NAPOLÉON' A FINCKENSTEIN
rie II, qui n'a jamais mis le pied à Finckenstein, avait passé une nuit au château. (1) Le premier soin de Napoléon fut de questionner la concierge sur ce point. Dans quelle chambre, dans quel lit avait couché Frédéric ? (2) La concierge lui montra au premier étage une chambre avec un grand lit à baldaquin. 11 en prit aussitôt possession.
Cette chambre porte depuis lors le nom de « chambre de Napoléon « ; elle existe aujourd'hui telle qu'elle était, et plus tard, suivant une tradition, des dames polonaises se sont agenouillées avec respect devant le lit à baldaquin
Un cabinet, à gauche de la chambre de Napoléon, lui servit de cabinet de bain.
Une pièce, à gauche de ce cabinet, fut a la fois salle à manger et salle d'audience ; elle était pourvue de forts verroux qui subsistent encore, et le mameluk Roustan dormait devant la porte.
(1) Les habitants du cliàteau de Callac en Bretagne disent bien que Bonaparte, élève à lÉcole militaire de Brienne, a couché dans leur demeure; le jeune Napoléon y aurait été conduit par M. de Marbeuf !!
(2) Chaptal a donc tort (3/e.s souvenirs sur Napoléon p. 352) de dire que Napoléon n'avait appris, malgré ses séjours en Allemagne, aucun mot d'allemand. Peut-être Napoléon se rappelait-il confusément quelques bribes des lerons qu'il avait reçues du Père Kehl à l'Ecole militaire de Brienne et de M. Baur cà l'École militaire de Paris. Peut-être avait-il sur les routes péché çà et là des mots et des fragments de phrases.
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A gauche de la salle à manger ou, comme on disait, de la chambre du déjeuner ou Frûhstûcksluhe, dans une salle aux lambris de chêne qu'on nomme la salle brune, se tenaient durant le jour les aides de camp.
A droite de la salle brune, étaient la salle de billard où les officiers d'ordonnance attendaient les ordres qu'ils devaient porter de tous côtés, et la chambre dite de PanncAvitz où furent déposés les cartes et les plans.
A droite de la salle de Pannewitz, était la pièce où habitait le valet de chambre Constant.
A droite de la chambre de Constant, une vieille chambre dite « chambre de la comtesse » fut destinée à M"^'® Walewska. L'empereur avait connu cette dame durant un voyage à Varsovie. Elle resta quelques semaines à Finckenstein. Personne ne la vit : elle lisait ou bien, derrière les rideaux, elle regardait les troupes qui faisaient l'exercice.
Tout le premier étage appartenait à Napoléon. Au rez-de-chaussée, Murât et Berthier avaient chacun deux pièces. Berthier, rapporte un témoin, semblait enseveli sous les afïaires, et dans les antichambres de son cabinet de travail plus de trente officiers, assis à de longues tables, ne cessaient de griffonner.
Les grands fonctionnaires se partagèrent les ailes du château ou se logèrent dans le village. L'aile du nord fut occupée par Caulaincourt ;
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celle du sud, par Talleyrand. Le maréchal Bessières demeura chez le docteur de l'endroit ; le médecin de l'empereur, chez l'inspecteur du domaine ; Duroc, à l'auberge, chez un nommé Dyck. Les bureaux de la poste impériale étaient établis dans la Schreiherei ou secrétariat du château.
Toute l'infanterie de la garde finit par camper à deux kilomètres de Finckenstein, non loin du village de Gross-Liebenau, en un endroit environné d'arbres où l'on voit encore le Franzosenkirchhof ou « cimetière des Français «.Les baraques, disait Napoléon, étaient aussi belles que celles du camp de Boulogne, et à son retour au château, un des Dohna jugea que, d'après ce qui restait des maisonnettes, le camp avait fort bonne apparence : « il occupait, écrit ce Dohna à sa femme en décembre 1807, une très grande place et il était bâti avec une régularité parfaite; les villages les plus voisins y ont perdu une partie considérable de leurs toits de paille, de leurs granges, de leurs haies, de leurs ustensiles, et les innombrables sapineaux des forêts ont été coupés pour servir d'ornements ». Le témoignage du châtelain est confirmé par celui du capitaine Coignet et du vélite Picard: les soldats avaient à trois lieues à la ronde enlevé les gros poteaux et les longues planches qui fermaient les enclos ; les rues portaient les noms des victoires rcmporLéos depuis le commencement de la guerre j
partout des vers et des devises en l'honneur de Napoléon, et de loin, de très loin, les Polonais, gentilshommes et nobles dames en fourrures, venaient voir ce camp de plaisance et admirer les grenadiers qui faisaient la belle jambe, frais et poudrés comme à Paris (1).
