauche. On m’ouvrit la porte à droite, on me poussa en avant, avec la meme brutalité, et la porte refermée, je me retrouvai dans les ténèbres.

Des hommes s’empressèrent autour de moi, m’adressant des paroles amicales. Leurs mains délièrent les miennes. J’étais avec des compagnons d’infortune , c’était une première consolation : les maux partagés s'endurent plus facilement ; j’avais les mains libres, c’était une seconde consolation. La liberté des mouvements est si douce, si précieuse, la plus précieuse, à coup sûr, après la liberté entière!

J’admire ici les voies du sort. Si j’avais eu , un moment auparavant, les mains libres, c’était fait de moi... Commandé par l’indignation, la colère, le désespoir, je n’aurais jamais pu maîtriser mes mouvements.

Loin de là, j’avais vainement tenté de dégager mes poignets pour résister, pour lutter, pour saisir à la gorge quelqu’un de ces misérables, à moitié ivres de sang et de vin, et qui assouvissaient sur des blessés, deux jours après la bataille, leur soif de vampires... La mesure était comble !

Tant d’atrocité avait triomphé de ma longanimité et déchaîné la fougue de mon caractère. J’étais soulevé par le raffinement de cruauté que l’on mettait à nous faire attendre une mort promise et qu’on saurait bien nous donner : mort que nous savions certaine, et nous pouvions, nous devions la croire telle.

Insensé celui d’entre nous qui aurait compté sur un contre-ordre, pour être sauvé, comme nous fûmes sauvés, cette nuit-là; sauvés, j’entends, jusqu’au matin! J’ignore ce qui advint après aux autres prisonniers , et j’ai grande crainte de n’avoir que trop à me féliciter de ce que le hasard sépara ma destinée de leur destinée, mon chemin de leur chemin.

Aussi la tempête soulevée en moi m’agitait-elle violemment. Si j’avais eu ma voix et mes forces, je me serais fait

sabrer. C’est faiblesse, j’en conviens. Je méprisais la mort, je la bravais, je l’invoquais; elle ne vint pas à mon appel.

Je ne tardai pas à revenir à des sentiments plus calmes, et je pus, dès lors, étudier de sang-froid la situation, pour en tirer le meilleur parti possible. Nous étions une trentaine dans ce caveau. La moitié étaient blessés plus ou moins grièvement, les autres n’avaient rien.

À cette heure suprême et sur le point de recevoir la mort, les caractères se révèlent dans leur nudité. Le masque est tombé ; l’homme est resté seul, dans sa simplicité, dans sa nature.

Je remarquai, tout d’abord, que ceux qui n’étaient pas blessés conservaient un espoir que les blessés avaient perdu. Cela se conçoit. Notre vie était entamée, nous savions commenton commence à mourir, et nous ne nous étonnions que d’une chose, c’est que tout ne fût pas encore fini.

11 nous arrivait, par la porte grossière et mal jointe, quelques rayons d’une vague lumière qui nous permettait, après un court séjour, de nous reconnaître et de nous diriger. C’était le jour qu’il fallait pour un tel spectacle. Un artiste, un romancier, n’eussent pas rencontré une plus heureuse combinaison.

Plusieurs étaient assis ça et là ; d’autres debout, immobiles; d’autres, retirés dans les angles et penchés vers le mur, se tenaient également immobiles. Us ressemblaient à ces statues à moitié brisées, descendues de leurs piédestaux , et qu’on relègue , contre un mur, dans la partie obscure et infréquentée du jardin.

Cet ordre matériel n’empêchait pas un certain bruit et une certaine confusion. Des sanglots se faisaient entendre, c’étaient les faibles; parfois aussi des menaces, c’étaient les exaspérés; des soupirs, c’étaient les résignés; des cris, des hurlements, c’étaient les souffrants, les fous blessés.

Rien de plus varié, de plus multiple que ces manifestations de la pensée, de la douleur, de la crainte, de la co-

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1ère. Il en fut un qui se mit à réciter ses prières avec une grande ferveur.

À cette heure solennelle, clans l'attente de la mort, on l’écouta, un instant, avec un recueillement, un silence profonds. Mais aucun de nous n’était de force à suivre ce pénitent. Son zèle, c’est-à-dire sa terreur, ne se ralentit pas; il débita, la nuit durant, ses patenôtres avec une componction et une monotonie intarissables. Ce pauvre homme nous donna un triste échantillon du courage inspiré par la dévotion.

