CHAPITRE NEUVIÈME
l’ambulance.
Les souffrances ont-elles une limite? — Sortie du caveau. — Nous sommes cruellement garrottés. — Tableau de la cour du Palais. — Situation critique. — La nécessité me fait prendre une résolution dernière. — Souffrances et chute d'un blessé. — J’importune nos gardes. — On désespère de nous emmener et on nous envoie à l’ambulance. — Intérieur de l’ambulance. — Je réussis à me faire couper les cordes. — La fièvre de mon compagnon. — Les gardes-marine. — Humanité d’un chirurgien de la garde nationale. — Le caporal Chazot. — Deux lettres. — La nuit à l’ambulance ; contraste. — Arrivée de deux amis. — Je suis ramené dans ma chambre. — L 'état-de-siége ne laisse point échapper sa proie. — Une escorte honorable. — Retour à l’ambulance.
Peut-on dire, d’une manière absolue, qu’il est pour les souffrances de l’homme une certaine limite qui, une fois atteinte, ne saurait être dépassée? Je ne le crois pas. Toutes les fois que nous nous étions trouvés à la veille d’un changement, nous avions entrevu une amélioration à notre sort, un adoucissement à nos maux, parce que nous croyions, chaque fois, avoir atteint la limite extrême, et, chaque fois aussi, l’inverse avait été vrai.
D’abord, on nous mène aux Tuileries ; jusque-là nos prisons avaient été assez peu commodes pour que nous eussions quelque motif de contentement à les laisser derrière nous. Déception ! Dans un caveau fétide et étroit, c’est l’asphyxie qui nous attend!
Oiinous lirede là, et l’horizon de s’embellir. Qu’arrive-t-il? On nous fusille, on nous traque !
J’échappe à la fusillade, je cours au poste. M’accueillc-t-on?
On menace, on ajourne, on me voue à la mort, on me lie.
On me promet l’ambulance; on me jette dans les caves.
Voilà qu’on nous ouvre enfin les portes de ce séjour. Cette lois, du moins, notre sort ne saurait être pire ! qui le sait?
Arrivés au haut de l’escalier, on s’empare de nous, on nous entraîne, on nous secoue. Comme des masses inertes, nous obéissons à ces impulsions, car nos membres n’ont plus de mouvements qui leur soient propres, et nous n'ignorons pas que nous ne sommes plus des hommes, mais des choses; plus des citoyens, mais des vaincus; plus des frères, mais des insurgés, c’est-à-dire un être sans nom, inconnu jusqu’à ce jour, au plein pouvoir de l’état de siège et à l’entière discrétion des milliers de baïonnettes qui en relèvent.
Mes mains, que je tenais sur mes lèvres pour en essuyer le sang, on me les rabat durement; du meme coup, on me les ramène derrière le dos, et on les lie avec des cordes de chanvre de la grosseur du doigt d’un enfant.
Si parmi les cruautés il en est d’horribles, ce sont surtout celles qui ne sont motivées par rien, gratuites, sans cause, sans portée. Essence et métaphysique de la cruauté ; être cruel pour être cruel, comme on fait de l’art pour l’art!
Qu’on lie les bras à celui dont les mains libres pourraient être redoutables, on le comprend ; mais enlever à des blessés, dont la faiblesse réclame l’aide d’autrui , les dernières ressources dont ils disposent
La corde pénétra dans les chairs. Alourdi comme je l’étais, je me croyais insensible à la douleur; je n’en sentis pas moins aux poignets une douleur aiguë et des élancements précipités. Lorsqu’on coupa le lien, un gonflement circulaire et la peau bleuie par l’épancliement du sang, attestèrent la violence de cette brutale compression.
Ce n’est pas tout : d’un nouveau bout de corde on étrangla nos bras au-dessus des coudes, les rapprochant l’un contre l’autre. De cette façon, les avant-bras rentrèrent dans une position parallèle anormale, les jointures se tendirent, les humérus se touchèrent presque bout à bout, les muscles se fatiguèrent. Ce fut une source nouvelle et féconde d’intolérables souffrances.
Un moment, j’eus l’espoir qu’on allait nous garrotter semblablement les pieds et les jambes, pour nous jeter sur des chariots, comme les bestiaux qu’on mène à l’abattoir.
