‹ Episodes et portraits: Deuxième sérieChapitre 30 sur 32 · METTERMCH ET MADAME DE LIEVEN · texte numérisé non relu

METTERMCH ET MADAME DE LIEVEN

avoir obéi et lui tient cet incroyable langage : « Je n'ai pas les droits de ton mari, et il ne peut avoir ce qui m'appartient. Sa ligne est autre que la mienne. Mais je n'ai jamais brouillé un ménage, je respecte la loi, je veux qu'on l'observe ». Il n'est donc pas jaloux et l'idée du partage le laisse indifférent. Il ne défend pas à 'Sl^'^ de Lieven de céder aux désirs de son mari; il lui permet d'avoir la fièvre, — comme elle l'eut au 14 novembre 1818, — lui permet, puisqu'elle est la femme d'un autre, d'avoir des enfants de cet autre. Après tout, « on se marie pour avoir des enfants, et non pour satisfaire le vœu de son cœur. » Elle lui annonce sa grossesse et il sait pertinemment qu'il n'est pas le père de l'enfant à venir, de l'enfant que les bonnes langues nommeront pourtant l'enfant du Congrès. Il insiste lourdement là-dessus; il félicite M"" de Lieven : « Tu as mis à profit mes leçons ; je t'avais dit que je voulais que tu fusses bien dans ton ménage », et il ajoute qu'il l'aime toujours, qu'elle soit grosse ou non, qu'elle soit simple ou double: elle est mariée, elle doit avoir des enfants, et les enfants font le bonheur ; comment lui en voudraitil d'être heureuse ? Elle accouche d'un fils ; nouvelles félicitations ; la voilà donc sortie d'embarras et qui se sent légère ! « Une grossesse est un moment de plaisir payé bien cher; une couche, au contraire, est un moment de douleur racheté par vingt jouissances! » Chuqlet. Épisodes et Portraits. 13

L'immoralité de Mctternicli qui prétend être un homme moral, voilà ce qui, dans cette correspondance, nous amuse et nous confond. D'Aixla-Chapelle, il écrit à sa première femme, lorsqu'il la trompe à plaisir, que les dames du Congrès n'ont pas du tout d'amateurs, et, de Vérone, que M^^^ de Lieven « est sa seule ressource en fait de société », que le salon de l'ambassadrice ressemble à celui de M^^de Metternich à Vienne. Il avoue qu'il est le plus heureux des hommes, s'il a, outre une femme excellente, une tendre amie. Il voudrait présenter M'"^ de Lieven au pape qui lui pardonnerait facilement d'aimer ce qui est aimable, de croire à ce qui est raisonnable, de se fier à ce qui est bon et de tenir h ce qui est sûr. II prétend goûter avec de M"*^ de Lieven le saint amour, « le seul sentiment cjui vaille quelque chose. « Bien qu'il ait eu, de son aveu, « des rapports peu romanesques avec de petites femmes «, il n'a jamais été infidèle : « la femme que j'aime est la seule au monde pour moi ! » et avec une belle inconscience, il assure qu' « il n'y a pas un cœur plus cœur que le sien ! »

FRCESCHWILLER

Alfred Duquel avait en 1879 publié sous le titre Frcesc/iiyiZier-C/iâ/ons-iSedaH un livre qui fit orand bruit. On lui reprocha d'altérer la vérité, d'insulter les gloires militaires de la France. Mais le premier, il avait nettement marqué les fautes de Ducrot et de Mac-]Mahon, et depuis son récit les historiens n'ont rien dit de vraiment neuf et essentiel sur le sujet. Duquet reprend aujourd'hui son étude qu'il juge incomplète et inachevée (1); il insiste sur certains points ; il met en relief plusieurs épisodes ; il motive avec plus de force ses appréciations.

Dans ce nouveau travail, le combat de Wissembourff et la bataille de Frœschwiller méritent surtout l'attention.

Qui ne sait qu'au 4 août 1870 la division commandée par Abel Douay était en l'air, qu'elle était

(1) Frœschwiller, par Alfred Duquel, Paris, Fasquelle, 1909, in-8».

isolée à Wissembourg, lancée en flèche à quatre lieues en avant des autres divisions de Mac- Mahon ? Elle se battit résolument, avec vigueur, avec dévouement, et le roi Guillaume écrivit que le succès était sanglant. Mais cet heureux début encourageait les Allemands qui venaient de lutter et de vaincre côte à côte; il leur donnait un précieux espoir; il leur ouvrait l'entrée de TAlsace.