Un autre jouait un rôle plus sombre. 11 rôdait dans le caveau comme une bête fauve prise au piège. Il cherchait, le malheureux ! un moyen de se pendre. Tout en faisant cette recherche, il tordait avec désespoir, autour de son cou, une espèce de lien qu’il s’était fabriqué. Dans ces demi-ténèbres, il lui arrivait de heurter, sur son passage, quelque blessé accroupi, et alors un cri partait sous l’aiguillon de la douleur. Moi-même j’en fus heurté. Ce qu’il désirait, il l’obtint : le lendemain on le trouva pendu !

Que d’horribles choses encore ! Un prisonnier s’étendit par terre, presque nonchalamment, la tête appuyée sur son coude. Il jetait aux mobiles d’énergiques apostrophes. Je n’ai jamais entendu de voix plus mâle, de poitrine plus vibrante, de tons plus larges.

— Moi, s’écriait-il, j’ai un fils dans la mobile. C’est mon fils qui doit me tuer; le monstre! ça lui revient. Entends-tu, assassin, là-bas?

11 ne s’exprimait pas autrement. La sentinelle, à qui s’adressait ce terrible appel, semblait fléchir sous l’anathème, mais elle n’en répondait pas moins :

— Attends donc, attends! Ça ne te manquera pas!

Ou bien, exaspérée de se voir mise au défi, elle ébranlait la porte avec le canon de son fusil :

— Encore un mot, et je tire. Il vous faut du plomb, vous en aurez.

J’assistais a ce spectacle en observateur attentif. Jamais mes facultés intellectuelles ne furent en plus grande activité. Compréhension, jugement, comparaison, tout fonctionnait, et, aujourd’hui, après dix mois, mes sensations, mes souvenirs, sont aussi neufs, aussi entiers que s’ils dataient d’hier (1). Dans cette enveloppe mortelle, prête a se dissoudre, quelque chose de vital, d’inattaqué, bouillonnait comme une lave ardente, et se mouvait, d’autant plus prompt, d’autant plus dégagé d’entraves.

Ce n’est pas que je n’aie compté des moments d’inertie et d’affaissement. Un instant après mon entrée dans cette cave, je ressentis une telle prostration de forces et de si singuliers symptômes, que je crus que ma vie s’en allait peu à peu avec mon sang, et je m’estimai heureux d’obtenir par cette voie une mort douce. Je me réfugiai dans un angle pour y être en repos et hors d’atteinte de mes compagnons.

Mais je ne tardai pas à reconnaître que l’hémorragie seule avait entraîné à sa suite cette somnolence, et que j’avais eu tort d’espérer mourir de ma blessure.

Je réfléchis, alors, que j’aurais un bien plus grand tort de rester dans cet isolement, qui me ferait découvrir des derniers par les mobiles, en m’exposant à endurer mille cruautés. Il n’était pas probable qu’on nous achèverait dans ce réduit à coups de fusil, mais bien à l’arme blanche, par le sabre et la baïonnette : perspective qui me faisait regretter de ne pas m’être offert aux balles du Carrousel, dans un lâche amour pour la vie, dont je m’accusais, et que j’expiais en ce moment.

Que le lecteur se substitue par la pensée, si cela lui est possible, en mon lieu et place, et il verra combien sont naturels et vrais les sentiments que j’exprime.

Je cherchai un moyen d’abréger, le cas échéant, cette

(i) Tublié pour la première fois dans la Vraie République, à Taris en mai 1849.

mort dans ce qu’elle a de plus affreux. Je vins m’asseoir en face de la porte, de façon que la horde qui viendrait nous achever, devrait nécessairement me passer sur le corps comme une trombe, et me broyer sur son passage. Je n’aurais guère ainsi le temps ni de faiblir, ni de souffrir.

J’avais aussi à cœur de mourir debout. Celte pensée m’était venue je ne sais comment, mais elle prit aussitôt sur moi un grand empire. Je me mis sur-le-champ à essayer mes forces, en me relevant sur mes genoux, puis sur mes pieds. Je m’assurais par là qu’elles ne me feraient point défaut quand je les mettrais en réquisition.

Ces essais me coûtèrent les plus grands efforts, et je fus heureux d’avoir réussi, bien qu’à chacun de mes mouvements, il me semblât qu’on m’appliquait sur les yeux un bandeau chaud, lumineux, étincelant par mille points; que ma tète fût en proie à cette sorte d’entraînement vertigineux qu’éprouverait un homme sur une locomotive lancée à toute vitesse en face d’un abîme.