11 n’en fut pas ainsi : nous devions , fantômes humains, nous mouvoir et nous traîner nous-mêmes , et consumer dans ces efforts ce qui nous restait de forces et de vie.
Ainsi liés, on nous poussa dans une cour; je ne saurais dire laquelle. Elle n’était pas de grandes dimensions. En face, était une grille et latéralement des portiques.
Je défie tout homme qui n’a pas eu sous les yeux un spectacle analogue à celui que nous présentions, de s’en faire jamais une idée précise, complète.
La cour regorgeait d’hommes en armes. Les figures n’avaient pas cessé d’ètre sinistres, les traces de poudre n’étaient pas encore effacées. Les veilles, la fatigue, le combat, l’exaltation, l’ivresse avaient marqué d’un sceau satanique toutes ces figures humaines. Des gardes mobiles, marine, républicains, des gardiens de Paris, bizarrement fusionnés, et, la plupart, en uniformes incomplets, constituaient autour de nous une escorte formidable.
Quelque chose, dans cet ensemble, était de nature à frapper l’esprit : c’étaient les figures juvéniles, imberbes , d’un grand nombre de gardes-marine. Leurs traits n’étaient pas toujours dénués d’une certaine douceur et formaient, avec le rôle terrible que remplissaient ces jeunes hommes, un éclatant contraste.
Aussi, à côté de ceux qui avaient la bouche fournie d’invectives et les yeux menaçants, s’en trouvaient d’autres dont
la bouche était muette, les yeux voilés, et la face assombrie d’un véritable sentiment de tristesse et d’affliction.
Un soleil de juin dardait ses rayons ardents et tombait à plomb sur nos têtes nues. Je me courbais sous ce rayonnement comme sous une pluie de feu. Blessé à la tête, ce séjour m’était fatal. Il rendait imminent, d’un moment à l’autre, un transport au cerveau. J’aurais été foudroyé par une congestion cérébrale, je ne me serais certes pas plaint.
Nous n’étions pas informés des desseins qu’on avait sur nous. A chaque transition il nous fallait donc recommencer à lutter avec nos doutes, comme Sisyphe avec son rocher.
J’essayai, comme d’habitude, d’expliquer la situation, en travaillant à résoudre les problèmes qu’elle suscite.
— On nous garrotte, nous blessés, à quel propos?
— On nous conduit, où donc?
— Ce n’est pas à l’ambulance. Il y en a une dans le Palais. On ne va pas chercher loin ce qui est près.
— On ne nous mène pas, non plus, en prison ; nous en sortons , on nous y eut laissés. La place ne faisait pas défaut.
— C’est encore moins à l’hospice; plusieurs d’entre nous sont intacts. Us n’ont que faire de l’hospice. Et puis, on ne nous eût pas liés comme des malfaiteurs.
— Où nous mène-t-on ?
— On nous mène à la mort, une bonne fois pour toutes ! me dis -je en moi-même.
(On nous menait à l’École militaire, au Champ-de-Mars...)
A l’instant mon parti fut pris d’une façon irrévocable.
Mourir pour mourir, autant succomber ici. On pourra me transporter, mais je n’userai pas, dans un semblable voyage, un reste de forces qui devra être épuisé, durant le trajet, et me laisser à mi-chemin.
C’est à peu près ainsi que dans mon esprit se formula ma pensée. Mais pour me ménager quelques chances de salut, ce n’est pas de la même manière que je crus devoir d’abord la présenter à nos gardes.
Je jetai les yeux çà et là, cherchant quelqu’un dont l’air moins hostile fût un encouragement. Je m’adressai à plusieurs. Je vis bien que, par crainte de se laisser persuader, quelques-uns ne voulaient pas m’entendre. Ils détournaient la tête ou bien ils me disaient :
— Taisez-vous, restez là. Vous ne devez pas bouger, vous ne devez pas parler.
J étais résolu à jouer ma vie sur ce coup de dé. J’insistais. Je montrais mes bras liés , le sang coagulé autour de mes lèvres. Ce n’était plus, comme dans les premières heures, un sang rouge et abondant ; c’était un liquide rouge-jaune, une matière séreuse, ayant un certain degré de viscosité, et s’accumulant, peu à peu, au lieu découler. Ma situation était vraiment déplorable et faite pour inspirer le mépris de la vie.
