METTERNICH ET MADAME DE LIEVEX
« elle en a la rage. » A la veille de sa mort, elle demande dans quelle ville siégera le congrès qui doit régler la question de Neuchàtel (1).
Elle fut versatile dans ses amitiés, et on lui reprochait en Angleterre de n'estimer les hommes d'Etat que lorsqu'ils tenaient le pouvoir ; une fois tombés, elle les dédaignait. Mais, avant tout, elle était Russe et elle servait le tsar. En 182G, Nicolas fait M. de Lieven prince, et la nouvelle princesse défend avec ardeur la cause moscovite. Elle n'observe même pas la neutralité que lui impose sa situation d'ambassadrice ; elle attaque ouvertement le ministère de Wellington, et le vainqueur de Waterloo l'accuse de « dénaturer la conduite et les vues de son cabinet », lui attribue à elle seule la froideur qui règne entre les deux gouvernements.
Wellington tomba, lord Grey lui succéda et le nouveau « premier » qui s'était laissé séduire par M"^ de Lieven, qui lui envoyait chaque jour un billet, qui lui garda jusqu'à la mort une inaltérable alTection, donna, sur les instances de son amie, le portefeuille des affaires étrangères à Palmerston. ^lais la Russie et l'Angleterre ne se réconcilièrent pas; M™^ de Lieven traite bientôt lord Grey de « vieille femme » et Palmerston de « très petit esprit, lourd et obtiné. » Palmerston se fâcha. Vainement la princesse se rendit eu
(1) Castellane. Journal. IV, pp. 408 et 420.
1833 à Pétersbourg où elle reçut le plus flatteur accueil : le tsar alla au devant d'elle jusqu'en mer, la prit à bord de son vaisseau, la mena dans sa voiture à son palais, l'introduisit dans la chambre de la tsarine qu'elle trouva en chemise; se peut-il de voyage plus triomphal ? Le ministère anglais avait la conviction qu'elle cherchait à « brouiller les cartes », à « provoquer une guerre ». Il demanda le rappel de M. de Lieven, et le tsar dut céder. En 1834, le prince eut ordre de partir.
Ce n'était pas une disgrâce et il fut nommé gouverneur du tsarévitch. Mais M'"^ de Lieven perdait son salon, son influence, sa liberté de parler et de cabaler. Tout changeait pour elle: le climat, les habitudes, la position sociale. Plus de confort et de luxe, plus de galants bavardages et de flirts, plus de politique, plus de combinaisons. Elle regrette l'Angleterre « en gros et en détail ».
Elle ne resta que sept mois à la cour de Russie. En mars 1835 deux de ses fils, ses derniers nés, ses favoris, étaient emportés par la fièvre scarlatine, et ce double deuil la brisa pour toujours. Elle vécut désormais à Paris et elle ne revit plus ni son mari qui mourut en 1830, ni la Russie.
A Paris, elle s'installa d'abord dans un appartement de l'hotcl de la Terrasse, rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries, puis à l'entresol de l'ancien hôtel de Talleyrand, rue Saint-Florentin. Elle tint dès lors, et durant vingt ans.
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une place importanle dans la société française. Son salon fut, comme disait Mole, un centre très actif et le lieu de réunion des ambitions en travail. On y voyait non seulement tous les élégants, mais les plus brillants des parlementaires. Mole, Guizot, Thiers, Berryer, que M""^ de Lieven jugeait ainsi : Mole, l'homme du monde le plus accompli, aimable, modéré, ilexible et vaniteux; Guizot, digne du Moyen Age par sa fermeté, sa droiture et son élévation; Thiers, un feu d'artifice perpétuel, l'esprit le plus abondant qui fût, très mobile et dévoré d'un orgueil de Satan, assurant que Charlemagne aurait compté avec lui, au demeurant un fort bon enfant ; Berryer, l'orateur le plus magnifique et le Français le plus léger qui ait existé.
Elle devint l'Egérie de M. Guizot. Le 24 juin 4837, dans les allées de Chàtenay ils prononcèrent des paroles qui les lièrent à jamais. Vous ne serez j^his seule, dit Guizot à la princesse. On plaisanta sur cette intimité. Des anecdotes coururent dont s'égayèrent les chancelleries. On répétait avec Chateaubriand que le plus grave des doctrinaires était tombé aux pieds d'Omphale. On affirmait que Mole rentrant à l'improviste, au sortir d'une soirée, dans le salon de la rue Saint-Florentin, avait trouvé l'austère Guizot qui déjà ôtait son grand cordon. On prétendait qu'une femme de chambre avait découvert ce grand cordon dans le lit de ^I'"^ de Lieven. Com- Chlquet. Épisodes et Portrait.^. 12
mérages que tout cela ! Cette liaison fut très sérieuse, très profonde et il y eut peu d'amitiés aussi sincères, aussi dévouées et aussi nobles.
Guizot, lorsqu'il était à Paris, voyait régulièrement M^^ de Lieven deux fois par jour, à 2 heures et après son diner, à des moments fixes où personne ne venait et n'osait troubler le tête à tête, et, quand il était loin de la princesse, il lui envoyait quotidiennement une lettre, lui envoyait de « douces paroles. » Il la voyait triste, abattue, desponding , mais il lui écrivait pour l'encourager, l'animer, la calmer, et elle lui répondait qu'elle l'aimait, qu'elle l'attendait, qu'il était sa seule vérité, la vérité qu'elle chérirait toute sa vie, qu'il ne lui avait jamais donné un mauvais moment, qu'il lui faisait oublier ses chagrins, et en termes émouvants et pathétiques, elle lui disait : « Je suis malheureuse. Vous, vous avez des enfants à élever, vous avez une patrie, vous avez des devoirs publics, une belle carrière à soutenir. Vous avez un home. Qu'est-ce que j'ai ? » Aussi se promettait-elle — et elle tint parole — de retrouver joie et sérénité en arrangeant pour Guizot et avec Guizot le reste de sa vie : « Vous êtes bien le reste de ma vie ! Vous avez du bonheur sans moi, et moi, je n'ai rien sans vous ! » (1)
(1) Cf. Ernest Daudet, Une vie d^ambassailrice au siècle dernier, pp. 234-243.