C’est ainsi que chacun de nous, selon ses forces intellectuelles et physiques, attendait l’heure fatale.

Nous avions atteint cette période du désespoir qui n’est plus la faiblesse en démence qui s’épouvante, se torture, se consume en vains efforts; mais cette conviction froide, profonde, suprême : que tout étant perdu sans retour, rien n’est plus à faire ni à tenter. Les mouvements de l’âme sont paralysés dans cette effroyable conviction, comme le sont les mouvements du corps dans une camisole de fer.

Un bruit sourd et croissant vint frapper nos oreilles. C’était un bruit de pas, de voix, d’armes, au-dessus de nous. Les gardes-marine rentraient (25e bataillon de la garde mobile). Nous suivions leur marche. Ils avaient enfilé les corridors et avaient pénétré dans quelque salle. Les crosses de leurs fusils retentirent sur les carreaux.

— Les voilà! ils sont réunis, ils délibèrent, se dirent entre eux plusieurs prisonniers. Cela va se décider.

Ce fut la pensée de tout le monde; la même préoccupation amena le même silence. Autant qu’un autre j’étais attentif. Je me tenais tout prêt à exécuter ma petite manœuvre. Dans l’attente générale, on distinguait les mouvements de la respiration, tantôt hâtés, tantôt retenus.

Seul, l’infatigable diseur d’oraisons redoubla de ferveur et de volubilité. Sa voix filait comme un murmure indiscontinu.

Un certain temps s’était écoulé, et personne n’avait paru.

Cette circonstance fit renaître notre anxiété. Un parti pris a cela de bon qu’il donne du calme et du repos. Nous avions le nôtre: si nous en sortions pour nous égarer à la suite de quelque fausse lueur d’espoir, faisions-nous autre chose que nous préparer de nouvelles déceptions? C’est une chose si atroce que de se rendre, pour la centième fois, le jouet des autres et de soi-même.

Un bruit de pas nous annonça l’approche de quelques hommes ; ils ouvrirent la porte du corridor et descendirent l’escalier. Notre froide résignation nous restait encore. Ce quart d’heure n’ajoutait rien à la situation , nous étions prêts pour le sacrifice et nous n’avions qu’à nous féliciter de notre obstination à le prévoir et à l’attendre !

Toutes réflexions faites en pure perte. Ce n’était rien. On relevait la sentinelle.

Je me persuadai que, puisqu’on renonçait à nous égorger à cette heure, alors que les têtes sont encore échauffées, les cœurs altérés de vengeance , c’était parce qu’un ordre venu de hautlieulc voulaitainsi, ou qu’on n’avait pas trouvé convenable de nous achever dans le réduit que nous occupions, et d’y entasser des cadavres qu’il faudrait enlever.

Ajournement, rien de plus. On n’enferme pas, liés dans une cave et sans les panser, des blessés qu’on veut sauver. Ce délai barbare dénotait tout au plus une impitoyable indifférence. Nous le comprenions de cette manière, et ces réflexions n’étaient pas de nature à nous faire aimer la vie.

Quoi qu’il en soit, une soif brûlante, dont j’avais ressenti, depuis plus d’une heure, les premières ardeurs, sévissait si énergique et si intense, qu’elle m’enlevait, elle seule, à tout autre sentiment.

Tous les blessés éprouvaient les mêmes symptômes. Ce ne fut bientôt qu’une voix pour demander de l’eau !... de l’eau !... de l’eau !... Les refus de la sentinelle et ses menaces nous touchaient peu. Notre exigence croissait avec nos déchirements douloureux. Nous n’aurions certes pas tardé, — ceux qui en avaient la force, — d’assaillir la porte, et d’y poser nettement la question : De l’eau ou la mort !

On nous en promit. L’effet seul de cette promesse nous calma, nous étions désaltérés par anticipation. Mais il n’eût pas fallu nous faire trop attendre. L’eau arriva. Le bidon circula de mains en mains. Je n’étais pas sans crainte de le voir vider avant de le tenir. Nos gardes pouvaient fort bien se tenir pour quittes envers nous, après cette première concession.

Quel est l’homme qui a jamais porté à sa bouche la liqueur la plus exquise avec autant de délices que je saisis le vaisseau de fer-blanc qui me versait de l’eau, non pas de l’eau, je me trompe, mais un amer liquide, partie sang, partie eau? Je sentais tomber dans ma poitrine la boisson fraîche et mes poumons s’épanouir. Une force nouvelle me régénérait.