D’un moment à l’autre, l’ouverture de la bouche était obstruée, la respiration rendue difficile, impossible. 11 me fallait , dans cet état, essuyer mes lèvres sur l’épaule d’un voisin, dont je maculais les habits, et pour lequel cette manœuvre n’avait rien d’agréable. Elle me répugnait à moimême et m’irritait.
Mon exaspération grandissait par toutes ces raisons, j’allais d’un rang à un autre, sans me soucier des menaces qu’on m’adressait, si je continuais à changer de place et à essayer, comme j’en faisais constamment la tentative, de dégager mes mains des nœuds qui les enserraient.
Par mesure de précaution, je suppose, et pour m’éloigner du péril, un officier donna l’ordre de me ranger à la queue de la colonne qui se grossissait de nouveaux prisonniers qu’on amenait liés.
Un, entre autres, était soutenu par deux hommes; il était lié comme nous tous. Il ne fut pas plutôt abandonné à ses propres forces qu’il roula à terre. C’est un de ces tableaux que l’imagination ne saurait inventer.
Sa figure portait l’empreinte de toutes les douleurs. Elle offrait cette pâleur qui devance la mort et sent le cadavre,
mais plus affreuse cent fois que la pâleur mate et froide du corps qui a cessé de vivre et de souffrir.
Il se débattait et se tordait, perdant peu à peu connaissance. Tous les témoins n’étaient pas faits pour comprendre cette scène. L’un d’eux se mit à dire :
— Rclcvez-moi donc ça. Vous ne voyez pas qu’il joue la comédie?
A ces paroles, ma surprise fut telle que je me tournai vers celui qui venait de parler, pour voir s’il n’était pas fou, ivre, ou mauvais plaisant. Il parlait sérieusement, je veux dire impitoyablement.
On releva le blessé, et, une fois dressé sur ses jambes, on le laissa aller. 11 retomba en poussant une espèce de râle ou de murmure intraduisible; ses dents claquaient, ses membres tremblaient de fièvre et de douleur.
Il rejetait tout le poids de son corps d’un seul côté et s’efforcait de tenir une jambe en l’air. Il avait une balle dans l’épaule, et une autre dans le talon. 11 ne pouvait donc se tenir ni debout ni couché. Comment pouvait-il résister à de si poignantes douleurs? 11 n’était pas évanoui, il ne s’appartenait pas non plus tout entier. Il était, d’une manière permanente, dans cette crise qui précède la défaillance et qui constitue un état indéfinissable entre la vie et la mort.
— Apportez un verre d’eau, dit un lieutenant de gardesmarine.
On apporta un verre d’eau ; on lui en fit avaler une partie, on lui en jeta le restant à la face pour le révivifier. Il ouvrit plusieurs fois de grands yeux blancs et immobiles, se convulsionna de nouveau sous la dent de la douleur et le frisson de la fièvre. On tâcha vainement de le faire tenir sur ses pieds : il fallait le laisser là, l’emporter ou l’achever.
Moi aussi, j’avais demandé un verre d’eau, avec, instance, avec importunité. Car, je l’ai dit, ma tète s’enflammait au soleil, mes jambes flageolaient, j’avais soif d’eau pour me rafraîchir et la bouche et les poumons, et, si je puis m’exprimer
ainsi, soif de la terre, pour m’étendre, me reposer. Mais je n’osais le faire, crainte d’être piqué par les baïonnettes et de perdre prématurément toute chance de salut. Je demandais toujours : — V ambulance! Un verre d’eau! — et je voyais qu’à cette réclamation le capitaine tournait la tête d’un coté, de l’autre, semblait attendre, s’interroger, hésiter.
Je sentais qu’une solution, de quelque nature qu’elle pût être, n’avait pas encore été donnée. 11 était donc raisonnable d’attendre, pour me livrer a l’acte de désespoir que je méditais, que toute voie me fut fermée et que la colonne eût reçu l’ordre de se mettre en marche. Alors, mais alors seulement, je me serais jeté par terre.
Dans cette attente, et précisément au moment de partir, le capitaine, désespérant à son tour de pouvoir nous emmener, ordonna de nous conduire à l’ambulance.
Sur-le-champ, le blessé fut relevé, je fus moi-même saisi par deux hommes; nous revînmes sur nos pas.
À mon tour de douter.
A l’ambulance! me disais-je, mais ce n’est pas possible! J’ai mal entendu, c’est le caveau qu’on aura voulu dire.
