LE BARON DE COMEAU
' Conieau, avec l'Empereur dans un rapport d'in- [j time bienveillance ». Il accompagna Napoléon dans la campagne d'hiver, et lui conseilla de ressusciter la Pologne. Mais il n'assista pas à Eylau j et à Friedland. Il eut mission sur mission, il était I un homme « auquel Napoléon avait reconnu de l'adresse et qu'il employait à des choses si différentes que l'une faisait oublier l'autre ». On doit reconnaître toutefois le bout de rôle qu'il joua dans l'affaire de Ileilsberg: par ses paroles et par l'assurance de la prochaine arrivée des renforts, comme dit Schrcttinger, il ramena au combat une partie de l'infanterie de Saint-Hilaire qui avait reculé. Aussi fut-il décoré de la légion d'honneur sur le champ de bataille.
Le clou du livre, qu'on nous passe l'expression, c'est la campagne de 1809. Comeau a prédit que l'Autriche ferait la guerre. Il a exploré la frontière et « vu arriver un prochain orage» ; il a reconnu un général autrichien conduisant comme charretier de petites charrettes ! Vite, après s'être concerté avec le roi de Bavière, il part pour Paris. L'ambasscur français, Otto, « endormi à Vienne par des fêtes et des égards », assure Napoléon de la solidité de la paix. Mais Comeau arrive. On l'introduit sur-le-champ dans le cabi-
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net de l'Empereur qui est à moitié couché sur des cartes d'Espagne, en présence de Duroc, de Bertrand, de Caulaincourt et de quelques officiers : « Qu'y a-t-il? — Sire, attaque violente aussitôt que Votre Majesté sera engagée en Espagne. — Bien choisi, je pars demain ! » Caulaincourt veut douter et dit à demi-voix quelque chose de fort malhonnête. Napoléon fait sortir tout le monde, même Duroc: « Parlez; hier encore j'ai eu de M. Otto des rapports bien opposés à ce que vous venez de m'apprendre. » Comeau rapporte ce qu'il a observé. L'empereur sonne, demande Champagny. « Les rapports avec Vienne ?» — « Sire, ils sont des plus satisfaisants, un calme parfait ». — « Votre ambassadeur est une bête; écrivez-lui qu'il prenne de meilleures lunettes ! Faites garder à vue Metternich. On nous la gardait bonne là-bas ! Eh bien, il n'y aura plus d'Autriche ! » Un autre coup de cloche. « Le prince de Neuchâtel! » Berthier entre. « Encore la guerre en Autriche !... Tout en mouvement des Pyrénées au Rhin ! Dirigez tout sur l'Allemagne ! La réunion en Souabe! Sur le Rhin tout ce qui allait eu Espagne ! Tous les maréchaux, ma garde à Strasbourg! » Troisième coup de cloche. « Le duc de Bassano ! » ^laret entre : « Encore toute l'Europe sur les bras ! fiC Tyrol révolté ! Une armée envahissant la Bavière !. 11 faut assommer tout cela d'un coup de massue. Préparez tout. C'est en Allemagne que je vais faire la guerre. Envoyez-
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moi Bertrand et Daroc... Dnroc, vous étiez prêt; ce n'est qu'un changement de direction; tout en Allemagne ! Bertrand, les cartes pour la guerre en Allemagne; oui, les Alpes, et plus les Pyrénées; voilà un officier. Bavarois de nom, mais Français de cœur, et de la vieille école ! » Et Comeau, retraçant cette scène, cette audience inopinée, admire la précision des ordres de Napoléon et de ses combinaisons diamétralement opposées aux précédentes.
Par malheur, dans cette scène, tout est inventé d'un bout à l'autre. Comeau assure qu'Otto était « joué » et que lui, Comeau, émigré, officier d'une puissance secondaire, a persuadé l'Empereur. Or, dès le mois de juin 1808, le vigilant Otto avertissait Napoléon que l'Autriche faisait des préparatifs en Bohème et Napoléon l'engageait à se tenir sur le qui-vive. En juillet, l'Empereur réclame un mémoire sur les chemins qu'il faudrait suivre pour déboucher en Autriche par Neiss ou par Eger. En août, il demande publiquement à INIettcrnich si l'Autriche veut lui faire la guerre ou l'intimider. En octobre, il écrit à François II cju'il a craint un instant le renouvellement des hostilités. En décembre, il augmente les forces de l'armée du PJiin.En janvier 1809, il prévient Otto d'avoir l'œil sur les mouvements de cette Autriche qui semble avoir perdu la tète, et loin d'être averti par le roi de Bavière, c'est lui qui avertit le roi de Bavière, c'est lui
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qui, de Valladolid, envoie à ce prince un officier d'ordonnance pour l'instruire des démarches de l'Autriche « dirigées par l'esprit de vertige et de folie (1) ».