L'emjDereurprenait ses repas au i^remier étage, dans la Friïhstûckstuhe en compagnie de Murât et de Caulaincourt; les autres personnages mangeaient en bas, à la table des maréchaux. On remarqua que Napoléon aimait la salade, les fruits, et surtout les prunes de la serre qui, ce printemps-là, furent très savoureuses.
Presque tous les jours, à neuf heures du matin, il passait la revue des troupes. A midi, ilassistait à la parade. Lorsqu'il faisait beau temps, il se promenait dans le jardin avec I^Iurat. Personne ne devait y entrer. Mais le jardinier y habitait et parfois il introduisait des étrangers, principalement des Polonais, qui venaient présenter une requête à l'empereur. Dès qu'il les voyait,
(1) Cf. une lettre du cliasseur à chc\al de la garde Picard à son oncle, 2 juin 1807: « L'Empereur est logé dans un joli château où il a établi son quartier général et d'où il ne sortira, dit-il, que lorsque la paix sera terminée. Toute l'infanterie de la garde est campée à une demi-lieue de ce château. Rien ncst plus beau que le camp. Aussi y va-t-il souvent se promener afin d'encourager ses grenadiers à faire de cette cspiîcc de bivouac ' un camp de plaisance ». {Feuilles d'histoire, VMJ, n^ 10, p. 304.)
NAPOLÉON A i-INCKENSTEIX loi
Napoléon envoyait quelqu'un savoir ce qu'ils voulaient ; puis il les écoutait on les faisait interroger, et il décidait sur le champ.
Souvent, il chevauchait aux environs, escorté d'un peloton de cavalerie et précédé d'un valet de chambre du baron de Dohna, nommé Schnigge, qu'il avait pris jiour guide. 11 galopait toujours à bride abattue avec une extrême audace, par des endroits impraticables, là même où n'existait pas de chemin frayé. Ses compagnons ne pouvaient le suivre qu'à grand'peine. Schnigge qui montait un petit cheval noir de l'écurie du baron, était d'ordinaire en avant ; encore, par instants, faisait-il la grimace. L'empereur étonnait tout le monde par son ardeur et par son endurance.
Il alla sept ou huit fois, dans une barque dont les rameurs étaient des gens de Finckenstein, chasser aux cygnes sur le lac Gauden : il dut cesser lorsque les cygnes, effrayés par le tir, se réfugièrent dans un autre lac, le lac de Pelni. En ces occasions, il était accompagné de Bertliier, du mameluk Roustan, de quatre chasseurs de la garde et d'un jeune homme qui chargeait et rechargeait les fusils. 11 tirait sans discontinuer, manquait tous ses coups et dans son dépit, lâchait de gros jurons.
Un jour eut lieu une battue, à Vogtenthal. On avait aménagé pour Napoléon un emplacement qui se nomme encore aujourd'hui le Kaiscrstulil ou « Siège de l'Empereur » ; on y avait fait des
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bancs de terre couverts de mousse, et ce fut vers cet endroit que les rabatteurs, en grand nombre, poussèrent le gibier. Napoléon et ses officiers tuèrent plusieurs chevreuils.
Les habitants de Finckenstein se rappelaient aussi que Berthier et Caulaincourt ne négligeaient aucune précaution pour la sûreté de leur souverain, et cela avec raison. Des hussards noirs réussirent à pénétrer par les sentiers des bois jusqu'aux alentours de Finckenstein. Ils se cachèrent au plus profond des taillis, et l'un d'eux, sous des habits de paysan, vint demander au forestier AVollT, au Sandberg, dans le voisinage du château, s'il était possible d'exécuter un coup de main contre la personne de Napoléon ; le forestier Woliï répondit que l'empereur était trop bien gardé.
On nous dit également qu'en un lieu appelé le Russengrund, ou le « Fond des Russes », douze soldats russes s'étaient construit une hutte d'où ils partaient pour marauder ou pour tuer des Français, et vraisemblablement ils égorgèrent les deux sous-aides dont parle Percy dans son Journal (1). Ils furent pris et employés aux travaux du camp.