Je ne peindrai pas mon anxiété. D’un côté, j’avais le droit de ne pas croire; de l’autre, j’étais fondé à espérer. Le capitaine n’avait-il pas dit : A l’ambulance ! Les capitaines et les commissaires se seraient donc entendus? Ne faut-il pas, en dernière analyse, que toute chose ait une lin?
Je vis que nous nous détournions de notre première route; que nous entrions dans un vestibule, puis, dans une grande salle, toujours au rez-de-chaussée. Çà et là étaient étendus des matelas sans draps, tachés de sang; des monceaux de charpie, des verres, des fioles sur des tables; quelques gardes-marine causaient ensemble, et s’approchaient en nous voyant venir; quelques femmes dans l’embrasure des fenêtres préparaient des emplâtres, des bandeaux, et tournaient vers nous la tête à notre arrivée, mais sans plus s’émouvoir. Ce n’était pas un spectacle nouveau.
Nous étions à l’ambulance !
Ce n’était pas précisément une ambulance, car il n’y avait ni lits, ni service chirurgical, mais une salle de repos, de premiers soins. Telle qu'elle était, elle comblait tous nos vœux.
En nous voyant isolés du reste de nos compagnons, notre satisfaction personnelle ne put imposer silence au sentiment de fraternelle solidarité dont un malheur commun nous avait animés. Jusque-là, nous avions été ballottés ensemble, et nous avions vu, d’heure en heure, nos rangs s’éclaircir comme des passagers perdus sur les brisants d’une mauvaise côte. Depuis un moment, nous ne courions plus les mêmes bordées. Puisse leur étoile avoir lui aussi favorable que la nôtre !
J’ai cru devoir exprimer ce sentiment d’adieu et de regret, car, jusqu’à ce jour, je n’ai point reçu de leurs nouvelles. Si, du moins, ils étaient sur les pontons! Les ondes qui bercent leurs prisons flottantes ne sont point infranchissables comme celles du Styx ; nous pourrions les revoir un jour !
Le matelas sur lequel nous étions étendus était le premier que nos membres eussent touché depuis plus de quatre fois vingt-quatre heures; un jour encore et une nuit s’écoulèrent avant qu’il me fût possible de changer de linge et de me déchausser.
Je fus surpris de voir qu’on ne s’apprêtait ni à nous panser, ni à nous délier. A quoi bon une ambulance si on nous y laisse comme en prison? Ne serions-nous là qu’en entrepôt? Ce furent mes premières réflexions, mais je persistai à croire que ce nouveau local changeait notre condition et me permettait d’invoquer des droits qui nous étaient attribués par notre présence dans la salle.
Je m’agitais beaucoup sur ma couche. La position horizontale et le poids du corps rendaient les tiraillements plus intenses dans mes bras.
Un homme, en habit de ville, parut dans la salle. C’était le commissaire de la section du Palais-National ; pour moi, qui ne rêvais que chirurgien, je le pris pour tel. Il promena tout autour de lui des regards froids, jeta pareillement les yeux sur nous, et passa outre. Je l’appelai : il haussa les épaules. Inspiré par une vive indignation, je l’apostrophai à peu près en ces termes :
— Comment, monsieur, vous nous laissez les bras liés, et vous ne nous pansez pas!... Que faites-vous des droits que vous donne votre ministère? où sont les devoirs qu’il vous impose? Autant vaut le cachot ! renvoyez-nous d’ici.
Il s’arrêta tout à coup. Ces paroles le surprenaient venant d’un être informe, sali de sang et de boue : il ne s’y attendait pas.
Cette scène, — et je dis ceci sans ambitieuse comparaison, était de nature à lui rappeler Yexperimentum faciamus in anima vili.
Je vis que j’avais fait impression; je réitérai. Il se rapprocha vivement : — Que voulez-vous dire? répliqua-t-il.
— Ne voyez-vous point, répondis-je, que ma blessure demande que j’aie les mains libres? Est-ce pour me donner le triste privilège de rouler sur un matelas ma face sanglante qu’on m’aurait envoyé à l’ambulance?
Les jeunes gardes-marine, témoins de cet incident, donnaient des signes de sympathie et de surprise tout à la fois.
L’interlocuteur s’approcha d’une table, y prit une paire de ciseaux, et revint couper les cordes aux coudes et aux poignets.