Napoléon n'a donc pu remercier Comeau et lui dire, comme prétend notre émigré : « Savez-vous bien que sans vous, les Autrichiens auraient pu réussir ? J'aurais été occupé ailleurs, et c'eût été à recommencer en Italie comme en Allemagne. » Mais Comeau ne s'en tient pas là. Il donne des conseils, il propose un plan : laisser le Tyrol se révolter, porter l'armée d'Italie sur la Carinthie pour menacer Vienne, refuser l'aile gauche, attaquer vivement par le centre et marcher le long du Danube sur la capitale. « Vous avez raison », s'écrie Napoléon, et Berthier, mandé parun coup de cloche, reçoit Tordre de faire agir le vice-roi d'Italie sur Vienne, de mettre Davout en campagne, d'ébranler la grande armée qui suivra la rive droite du Danube. Encouragé, Comeau continue : que l'Empereur arrive, qu'il fasse une pointe pour dégager l'armée bavaroise, qu'il appelle l'armée de la confédération, que Davout débouche à propos. « Partez tout de suite, s'écrie Napoléon, criez aux armes, levez toute la confédération, envoyez partout des estafettes, envoyez en surtout en Franconic, en Franconie, entcn-
(1) Inutile d'ajouter que Caulaincourl, alors en Russie, n"a pu assister à la scène décrite par Conienu.
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dez-vous, allez. » Et Comeau va, comme précédemment. Sur la route, il remarque déjà l'effet de sa mission. Il voit, à Yitry, à Chàlons, à Strasbourg, les troupes s'ébranler.
Il est dommage pour lui que nous ayons les lettres de Napoléon. Le 15 janvier 1809, de Valladolid, bien avant d'avoir vu Comeau, Napoléon assure déjà au roi de Bavière qu'il fera entrer le prince Eugène en Carinthic avec 150,000 hommes, qu'il a lui-même 150,000 soldats et qu'il sera avec eux à Munich quand il le faudra, qu'il aura en o^itre 100,000 hommes des troupes de la confédération, que Davout marche déjà sur le Danube avec 200 canons et ses belles divisions de cuirassiers, qu'Oudinot se porte sur Augsbourg.
C'est dans le récit des combats d'avril que Comeau se surpasse. Il assure qu'au 21 avril Napoléon lui ordonne de « dire à ^Vrède de prendre Landshut et de descendre l'Isar en droite ligne ». Comeau ne dit pas qu'il joignit Wrède ; mais à l'entendre, il rencontre les brigades bavaroises de Zandt et de Beckers et les mène à l'attaque de Landshut. On peut lui objecter que dès 4 heures du matin Berthier avait ordonné à ^Yrède de se porter sur Landshut, que Wrède reçut cet ordre à la pointe du jour, que Napoléon n'eut Chuquet. Épisodes et Portraits. 7.
donc pas besoin de l'envoyer par Comeau, et, d'autre part, quoi qu'en dise Comeau, la brigade Beckers qu'il aurait menée, ne figura pas à l'attaque de Landshut ; la brigade bavaroise qui donna, fut celle de Zandt, et elle fut conduite par Bessières.
Mais le jour même ou le lendemain (Comeau ne nous renseigne pas là-dessus), il conseille à Napoléon de s'emparer du pont de Ratisbonne, et auparavant d'Eckmûhl où commence un terrain marécageux. L'Empereur juge que Comeau a raison, cette fois encore, et il commande à Davout de venir à Eckmiihl ; tout le monde doit se diriger sur Eckmûhl, et l'on n'entend c{ue les mots « Eckmûhl, qu'est-ce qu'Eckmùhl ? Où est-ce ? » Davout, frémissant de colère, doit, sur l'ordre de Comeau, rétrograder sur Eckmûhl. Ilélas ! le pauvre Comeau a été ici, comme ailleurs, et plus cruellement cju'ailleurs, trahi par son imagination. Il annonce à l'Empereur que l'archiduc Charles arrive : « Vous n'avez pas, lui dit-il, défait toute l'armée autrichienne, vous n'en avez battu cju'une partie. Voyez ces vigies dans le lointain et voyez-en au-dessus de ce corps qui est de votre côté. » Quel œil que l'œil de Comeau ! De Landshut, il voit les patrouilles de l'archiduc déboucher à plusieurs lieues de distance par le pont de Ratisbonne ! Sait-il même ce cjue c'est qu'Eckmùhl ! A l'époque où il rédige ce passage de ses Mémoires, il n'a plus que des souvenirs
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confus ; il se rappelle qu'en allemand Eckmûhl signifie « moulin du coin » et, sans songer qu'Eckraùhl est un village, il assure sérieusement qu'il faut occuper le moulin du Coin, ce moulin dont on voit les toits !! 11 pense pas que les témoignages des contemporains réfuteront ses dires : le nom d'Eckmûhl, ce nom que Comeau semble révéler à Napoléon et à ses lieutenants, est prononcé dès le 20 avril par Napoléon et par Berthier : le 21, l'Empereur ordonne à Lefebvre de pousser sur Tarchiduc Charles à Eckmiihl, et à Davout d'appuyer Lefebvre ; le 21, au matin, de son propre mouvement, Davout occupe les hauteurs d'Eckmûhl et il tient dans cette position jusqu'au lendemain où l'Empereur le rejoint.