Je m’en humectai la tête, la face, le cou, le corps. J’en fis ruisseler les ondes sur la poitrine. Ma chemise et mes habits trempés se collaient à mon corps comme un suaire fortifiant.

Quand je quittai le bidon, je n’y laissai plus que quelques verres d’un noir breuvage, et moi-même, à chaque gorgée, j’avais bu de mon sang avec l’eau qui lui servait de véhicule.

Je dois donner en quelques mots, pour l’intelligence de ce récit, l’explication de ma blessure. La balle, venue de face, m’avait atteint au milieu même de la figure, au-dessus des narines, et juste dans la partie inférieure des os propres

du nez. Elle avait de là pénétré en avant, à travers la voûte palatine entr’ouverte et l’os maxillaire supérieur. La partie de cet os qui correspond aux deux incisives et à la canine du côté gauche a été emportée, ainsi que ces trois dénis. La balle s'est abattue sur l’avant-dernière molaire de la mâchoire inférieure, et cette dent a été broyée dans son alvéole , jusqu’au collet, sans que les dents qui la touchent aient reçu la moindre atteinte? La langue, à cet endroit, n’a subi d’autre altération qu’une légère déchirure, comme quelqu’un qui se serait mordu par inadvertance.

Les lèvres , les cartilages des narines, la cloison intérieure étaient sauvegardés. Il n’est pas possible, le problème étant donné de faire passer une balle à travers la figure avec fracture d’os, d’opérer le trajet d’une manière plus inoffensive.

Si, au lieu de m’agenouiller sur ma jambe droite, j’étais resté debout, je recevais la balle dans la poitrine; plus incliné, elle m’eût perforé le crâne. Convenons, avec Pascal, que la vie de l’homme tient souvent à la valeur d’un grain de sable.

En attendant qu’avec le jour notre sort nous fût à nouveau signifié , favorable ou funeste , chacun de nous s’appliqua à panser ses plaies de son mieux. Pour ma part, je déchirai les soies et les doublures de ma redingote, j’en confectionnai un triple bandeau que j’appliquai sur ma blessure, en le ramenant vers les tempes et les oreilles. Le sang figé me servit d’attache et le fixa comme un ciment solide. Cette bande, apposée sur ma plaie comme un masque noir, en déguisait l’horreur et prévenait tout contact dangereux.

Ceux qui, plus heureux, se trouvaient sains et saufs , essayaient vainement d’apitoyer la sentinelle sur leur sort. Ils demandaient pour eux quelque moyen de subsistance, ne fût-ce que du tabac pour mettre sous la dent et tromper la nature.

— Avez-vous de l’argent ?

— Nous allons voir, attendez.

Ils sc mirent àse cotiser et recueillirent une pelitcsomnic. Chacun faisait avec empressement le détail de ce qu'il demandait: du pain, du fromage, du tabac.

Je ne comprenais rien à cette comédie, car j’étais loin de partager la confiance aveugle de mes compagnons affamés. On fit glisser la monnaie sous le seuil de la porte, et à certains rires et chuchotements de l’autre côté de la porte, je fus convaincu que c’était une indigne spéculation sur les besoins d’hommes assez malheureux pour fonder quelque espérance sur l’humanité de nos gardes. Un homme qui sc noie porte une main avide sur le plus mince fétu de paille, et croit pouvoir être sauvé.

— Cela sera-t-il bientôt prêt? réitéraient les prisonniers avec instance.

— Un moment, attendez donc, que diable !

Un moment après, comme on leur rappelait la promesse faite , ils nous répondaient avec insolence et en ricanant :

— Vous n’avez besoin de rien , taisez-vous donc. Vous sentez la poudre, mes amis, vous sentez la poudre !

Ces indignités, qui nous étaient sans cesse offertes comme de nouvelles coupes d’amertume, ne permettaient pas à nos esprits de sc rasseoir dans le calme et la sécurité.

Pour plusieurs, le moment des larmes était venu. Les pleurs soulagent. Heureux ceux qui peuvent en verser! Des pères de famille invoquent la pitié pour leurs femmes, pour leurs enfants; ils les nomment, il les appellent, comme s’ils pouvaient en être entendus.

— O mon Dieu! mon Dieu! ma femme! mon enfant!... Qui vous nourrira?