Cette courte opération terminée, — Voilà, dit-il; et faites attention! si vous remuez, on vous fusille.
A quoi je répondis avec un peu d’ironie :
— Ne craignez rien, monsieur, j’ai déjà eu plus d’une occasion dont je n’ai pas profité.
Un garde fut appelé; on lui communiqua la consigne, et il reçut ordre de se placer au pied de mon matelas. Je le
vis ouvrir sa cartouchière, en retirer une capsule, amorcer son fusil, et commencer tranquillement sa faction.
Le blessé auquel je devais peut-être d’être à l’ambulance était à côté de moi, sous la même garde.
C’était un pauvre habitant de la rue Moufïetard, marchand des quatre-saisons. 11 avait un grand cœur. 11 ne sortit pas de sa bouche une parole qui dénotât une âme lâche. Il donnait plutôt dans l’excès contraire et rendait son ton agressif et provocateur. Il ne s’arrêtait guère aux précautions oratoires ; on lui reprochait même d’avoir laissé échapper des propos tels que celui-ci :
— Faites attention, canailles, si vous me manquez, je ne vous manquerai pas.
Il était consumé par la lièvre, en proie au délire qui l’accompagne. Son exaspération l’avait poussé dans une » voie qui l’éloignait de toute sympathie. On ne lui coupa passes liens. J’essayai quelques mots en sa faveur; on me répondit de m’en tenir là, dans mon propre intérêt, attendu que, sans rien gagner de son côté, j'y pouvais perdre du mien.
Il était difficile de rester auprès de nous sans s'intéresser un peu à nolrcsort. Au bout de quelques instants, les gardes qui étaient dans la salle avaient changé de figure, comme un acteur habile qui change de rôle.
— Comment se fait-il, leur dis-je alors, qu'on nous traite comme des brigands, précisément parce que nous sommes blessés et mutilés, ce qui ne devrait que faire naître un sentiment tout contraire?...
Et les jeunes gardes-marine, d’une voix basse, tombaient d’accord avec moi, ou donnaient pour réponse :
— Àb! monsieur, voyez-vous, tout le monde ne pense point comme vous. Il y en a...
Au sujet de l'insurrection leur opinion était toute faite et je n’avais pas les loisirs d’une controverse.
— Nous jugera-t-on au moins? demandai-je.
À ccs mots, la sentinelle, qui avait pris part à la conversation, resta muette, et les autres l’imitèrent.
— Vous craignez peut-être de m’effrayer. Parlez-moi donc franchement.
Toujours même réserve. L’un d’entre eux me fit enfin un signe de tête négatif, avec un grand air de compassion, et après avoir jeté dans la salle un coup d’œil précautionneux.
Je me tins pour informé.
Ils me firent passer en abondance des chiffons de toile et de la charpie que j’introduisais dans ma bouche; ils me firent boire de l’eau citronnée qui me remit l’esprit elle cœur. Ils me présentèrent un seau plein d’eau, et je pus, à mon aise, me laver et me rafraîchir.
Un chirurgien de la garde nationale, en uniforme, s’approcha de moi, en compagnie du premier citoyen qui m’avait coupé les cordes. A leur approche, je me soulevai à demi. Comme l’un d’eux avait à la main une baïonnette, ils s’imaginèrent que j’étais mû par un sentiment d’effroi, et ils jetèrent l’arme de coté. Cette attention, en pareilles circonstances, est digne de remarque.
Ce chirurgien me traita avec une grande générosité. Je vis avec autant de plaisir que, sans être aussi sympathique envers mon compagnon, il usa d’humanité.
Je ne tairai pas ce que j’ai appris depuis avec contentement, que ce chirurgien était un républicain, un démocrate des plus sincères, des plus dévoués.
Il me fit un premier pansement provisoire dont je fus beaucoup soulagé. Quatorze heures écoulées depuis le moment de la blessure m’avaient enseigné h en connaître le prix.
Il me quitta en me recommandant le sang-froid et l’espérance : après de pareils procédés, je ne pouvais qu’avoir l’un et l’autre.
IG
de scs camarades pour son caractère et pour sa bravoure (il avait été blessé dans l’insurrection), me demanda si je ne connaissais pas quelques personnes auprès desquelles je pourrais me recommander. Je répondis affirmativement.
