METTERXICH ET MADAME DE LIEVEN
son, le calme, la force de l'ànie ; qu'il a toute sa vie été maître du premier mouvement.
Ses lettres sont donc un témoignage de sa vanité, de son incommensurable orgueil, et il est fier de ces lettres, fier de la pensée qui les anime et qui les parcourt d'un bout à l'autre, de cette pensée qui ne peut ni se cacher ni se détourner, de cette pensée qui paraît à travers tout, « qui pénètre comme la lumière à travers les plus minces espaces ». Il est fier d'avoir eu M""® de Lieven, de l'avoir encore, de la dominer à distance, de la « mettre au nombre de ses propriétés » : n'estelle pas en femme ce qu'il est en homme ?
Son amour n'est qu'une forme de son égoïsme. '( Je te sais gré d'être moi, écrit-il à M"*® de Lieven, tu es toujours moi, tout mail » 11 aime à lui faire sentir de loin sa volonté, et que de fois ce mot je veux revient dans la correspondance! « Tu seras demain à Paris ; je neveux pas que tu y plaises, je ne veux plus que tu plaises à un être humain qu'à moi. » Et encore: « Tu deviendras tout ce que je voudrai, car tu es ce que je veux, ton esprit est le mien tout comme ma pensée est la tienne ».
Mais elle-même, M"" de Lieven, n'est-elle pas aussi vaniteuse que son amant ? Ne se tient-elle pas pour la seule femme qui mérite l'amour d'un Metternich? Lorsqu'elle parle du congrès de Vérone, « la partie des femmes est faible, dit-elle, je me crois seule de mon espèce. »
A sa vanité se joint cependant, en cet instant du moins, une passion sincère. Elle aime l'ambition et « tout sentiment qui pousse un homme à aller en avant ». Or, INIetternich, malgré ses protestations, n'est-il pas un grand ambitieux et qui a réussi ?La morgue du chancelier, sa confiance absolue en lui-môme, tout a séduit l'ambassadrice russe, et elle s'incline, s'abaisse modestement devant lui : « Aidée par toi, rien ne me sera difficile, j'aurai de l'esprit, je serai tout ce que tu voudras ». Metternich l'a rendue romanesque. Une nuit, elle le voit en rêve : il l'a prise sur les genoux pour parler plus bas, et elle sent sous sa main le cœur de son amant qui bat et qui bat si fort qu'elle se réveille : « c'est mon cœur qui te répondait. » Elle lui envoie un anneau d'or qui scellera leur union. Elle lui demande comment il a l'oreille faite. Elle le prie d'être tendre, très tendre à la fin de ses lettres. On a d'elle plusieurs billets. Dans l'un, elle dit à Metternich : « Mon ami, comme il est doux de t'aimer! C'est une si ravissante chose ! » Dans l'autre : « Aimemoi, mon bon Clément; aime-moi de tout ton cœur; aime-moi le jour, la nuit, toujours; adieu, adieu, bon ami! » Dans un autre, elle apprend l'arrivée prochaine de Clément : « Il m'a pris une espèce de tremblement. Tout le bonheur, toute la peine qui accompagneront pour moi ton séjour ici, se sont offerts à la fois à ma pensée. Comment, bon ami, ta présence, le plus grand