‹ Episodes et portraits: Deuxième sérieChapitre 26 sur 32 · METTERNICH ET MADAME DE LIEVEX · texte numérisé non relu

METTERNICH ET MADAME DE LIEVEX

Mais pourquoi n'épousait-elle pas Guizot ? Par vanité, elle tenait à son nom et à son titre. Elle refusa d'épouser son ami pour ne pas s'embourgeoiser. Un jour, en voiture, au bois de Boulogne, M™*^ de Nesselrode lui pose à brùlepourpoint cette question : « Est-ce vrai que vous allez épouser Guizot ? » La princesse éclate de rire et, se renversant sur les coussins, elle s'écrie : « iVh ! non, ma chère, me voyez-vous annoncée : Madame Guizot ! »

Faut-il ajouter que l'amie de Guizot demeurait l'intermédiaire ou, comme d'aucuns disaient, l'espionne du gouvernement russe ? Les contemporains sont d'accord là dessus, et Greville assure qu'elle est fort utile à sa cour; Metternich, qu'elle correspond avec le tsar Nicolas et adresse ses rapports à la tsarine ; Castellane, qu'elle est un ambassadeur femelle non avoué ; Malmesbury, qu'elle joue le rôle d'un agent secret. Elle eut sa part de responsabilité dans la guerre de Crimée : elle croyait cette guerre impossible et elle écrivait au tsar que Napoléon III avait peur, qu'il ne se jugeait pas encore assez solide sur le trône pour risquer une lointaine aventure, que trop d'intérêts étaient en jeu, que l'Angleterre répugnait à l'alliance de la France. Le 27 janvier 1857 elle mourut dans les bras de Guizot, de celui à q ui elle devait, disait-elle, vingt ans de bonheur.

Ce fut en 1818, durant le congrès d'Aix-la- Chapelle, que M™^ de Lieven devint la maîtresse de Metternich (1). Le 22 octobre, dans le salon de Nesselrode, les deux personnages firent connaissance. Jusqu'alors Metternich n'était pour M"'® de Lieven qu'un homme froid, intimidant, désagréable, et elle n'était pour lui qu'une grande femme maigre et indiscrète. Ce jour-là, ]\jme (Je Lieven et Metternich s'apprécient : Metternich pense que la dame n'est pas vulgaire et la dame juge Metternich aimable. Le 25, excursion à Spa et déjeuner à Henrichapelle ; le charme opère ; les deux diplomates changent de voiture pour ne pas se quitter, et le chemin paraît court à Metternich. Le 28, visite du ministre à l'ambassadrice ; pendant une heure il reste assis à ses

(1) Lettres de Melternicli à 3/"' de Lieven, 1818-1819, publiées par Jean Hanoteau. Paris. Pion, 1909. in-S», Lxxni et 420 p. Cette édition est un modèle. ÎSI. Jean Hanoleau ne s'est pas contenté dereproduire scrupuleusement le manuscrit. II a, dans une introduction ainsi que dans une conclusion, donné les renseignements les plus sûrs et les plus complets sur la liaison des deux amants. Il a, dans son commentaire, expliqué toutes les allusions au passé de Metternich, identifié tous les diplomates et hommes politiques mentionnés dans les lettres et désignés par de simples initiales, consacré à chacun deux une note substantielle.

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pieds. Puis, les Lieven se rendent à Bruxelles. Le 13 novembre, ils sont de nouveau à Aix-la- Chapelle. Le 14, écrit plus tard Metternich à M-"" de Lieven : « tu es venue dans ma loge, tu as eu la fièvre, tu m'as appartenu ! » C'était aller vite en besogne, et le siège ne fut pas long. Mais Metternich savait être pressant et M"^ de Lieven avait déjà capitulé plus d'une fois : « Tu as fait des choix, lui disait galamment Metternich, et tu as été trompée, quelle est la femme qui ne l'a pas été ? »

Les deux amants passèrent ensemble près de la moitié du mois de novembre 1818 ; lorsque l'un d'eux avait un instant de liberté, il envoyait à l'autre un journal anglais ! Ils ne purent se rejoindre ni en 1819 ni en 1820 : tous deux, comme dit Metternich, étaient dans les alîaires. Mais aux mois d'octobre et de novembre 1821, ils se retrouvèrent à Hanovre et à Francfort durant une douzaine de jours qu'ils mirent évidemment à profit, en dépit des fêtes, des soirées et des obligations mondaines. En 1822, au congrès de Vérone, nouvelle rencontre, et cette fois M""^ de Lieven avoue aux siens qu'elle a fait amitié avec Metternich ; ses ennemis la traitent d'Autrichienne et Chateaubriand rapporte malignement que le grand homme venait se délasser chez elle et s'amuser à effîloquer de la soie.

... Et ce fut tout. Plus de rendez-vous, plus de fièvre. Les amants ne se revirent plus qu'en 1848, Chuquet. Épisodes et Portraits. 12.

vingt-six ans après. Pourquoi ? C'est que le long éloignement finit par éteindre l'ardeur de la passion : « loin des yeux, loin du cœur «. C'est que Metternich, devenu veuf, a convolé en secondes noces avec une jeune fille d'assez basse origine, Marie-Antoinette de Leykam, dont il s'était épris, et M™® de Lieven estime qu'il a dans la circonstance agi comme un niais et que le chevalier de la Sainte-Alliance finit par une mésalliance. C'est que Metternich perd sa seconde femme au bout de quatorze mois et épouse en troisièmes noces la comtesse Mélanie Zichy. C'est que M"'^ de Lieven est plus que jamais une femme d'intrigues et, après la mort du tsar Alexandre, la question d'Orient la brouille avec Metternich ; elle préfère, selon ses propres mots, aux voies tortueuses du chancelier la marche droite de l'empereur Nicolas. Elle éclate alors en paroles de dépit et de haine. Elle reconnaît que Metternich ne manque pas d'esprit et d'intelligence. Mais celui qu'elle nommait son bon ami et son l)on Clément, n'est plus pour elle que le plus grand coquin de la terre, le plus grand fourbe du monde, un homme sans foi ni loi, sans franchise ni loyauté, et tout au plus un héros de société. Son appréciation a donc changé du tout au tout, et son vieil ami lord Grey lui reproche avec douceur en 1829 un pareil revirement d'opinion qui ferait douter de « la solidité de son jugement. » Elle ne désarma pas. Quand elle revit Met-

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