‹ Épisodes des journées de juin 1848;Chapitre 3 sur 30 · QUE PROSCRITS, TANT QUE LA HORDE DES FRIPONS DOMINERA · texte numérisé non relu

QUE PROSCRITS, TANT QUE LA HORDE DES FRIPONS DOMINERA

Maintenant, que nos plaies vives nous inspirent, par 1 égoïsme contemporain, la volonté et la force de venger nos propres maux , alors que nous consentions à oublier la leçon du passé, léguée par la persécution et l’extermination de nos pères, sur toute la surface de la France, ensanglantée, attristée comme aujourd’hui, des défaites et du deuil de la Démocratie, relions une forte tradition révolutionnaire; faisons une légende pour l’avenir. L’action de la révolution veut être ininterrompue. Quiconque se met à l’écart, s’affaiblit. La tenace réaction s'est chargée de renouer les tils, afin que nous rejoignions les anciens dans les labyrinthes de la mort, de la prison et de l'exil.

Ceux qu’on guillotinait, on les fusille, au besoin, on les guillotine ;

Ceux qu’on fusillait autrefois, on les fusille encore;

Cayenne s’est doublée de l'Algérie;

Sinnamari est Nouka-IIiva ;

A la déportation s'est ajoutée la transportation;

Les prisons se sont étendues aux forteresses et aux navires;

Ceux que les blancs égorgeaient, les réacteurs, aujourd’hui, les dénoncent ;

Ceux qu’on dénonce, sont pontonnés , transportés, et périssent, lin jour l’un, un jour l’autre;

Les dix mille Jacobins dans les prisons de thermidor, sont cent mille socialistes dans les prisons du 2 décembre;

Les Conventionnels sont déportés, incarcérés ; les Représentants du peuple sont transportés, exilés;

Les compagnies de Jésus, du Soleil, etc., etc., massacraient avec impunité ; -400,000 soudards, 50,000 gendarmes ont le même privilège;

A coté de l’odieux, s’étalait le ridicule ; dans l’arène de la persécution, la police prend ses ébats ; nous avions les bâtons

noueux des Muscadins; nous avons les triques des décembrail lards.

Nous sommes punis pour ce que nous avons fait , et non moins punis pour ce que nous n’avons pas fait. Le passé nous fait retour. Que cctlc cruelle expérience soit la mort des illusions. Nos ennemis, mieux que nous, savent ce que nous sommes; ils ne nous séparent point de nos précurseurs; ils poursuivent, en nous, les ouvriers de la meme tâche; ils s’attaquent à toute la révolution ; leur logique inflexible nous impose le supplice de la responsabilité. La réaction refait son câble. Révolution, reprends ta hache; on médite de t'amarrer pour te couler à fond !

Il est urgent que l’action révolutionnaire se produise d'une façon aussi unitaire, aussi intense que possible; que chacun, par l’énergie de la volonté, par la fixité, parla souveraineté du but, se dispose à peser sur les événements, de telle sorte qu’il reste des traces ineffaçables des choses accomplies, et non plus seulement des aspirations, des tâtonnements et du verbiage. Le sang du peuple ne saurait couler toujours infructueusement. Les leçons de l'histoire ne doivent point nous trouver aveugles. Ce qu’on appelle une révolution perdue — et l’expression n’est que relative, car une révolution n’est jamais perdue; clic a été, elle a servi, — cette révolution, disons-nous, devient la meilleure garantie de la révolution future. Nous savons que défendre une révolution, pied à pied, dans le dédale des réactions parcellaires des législateurs et des gouvernants, sur le terrain préparé par l’ennemi, espérant de revenir, par des circuits, aux positions déjà perdues, que la défendre ainsi, c’est la livrer; que suspendre les hostilités, pour l’expecta-

tivc, c’est sc mettre dans l’impossibilité de les recommencer, quand les circonstances en feront une nécessité inéluctable; qu’assoupir les esprits, c’est s’ôter les moyens de pouvoir les stimuler; que pacifier un transport révolutionnaire, c’est le combattre ; qu’attendre pour en appeler au peuple, c’est-à-dire , aux hasards de la bataille, d’être dépossédé de son dernier bout de tribune, de son dernier carré de papier, c’est attendre le coup de grâce, sur le talus du fossé.

Point de franche lippée,

Tout à la pointe de l’épée.

Le voyageur, pressé d’arriver, et qui, néanmoins, étant parvenu sur les bords d’un fleuve, n’imaginerait d’autre moyen pour gagner la rive opposée, que de laisser l’eau couler, afin de passer à pied sec, ne serait pas plus le jouet de sa simplicité, que le novateur qui compterait sur l’épuisement naturel de la réaction, pour donner cours à scs idées. La loi du progrès, en France, sc déduit de ces deux termes : le budget de la guerre et le budget de l’instruction publique. La France est comparable à une opulente famille, dotée de plusieurs millions de revenus, et qui consacrerait cinq francs par an à l’éducation de scs membres. Pour n’envisager qu’un côté de la Révolution, le suffrage universel, avec un pareil régime, n’est pas purement une question de droit, mais aussi une question de force. Le premier acheminement, et le plus facile, vers la sincérité du vote universel, est l’armement universel. Quelle est l’égalité de deux électeurs, dont l’un présente son bulletin au bout d’une baïonnette, l’autre seulement au bout de ses doigts? Ces deux électeurs n’en font qu’un. Si le premier commande, le second obéit; sinon, on l’écrase. Le 20 décembre l’a prouvé. Le ministère du Progrès ne serait-il point, par hasard, le ministère des Fusils ?

Toujours on se croit fort, plus fort, parce qu’on vient de

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