Il s’éloigna, et quelques minutes après il reparut, tenant en main de l’encre, une plume et du papier.
Le jeune caporal m’adressa la parole : il avait l’esprit très-net, et, comme je l’ai dit, un courage à l’épreuve qui s’alliait, c’est la coutume, à une grande humanité. Pendant sa courte absence, ses camarades m’en avaient parlé avec enthousiasme. Il était blessé, il serait infailliblement porté pour la croix... la croix de la guerre civile!
Ce n’était pas pour de telles fins que la nature avait déposé en lui le germe de si précieuses facultés. Combien il eût été plus glorieux, plus doux pour lui, plus honorable pour la France, et d’avoir gagné cette même croix dans une guerre d’indépendance et de liberté, gloire qui reste à conquérir tant qu’il y aura des tyrans à détrôner, des opprimés à défendre, des peuples à émanciper! Manquent-ils?
Il me donna lecture de la lettre suivante qu’il venait d’écrire, en me demandant si cela me convenait ainsi :
« Paris, 27 juin 18-1-8.
»i Monsieur,
« Je vous écris pour une chose bien triste. Un de vos amis, le nommé P***, natif des Bouches-du-Rhône, a été arrêté vendredi , comme insurgé , dans le faubourg Saint- Jacques, et conduit aux Tuileries. Dans réchaulfourée qui a eu lieu hier, il a été blessé grièvement. Il demande instamment que vous vouliez venir le réclamer. C’est un service que vous lui rendrez, ainsi qu’à sa famille. Il est à l’ambulance du Palais-National. Ne pouvant vous écrire lui-
même, c’est un blessé qui a heureusement encore les mains libres qui vous écrit, et c’est au nom de l’humanité.
« Chazot ,
« Caporal h la 6e compagnie garde-marine. »
Je lui pressai la main en signe de reconnaissance; et il s’éloigna pour son service.
Les sentinelles qui nous gardaient étaient relevées d’heure en heure. Par un procédé plein de prévenance, la sentinelle qui se trouvait remplacée nous recommandait en quelques mots à la nouvelle venue, et la disposait en notre faveur.
J’admirais cette manière d’agir. Je me demandais même, par moments, si ce n’était pas un vain songe, un jeu de mon imagination. C’était par trop en contradiction avec ce que j’avais, jusque-là, vu et souffert, et ce n’est pas sans peine qu’à travers la fièvre qui m’agitait, je me ramenais au sentiment pur et simple de la réalité.
Je laisse aux physiologues le soin d’expliquer comment, après cinq jours de privations, d’insomnie, de tortures de toute espèce, après une grande perte de sang, et alors que je n’avais pris d’autre aliment que quelques bouchées de pain, il me restait assez de force pour me mouvoir et pour raisonner. Il est vrai que la fièvre m’inspirait et me soutenait.
C’est à ce point que je m’accoudais sur mon matelas, relevant ma tête à demi, et considérant ce qui se passait dans la salle.
— Recouchez-vous, me dit la sentinelle, ne vous donnez pas des airs trop vigoureux. On pourrait bien vous faire filer.
Je tins l’avis pour bon à suivre et je l’exécutai ponctuellement.
Les heures s’écoulaient ainsi. Je pensai qu’une première lettre pouvait s’égarer, le destinataire être absent. Dans les cas douteux, il faut toujours ranger de son coté le plus de
chances possible. Je jugeai nécessaire d’écrire une seconde lettre et j’en parlai à mon gardien, lequel fit signe à un de ses camarades qui consentit à me rendre ce service. Sous ma dictée, il écrivit la lettre suivante dont l’original m’est revenu ainsi que l’autographe du caporal :
« Monsieur J***,
« Je vous envoie cette lettre par un commissionnaire, afin que vous puissiez me rendre, le plus tôt possible, l’important service que je réclame de vous.
« J’ai été fait prisonnier vendredi dans la nuit, et depuis je roule de prison en prison. On nous transférait hier des Tuileries dans une nouvelle prison , quand un sinistre affreux ensanglantait la place du Carrousel. Gardes nationaux et prisonniers sont tombés pêle-mêle.
« Je suis blessé moi-même, et si vous ne veniez me réclamer , il m’arriverait malheureusement pis encore. J’aurai en vous une caution honorable qui me garantira.