Comeau ajoute qu'il acheva, lui, Comeau, la déroute d'Eckmûhl ; que, sans permission de Wrède et sans ordre de l'Empereur, il prit six régiments de cavalerie bavaroise ainsi que la calerie wurtembergeoise et la colonne du général Lagrange et qu'il fit charger par cette masse les escadrons autrichiens qui se retiraient sur Ratisbonne. Encore une de ces hyperboles dont il est coutumier ! S'il avait joué ce rôle à Eckmûhl, — et ce rO)le serait bien plus brillant qu'à Ileilsberg — les documents en feraient mention : or pour l'année 1809, Schrettinger dit simplement que Comeau fut dans cette campagne attaché de nouveau àl'état-major français.
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Que conclut Comcau, à cet instant de la campagne de 1809? « Seul, j'ai vu, deviné, annoncé, Deux lieutenants de même âge, de même arme, de même école vont s'entendre et combiner ensemble. Le faible, le proscrit va aller de pair avec le tout-puissant ! »
Je n'insiste pas et ne suivrai pas Comeau, de crainte d'être trop long, à Essling, à Wagram et en Russie. INIais voici quelques autres erreurs et exagérations qu'il faut signaler aux lecteurs de ces Mémoires.
Comeau dit dès le début qu'il commandait le détachement d'artillerie qui fut adjoint aux troupes du maréchal de camp La Chapelle chargées de réprimer dans le mois d'août 1790 l'émeute de Lyon et qu'il eut comme mentor le sergent-major Pichegru. Mais Comeau ne commandait pas ce détachement et ne pouvait le commander puisqu'il n'était que lieutenant en second. Toute sa compagnie fut placée à Trévoux, et Comeau avait au-dessus de lui son lieutenant en premier, La Génardière, et son capitaine en premier, Tardy de Montravel. Ce fut Tardy, et non Comeau, qui donna tous les ordres relatifs à l'artillerie, et il est impossible que Comeau ait été, comme il dit, « chef de corps.
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chef d'état-major, et le bras droit du général en chef ».
Il raconte qu'à Lyon, à la même époque, au commencement de 1791, il se promenait sur les quais lorsque quelqu'un le prit par le bras, entr'ouvrant une capote grise — déjà ! — et montrant l'uniforme de l'artillerie. C'était Bonaparte, de passage à Lyon. « Je vous cherchais, lui « dit Bonaparte. Vous êtes compromis. Les clubs « savent qu'il y a une conspiration royaliste. Brù- « lez les papiers dangereux. J'ai sollicité votre « place; elle m'est promise; en vous remplaçant, « je ne voudrais ni me compromettre ni vous cau- « ser aucun embarras. Allez, nous nous rever- « rons, et peut-être bientôt. » Etourdi par ce coup, ajoute Comeau, de la part surtout d'un officier que je savais être un pilier de clubs, j'allais aussitôt chez le général La Chapelle. Il avait reçu des ordres de Paris. 11 médit très vivement: « Allez, « Tessonnet est déjà arrêté ; il l'a été à Villefran- « che et onl'a amené à Pierre-Scize ». Tout cela est bien confus, obscur et inexact. Nous savons en effet, de source certaine que Tessonnet a été arrêté, avec Guillin et d'Escars, le matin du 10 décembre 1790 par ordre de la municipalité lyonnaise qui les soupçonnait très justement de conspiration (soit dit en passant, Tessonnet n'a donc pas été appréhendé à Villefranche). Or, Bonaparte était alors dans son île natale, il y était depuis les derniers jours de septembre 1789 !
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Comeau prélcnd l'avoir vu à Lyon le 10 décembre 1700, et Napoléon, revenant de Corse au bout de seize mois, a traverse Lyon sans s'arrêter le 9 février 1791 !
Par suite, lorsque Comeau raconte qu'à Besançon, à la table des lieutenants, il a jeté sa serviette au milieu de la table en disant au domestique qu'il ne voulait pas être à côté d'un Bonaparte, d'un officier cjui allait au club, il se trompe de nouveau. S'il a vu Bonaparte à Besançon, c'est, de son propre témoignage, avant 1791 ; or Napoléon a quitté le continent du 15 septembre 1789 à la fin de janvier 1791. L'anecdote de Comeau est donc fausse. Pas tout à fait pourtant; elle courait dans le monde de l'émiiTration; Romain la rapporte dans ses Sowi'e^iirs d'un officier royaliste, et il est plus véridique que Comeau : ce fut le lieutenant Du Prat (1) qui, à Valence, en 1791, pria tout haut la servante de ne plus mettre son couvert à côté de celui de Bonaparte, et Comeau s'attribue le geste de Du Prat.
Comeau dit encore que Senarmont, son camarade, faisait partie de sa promotion. Comeau répétons-le, est de la promotion de 1789, et Senarmont fut reçu officier en même temps que Napoléon en 1785.
Il dit que Duroc (qu'il nomme à tort le maréclial Duroc) et Savary étaient ses anciens cama-
(1) Cilô d'ailleurs par Comeau, p. IIG.