Ces mots, entrecoupés de sanglots, étaient entendus des mobiles, non-seulement dans le corridor, mais dans la cour, par les soupiraux. Ces jeunes bourreaux de leurs frères, qui se préparaient de leurs mains une pleine moisson de remords, se portèrent au plus haut degré d’avilissement, en

insultant d’une manière impitoyable à des sentiments aussi nobles.

— lia ! lia ! les braves ! vous êtes comme ça maintenant ! Vous ne faisiez pas ainsi quand vous nous assassiniez. Assez, assez! ça nous ennuie. Hohé! lié!...

11 est un côté de l’esprit français qui ne peut manquer de se faire jour quelles que soient les circonstances. C’est un mélange de comique à la façon d’Aristophane, de sarcastique comme Voltaire, de sérieux et de grave comme Rousseau. Plusieurs fois déjà, à la caserne des Grés, à l’Abbaye, je l’avais remarqué, mais je ne m’attendais pas à le retrouver dans cette antichambre de la mort.

— Ah ! j’aimerais pourtant mieux être à la barrière de la Glacière! s’écria quelqu’un.

— Dame ! cela ne s’avale pas comme une chopinc !

— Faut-il que j’aie peu de chance ! J’étais en train de m’esbigner, v’ian, je reçois mon billet de parterre.

La balle qui l'avait abattu, c’était son billet de parterre. Quelle singulière métaphore!

Ils continuèrent un moment leur conversation pleine d’originalité et semée de traits et de saillies parfois spirituelles, bien que le sel ne fût pas du plus pur atticisme. Il va sans dire qu’ils plaisantèrent le marmotteur de prières, qui n’en tint compte et continua de se gagner le paradis.

Rien n’est donc plus vrai, les extrêmes se touchent. Mais ce n’est pas au milieu de moribonds que l’esprit pouvait longtemps se distraire et se dérober au sentiment des faits existants.

Par un soupirail, long et étroit comme une meurtrière, pratiqué horizontalement vers le haut du plafond , des mobiles jouaient une comédie de mauvais goût ; ils passaient tout au long les canons de leurs fusils, et en s’accompagnant de propos révoltants, ils les secouaient et les promenaient alternativement d’un bout à l’autre, comme polichinelle fait de son bâton.

Toutes ces brutalités nous trouvaient d’une indifférence parfaite. Nous avions payé notre apprentissage.

Un blessé qui plusieurs fois avait jeté le trouble parmi nous et provoqué la colère des gardes, recommença dans la nuit, avec une force plus grande, ses cris, ses plaintes et ses gémissements.

C’est inutilement qu’on s’empressait autour de lui pour le faire taire et le calmer. A ses paroles décousues, à ses prétentions excentriques, on était assuré que son esprit n’était pas moins rudement endommagé que son corps.

Notre sentinelle voulut bien nous prévenir qu’il nous était accordé une minute pour rétablir le silence, sans quoi on ferait feu...

— Nous n’y pouvons rien, c’est un fou. Faites-le sortir, nous vous en prions, répétaient à l’envi tous ceux qui voyaient avec crainte reparaître des dangers auxquels ils avaient jusque-là échappé.

Chose à laquelle personne peut-être ne s’attendait (car c’était montrer pour nous tous de la sollicitude), on fit sortir le pauvre fou qu’on enferma seul dans un autre caveau. Son sort, on va le voir, fut bien malheureux.

Je reconnus, à n’en pas douter, le blessé du poste du Carrousel, dont j’ai fait mention, et qui donnait des marques d’une si vive douleur.

Nous devions nous rejoindre et nous quitter encore, à l’ambulance d’abord, puis à l’hospice, où eut lieu une dernière et éternelle séparation.

C’était un des fous sortis avec nous du caveau des Tuileries. A la fusillade du Carrousel, une prudence instinctive l’avait fait se coucher la face contre terre. L’effroi l’avait enchaîné à cette place ; il n’en bougea plus. Quand survinrent les patrouilles qui visitèrent les lieux, il fut retrouvé là. Un peu de réflexion lui eût conseillé de se sauver, mais il était fou. Ce premier malheur devait en amener un autre.

Ce que j’avais alors prévu, au moment de ma fuite, arriva. Ce qui tomba sous la main fut massacré. La pauvre victime reçut, dans les flancs et dans les reins, dix-sept coups de baïonnette ! Pas un n’était mortel , mais la plaie totale devait engendrer la mort. Il avait été soigneusement et cruellement lardé à de petites profondeurs.