« Veuillez vous transporter, dès ce reçu, si c’est possible, à l’ambulance du Palais-National. En tout cas, ne perdez pas de temps, je vous en prie ; le retard serait funeste. Je vous le demande pour moi, mais surtout pour ma famille. Je vous attends avec impatience , et j’ai l’honneur de vous saluer, persuadé que vous me fournirez bientôt occasion de vous témoigner ma reconnaissance.
« Mardi 27 juin, cinq heures du soir. — Ambulance du Palais-National. »
Le garde-marine me tendit la feuille pour me la faire signer. Je ne réussis qu’à souiller la blancheur du papier de quelques caractères illisibles et de quelques traces de sang. Par le fait, j’avais signé.
Dès lors j’attendis avec espoir. Quel que précaire que fût notre position, elle n’était pas des plus défavorables. La nuit
survint sans que personne se fût montré; je n’avais pas encore le droit d’ètre inquiet. Je m’abandonnai à un demisommeil qui m’était doublement agréable, et par la douceur qui lui était propre, et par la comparaison avec la nuit horrible que j’avais passée la veille dans les caveaux.
La lumière du gaz dans les globes dépolis, abondante et douce à la fois, formait un heureux contraste avec les ténèbres qui nous avaient rarement quittés. C’est une chose certaine que la lumière est pour le malade, dans un certain degré, une incessante distraction.
Le lendemain, mercredi 28, arriva; j’attendais avec anxiété l’effet de mes deux lettres, car la matinée était fort avancée.
Dans ces circonstances, on introduisit un blessé qui jetait de grands cris et que je reconnus à l’instant pour le fou qu’on avait fait sortir, dans l’avant-dernière nuit , du caveau où nous nous trouvions.
On l’avait séquestré, on l’avait même oublié, et il dut sans doute à la violence de ses cris de ne pas être absolument délaissé. Quelles n’ont pas dû être néanmoins les douleurs d’un homme abandonné ainsi , sans pansements, sans soins aucuns, seul, dans l’obscurité, du lundi au mercredi !
Ses reins, criblés de coups de baïonnette, ne formaient qu’une plaie. Le moindre mouvement, le moindre attouchement le faissaient frissonner et gémir. On le coucha tout auprès de nous.
Nous étions au milieu de la journée et je me disais intérieurement que j’avais compté sans les entraves de l’état de siège, lorsque je fus tiré de mes doutes par une voix connue. C’était Henri S***, un ami de collège. Il ne me reconnaissait plus; il sentait le besoin, pour constater mon identité, de me voir répondre à son appel. Mais alors il éprouva un tel serrement de cœur qu’il ne put retenir ses sanglots. Le docteur qui nous avait pansés le tira à l’écart. Il craignait pour moi les suites d’une semblable émotion, si je venais à la partager.
Lorsqu’ils reparurent, ils avaient avec eux le citoyen J. J. G***, un second de mes amis.
On me fit entendre que ma sortie ne serait peut-être pas impossible. Et, en effet, sur les instantes prières de mes amis et avec l’appui du docteur, le commissaire me délivra un laissez-passer. Un gardien de Paris me fut adjoint pour aplanir les difficultés, et une demi-heure après, une lutécienne m’avait ramené dans ma chambre.
Lorsque j’avais passé dans la cour, pour monter dans la voiture avec l’aide de mes amis, les gardes-marine, qui l'occupaient en grand nombre, avaient murmuré, ce qui n’était pas d’un bon augure.
Le monstre fait de bronze, de fer, de plomb, d’acier, qu’on appelle état- de- siège, qui couvait Paris sous ses noires ailes et le tordait dans ses griffes : ce monstre s’acharne volontiers sur sa proie. Il ne connaît point de trop petite victime.
La conduite du commissaire, en cette circonstance, fut plus tard l’objet d’une enquête. Il s’agissait de savoir s’il y avait eu corruption. Là où un homme s’était montré humain, le sabre défiant le soupçonnait vendu.
J'étais donc installé dans ma chambre, couché dans mon lit, entouré d’amis, assisté d’un élève du Yal-de-Grâce qui demeurait dans le même hôtel (le Val-de-Grâce devait être ma providence!), lorsque la porte s’ouvrit subitement et d’une manière, pour ainsi dire, spontanée. Nos visiteurs, précédés du maître d’hôtel, avaient grimpé l’escalier à pas de loup.