(1) Percy. Journal, p. 2'?6. « MM. Bcydcrel et Steiiipr, sous-aidcs, revenant du 8° corps, ont été assassinés à rentrée dun bois; leur camarade Desfriclics n'a écli;ipi)é 4u"à force de jambes ».
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Une petite bande de francs-tireurs s'était formée dans la contrée. Elle se composait de deux soldats russes, de deux chasseurs prussiens, iUs d'un forestier, et du maire du village de Schwalge, nommé Machliolz ; ils furent dénoncés parle valet de chambre Schnigge, capturés et fusillés près d'Eylau.
^lais l'Empereur semblait ne rien craindre. Les gens de Finckenstein témoignent cju'il était bon, bienveillant, que personne n'eut à se plaindre de lui. Le fils du meunier raconte qu'il s'entretint plusieurs fois avec son père et qu'il lui demanda à quoi servait une machine à élever l'eau. Le jardinier assure c^ue la garde impériale observait la discipline la plus sévère, que le château avec ses dépendances fut loujours respecté, que les ouvriers reçurent exactement leur salaire, que la veuve d'un cabaretier deGocrken que des soldats avaient tué dans une rixe, obtint une grosse somme d'arsfent.
Tels sont les renseignements recueillis ti Finckenstein sur la vie de Napoléon dans le château des Dohna.
Jamais, comme le prouve la Correspondance, sa santé ne fut meilleure qu'à cette époque. « Voyez, disait un voltigeur lors([ue l'empereur Chuijuei-. l^pisodes et Portraits. 8
passait sur son cheval blanc, voyez ce petit caporal, comme il abonne mine ! » Le 69^ Bulletin 1 de la Grande Armée annonce qu'il fait à certains ' jours quarante lieues à cheval. La température était variable et Napoléon trouva le printemps tardif. Il s'étonne le 4 avril que tout soit gelé et que la chaleur du soleil ne parvienne pas à amollir la terre ; le 9, qu'il n'y ait aucune apparence de végétation, même chez les arbustes les plus précoces ; le 17, qu'on soit encore au mois de janvier, en un moment où le roi Joseph mange à Naples des petits pois et cherche déjà la fraîcheur des ombrages. Le 20, le 21, il se récrie : « Le temps est horrible, affreux ; le froid reprend ; la neige revêt le sol ; on se croirait à Paris à l'époque de Noël ! »
Mais, le 2 mai, il mande à l'impératrice que la saison devient belle, que le printemps se montre, que les feuilles poussent et, le 6, « le temps est superbe, écrit-il à Cambacérès, tout commence à végéter, nous nous apercevons que nous sommes au mois de mai. » Puis, le 8, voici que le temps s'adoucit, que les chemins s'affermissent, que les bourgeons paraissent sur les arbres, que l'herbe couvre les campagnes. Enfin, le 12, il fait très chaud (1).
(1) Corresp.XVl, p. 33, 61, 114, 218,241, 259: cf. les noies de Percy qui remarque, lui aussi, que peu à peu le Icmp? devient doux cl chaud, et que la terre, comme discul les jardiniers, yrt entrer en amour.
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Ses lettres de Finckenstein respirent la bonne humeur. Il s'irrite parfois ; il traite Thouvenot d'imbécile et il accuse Lacuée de commettre une balourdise, de juger étroitement les choses sans considérer l'ensemble ; il qualifie M™® de Staël d'intrigante et de folle ; il fait des reproches mordants à son frère Louis qui, selon lui, gouverne la Hollande en capucin ; il blâme Jérôme de ne pas aller au feu et de ne pas acquérir d'expérience. (1)
INIais souvent il est aimable, généreux. Il prête cent mille francs à Bcrthollet. Il exprime sa satisfaction à un capitaine du régiment de Nassau- Usingen qui s'est noblement conduit envers des officiers prussiens, réduits à une extrême misère. 11 taquine Jérôme qui se montre galant pour les dames de Breslau et sa bru Augusta de Bavière qui vient d'avoir une fille au lieu d'un garçon. Quand il visite les baraquements de la garde, il se plaît à voir les soldats manger la soupe, il les prie de ne pas se déranger, il les félicite de s'être si bien logés, il les loue d'avoir fait à leurs officiers des chambres parquetées, il dit qu'il est content de ses grognards et que leur camp deviendra bientôt une ville de Pologne.
Lorsqu'il apprend la mort du jeune Napoléon, du fils de Louis et d'Hortense, qu'il regardait comme son héritier, il éprouve un véritable cha-
(1) Corresp. V, 29, Gl, 71, 83.