La mort fut lente à venir. Le 27 août , à sept heures et demie du matin, il succomba à des blessures reçues le 27 juin, à une heure après minuit. Plus de soixante jours d’agonie ! L’hospice est pour le blessé ce qu’est le port au naufrage ; l’un et l’autre, souvent, n’arrivent là que pour s’y perdre. La science de M. Velpeau, les soins et la présence , chaque jour, d’une femme ou d’une mère devaient échouer. Les pointes d’acier lui avaient sourdement inoculé la mort aux flancs.

Nous étions bien avant dans la nuit. Une torpeur invincible gagna tous mes membres , un léthargique sommeil marchait à sa suite. Je me laissai aller à cet assoupissement, effet de l’hémorragie , sans me préoccuper s’il aurait un réveil.

L’imagination se substituait, de minute en minute, à la réflexion. D’abord, j’examinai la conduite du commissaire qui m’avait livré aux mobiles, tout en disant hypocritement: u Menez-le à l’ambulance, » et accompagnant ces mots d’un geste qui en précisait la signification.

Je me pris ensuite à considérer ma malheureuse destinée. Mourir à vingt-deux ans , et d’une manière si pitoyable ! Il est « des morts si glorieuses et si belles ! » Mais l’inéluctable fatalité s’impose. 11 faut la subir. Le choix n’est plus possible. Quand la mort glorieuse du combat vous est refusée, cette mort qui’est presque une consolation, alors qu’un ami, d’un œil sombre, reçoit de vos mains défaillantes le fusil qui doit vous venger, il convient de recevoir, de sang-froid, la mort ignominieuse qui vous est offerte, et de prouver ainsi qu’on eût mérité mieux.

Ma léthargie allait croissant, et, le cerveau légèrement échauffé par un commencement de fièvre traumatique, mes pensées volèrent sur des ailes d’or. Le sommeil vint : un doux rêve s’empara de moi, m’enleva par enchantement à mes douleurs et à ma prison, et me transporta aux lieux de ma naissance. Tant il est vrai que nos premières sensations du jeune âge survivent les dernières !

Ce rêve, formé moitié des souvenirs du passé, moitié des jeux fantasques de l’imagination , me fit passer heureusement le reste de la nuit, et je ne trouve pas qu’il fût acheté trop cher par la désillusion du réveil et par l’invasion tyrannique de la réalité sur un bonheur éphémère.

J’avais tout revu : mes parents, mes amis, sous le ciel qui les abrite. J’avais parcouru, comme nous le faisions dans nos joyeuses excursions des vacances, les collines, les ravins de cette Provence, aride souvent, mais parfumée, comme l’Arabie, de plantes aromatiques, d’hysope, de lavande, de thym épinglé d’épis.

Bizarres jeux de la nature, qui sème d’oasis les déserts, et de taches le ciel azuré ! qui jette en rêve, au mourant, des fleurs, des forces et du soleil, et livre, sur sa couche molle, aux tortures du cauchemar, l’homme repu et fortuné !

Pendant que je vivais dans ce monde imaginaire, un nouveau genre de torture fut inventé contre nous et mis à exécution. La cave s’emplit d’une épaisse fumée. On avait allumé, contre les soupiraux, des feux de paille et de chiffons mouillés.

Je ne sais ce qui motiva cette persécution, ni ce qui y mit un terme, ni jusqu’à quel point mes collègues eurent à en souffrir. Mon sommeil n’en fut pas interrompu, peut-être même n’en devint-il que plus lourd. Ce que j’affirme, sur le témoignage de mes compagnons, c’est que la tentative a eu lieu, bien qu’il ne s’en soit pas suivi d’asphyxie. Résultat qui peut être attribué à quelque loi de physique ou à l'intervention d’un officier.

Lorsque je sortis de mon sommeil, une lueur mate argentait l’ouverture étroite du soupirail, et les fissures de la porte ne nous laissaient plus entrevoir la lumière des lampes du corridor. Depuis plusieurs heures, le soleil avait surgi à l'horizon, et rien qui nous donnât à penser qu’on allait s’occuper de nous.

Nous craignions d’ètre oubliés. Nos gardes furent interrogés sur ce point. On nous répondit que dans peu nous serions extraits des caveaux. En effet, après un délai d'à peu près une heure, un homme tenant une liste nous appela, de cinq en cinq , par nos noms. Tout cela nous donnait à penser; mais l’incertitude est le plus grand des maux, et nous étions avides d’une solution. Nous retrouvâmes des forces pour répondre à cet appel.

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