Un officier apparut les pistolets en avant. Les rayons de la lampe firent briller, dans les profondeurs de l’escalier, des canons de fusil et des baïonnettes ; Vétat-de-siége, — toujours lui! — veillait à ma porte. Il revendiquait son bien.
Dès le début, le lieutenant le prit sur un ton, je ne dirai pas impérieux, mais grossier. On eût dit d’un homme qui m’allait tirer hors du lit par les pieds.
Sur les observations qui lui furent faites par les personnes
présentes, il s’aperçut qu’il avait fait fausse route en essayant de l’intimidation, et il se contenta d’invoquer la consigne en ces termes :
— Je n’y puis rien, messieurs, on me commande, j’obéis. Mon rôle ne va pas plus loin.
Tout cela n’était pas rassurant, mais c’était raisonnable.
Sur les instances de mes amis qui me montraient moribond et fiévreux, il s’approcha du lit pour constater mon état, et il n’accomplit pas cet acte si simple, si peu dangereux, sans avoir les mains sur ses pistolets.
Ce détail, ce n’est pas moi qui l’ai remarqué, on me l’a appris. Il donne une idée, ainsi que cette brutale intervention, des préjugés qui pesaient sur nous. Un insurgé! jamais trop de précautions contre ces bêtes féroces! J’en riais bien un peu en moi-même; car, en vérité, je ne me sentais pas si malin, mais ce n’en est pas moins un fait déplorable par les suites sanglantes auxquelles il a trop souvent servi de prétexte.
Mes amis ne cessaient point d’insister auprès de l’officier. J’étais compétent sur la matière; j’avais compris qu’il ne me restait rien de mieux à faire que de donner preuve de bonne volonté. Le militaire ne pouvait ni ne devait se laisser fléchir. L’amitié seule, aveugle en cela, pouvait espérer le contraire.
Je fis seulement la prière, eu égard à ma faiblesse, qu’on envoyât prendre un brancard à l’hospice du Val-de-Grâce qui n’était pas distant de ma rue de plus de cinq minutes. Deux hommes furent envoyés. Pendant ce temps, on m’aida à me rhabiller, et, le brancard venu, quatre hommes me hissèrent sur leurs épaules. Tout cela leur fournit une bonne occasion de maugréer. Ils ne s’attendaient guère à ce surcroît de corvée.
Mes amis obtinrent de m’accompagner jusqu’au Palais- National, précaution que je jugeai indispensable, ne voulant pas être redescendu dans les caveaux. L’élève-chirurgien re-
vêtit son uniforme et se joignit à l’escorte. Son intercession, plus que toute autre, devait être efficace au besoin.
Plus de deux heures furent employées à franchir l’espace qui sépare le Luxembourg du Palais-National, tant les patrouilles et les postes étaient multipliés.
L’officier avait avec lui huit hommes de son arme, et huit gardiens de Paris, en tout seize hommes; ajoutez à cela mes amis, j’avais une escorte fort honorable.
Aussi, en voyant passer ce convoi, les postes sur notre route présentaient les armes. Ils demandaient, ensuite, avec intérêt, quel était ce blessé : si c’était un garde national, un soldat de la ligne; un simple garde, un capitaine, un colonel, que sais-je? Et comme on leur répondait : C’est un insurgé! ils faisaient sur eux-mêmes un soubresaut involontaire où se peignait tout leur regret d’avoir présenté les armes, et tout leur étonnement de ce que l’on me consacrait tant de solennité et de garanties.
Je fus ramené dans la salle que j’avais occupée dans la journée et replacé sur le même matelas.
Cahoté par la voiture d’abord, secoué plus tard par les coups de vantoir qu’imprime au brancard le mouvement uniforme de quatre hommes marchant au pas, j’étais agité et échauffé par la fièvre plus violemment que je ne l’avais encore été.
En me quittant, mes amis avaient promis de venir me revoir. Ils ne me retrouvèrent pas là. Dans la matinée du jeudi 29, on nous aida à monter jusqu’à la vraie ambulance, qui était au premier étage dans une des salles que nous avions occupées, après février, avec le Comité révolutionnaire et le Club des clubs. Singulier rapprochement ! On nous avait à peine déshabillés et couchés, qu’un nouvel ordre arriva. Notre condition était définitivement réglée, et la voix qui parlait lança ces mots dans la salle : — A la Charité !