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j^i'iii : s'il blâme le père et la mère de se livrer à tout l'emportement et à toute la déraison de la douleur, il regrette sincèrement le « pauvre petit Napoléon », et cette perte lui fut, quoi qu'on ait dit, et selon sa propre expression, « très sensible ».
Bausset le trouve alors gai et bonhomme : il n'y avait pas d'intrigues, pas de cabale autour de lui ; il prononçait par lui-même; il jugeait, terminait seul et de son chef toutes les affaires ; il inspirait à ceux qui l'environnaient « un sentiment d'affcclion (1) ».
Il fit même sur des Prussiens, sur le comte Maltzan, sur Alexandre de Dohna, sur Blùchcr une impression de respect et d'admiration. Ils s'attendaient probablement à voir un grossier parvenu et une sorte de monstre ; ils ne purent j se soustraire au charme qu'il exerça sur eux.
Le comte Maltzan, accompagné du coadjuteur de l'évêque de Breslau, Schimonsky, et du comte Bethusy, était député à l'empereur par la province de Silésic. Napoléon reçut les trois Silésicns dans sa chambrcà coucher, le dosa la cheminée,
(1) Corresp. XV, p. 209, 285, 311 ; Coignct, Cahiers, p. 209; Bausset, Mém. anecJ. I, p. 88.
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l'épéc .111 côté, le chapeau sous le bras. Il leur dit qu'il était heureux de les voir et il écouta patiemment le mémoire qui contenait leurs doléances. « Votre roi, répondit-il, m'a déclaré la guerre. Il est malheureux, ce n'est pas ma faute. Maintenant il dépendra de moi de lui laisser ce que je voudrai. Dites moi donc. — et il se tourna vers le comte INIaltzan — ya-t-il encore en Silésie de l'attachement pour la maison d'Autriche ?» — Maltzan, bien que profondément ému, répliqua d'une voix ferme : « Sire, je vous assure que non. Nous sommes depuis trop longtemps attachés au gouvernement prussien; nous lui devons la plus vive reconnaissance pour les soins qu'il a pris de nous mettre dans l'état le plus florissant ; cet état même nous permet de pouvoir satisfaire aux réquisitions qu'il a plu à Votre Majesté de frapper sur nous. Au reste, nous sommes liés géographiquement aux états de Prusse parla situation du pays et parle cours de l'Oder qui nous facilite les moyens de transporter nos produits à Berlin et même jusqu'à la mer. » Napoléon regarda ]\Ialtzan très attentivement : « ÎMonsieur, dit-il enfin, c'est très bien vu ; mais pour ce qui regarde les réquisitions, adressezvous à Monsieur Daru. «
Le comte Alexandre de Dohna, fils du propriétaire de Finckenstein et directeur de la chambre des domaines de Marien'\\erder. vint, avec le comte de Grœben et le baron de Schleinitz, sup- Chl'quet. Épisodes et Portraits. 8,
plier l'Empereur d'avoir pitié de la population. Napoléon l'accueillit gracieusement, lui reprocha, en le prenant par un bouton de l'habit, de n'être pas encore marié, et l'assura qu'il ferait tout ce cju'il pourrait pour alléger les inévitables malheurs de la guerre, cju'il compatissait aux souffrances des habitants de la province (1), qu'il les exemptait, ainsi que ceux d'Elbing, des contributions extraordinaires. Ce fut, a dit plus tard Alexandre de Dolina, le jour le plus mémorable de ma vie.
Quant à Bliicher, pris après Ratekau et échangé contre Victor qui s'était laissé capturer par des hussards de Schill, il fut mandé à Finckenstein le 22 avril. Il savait peu de français et Napoléon savait peu d'allemand. Pourtant, les deux hommes causèrent un quart d'heure. « Nous nous sommes compris, racontait Bliicher au sortir de l'entretien. Napoléon a parlé français et allemand ; moi, j'ai parlé français, allemand et polonais, et tout s'est bien passé. Mais le maudit gars ! Il a été si charmant [scharmant) que je n'ai pas pensé un seul instant à la haine que j'ai pour lui ! » La conversation commença par des compliments. )) Je suis bien aise, dit Napoléon, de connaître le plus brave général de la Prusse ». — « Et moi, répondit Bliicher, j'avais le plus vif désir de voir, au moins une fois, le grand homme, le
(1) Cf. Corresp. XV, p. 33.