A qui, selon Duquct, incombe la responsabilité de Téchec ? A Douay, qui ne prit pas toutes les mesures nécessaires de sûreté ; à Dastugue, qui lit le matin du 4 août cette fameuse reconnaissance d'opérette, cette pseudo-reconnaissance où notre cavalerie ne vit pas un seul ennemi; surtout à Mac-Mahon et à Ducrot.

INIac-Mahon a, il est vrai, prescrit à Douay d'occuper sur la Lautcr les passages d'Altenstadt et de Weiler, et à Ducrot d'appuyer les mouvements de son lieutenant ; il a, au matin du 4 août, recommandé à Douay de se rallier à Ducrot par le Pigeonnier si la division était attaquée par des forces supérieures; mais il avait, le 2 août, ordonné à Douay de s'établir à Wissembourg.

Quant à Ducrot, il connaissait le terrain et c'était lui, disait Mac-Mahon, qui devait assigner aux corps de la division Douay leurs emplacements. Or, Ducrot n'ignorait pas l'approche des Allemands, puisqu'il marquait le 3 août à Douay qu'ils avaient « beaucoup de monde «à Gcrmersheini et feraient peut-être un « effort », puisque

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le sous-préfet Ilepp ue cessait pas de lui annoncer que des troupes s'avançaient en masses profondes vers la frontière. Mais Ducrot, comme Mac-Mahon, n'imaginait pas que l'ennemi prendrait si tôt Toffensive : il voulait mettre à la disposition de l'intendance la manutention et les magasins de Wissembourg, et c'était de Wissembourg qu'il comptait tirer ses subsistances ; aussi, le 3 août au soir, il ordonnait à Douay de placer dans la ville un bataillon.

Douay attachait donc une trop grande importance à la possession de cette bicoque déclassée depuis trois ans, et lorsqu'il fut brusquement assailli dans la matinée du 4 août, il disputa Wissembourg aux envahisseurs.

]Mais pourquoi Ducrot qui devait, suivant un ordre de Mac-Mahon, rejoindre Douay en personne et lui indiquer les positions à prendre sur ces hauteurs à l'ouest de la ville, pourquoi Ducrot ne s'était-il pas, dès le matin du 4 août, rendu à Wissembourg ? Pourquoi, au moins, n'était-il pas au Pigeonnier ? Le 4 août, il est à Lembach, à quatre lieues de Wissembourg, à l'arrière-garde de sa division, et à midi il ignore encore le combat qui s'enflamme depuis huit heures ! C'est à midi, lorsqu'il sait la nouvelle, qu'il gagne le Pigeonnier, à deux lieues de Lembach et de Wissembourg, pour voir au loin, dans la vallée de la Lauter, la déroute des troupes de Douay !

11 fut rejoint au Pigeonnier par Mac-Mahon. Le

maréchal, venu de Strasbourg par le train, était descendu à Soultz et de là, à cheval, il avait rattrapé Ducrot. IcijDuquet s'irrite contre les deux généraux dont il juge la conduite révoltante : « Que font ces deux héros, ces deux vaillants guerriers ? Ils regardent la tragédie sans se risquer à y jouer un rôle ! Peut-on s'étonner du succès des Prussiens quand on constate à quels piètres adversaires ils avaient à faire ! » Mac- Mahon et Ducrot devaient donc, selon Duquet, secourir les défenseurs de Wissembourg et du Geisberg. Mais Duquet témoigne que Mac-Mahon et Ducrot n'avaient alors autour d'eux, « autour de leurs précieuses personnes », que quatre régiments de ligne et un bataillon de chasseurs. Etaitce assez pour engager un nouveau combat, et ainsi que l'a écrit Mac-Mahon, les forces de l'ennemi n'étaient-elles pas si considérables qu'il eût été d'une extrême imprudence de se risquer dans la plaine ? « J'aurais été, a dit Ducrot — Duquet ne cite pas ce mot — j'aurais été mangé, comme l'a été Douay. » 1)

Par contre, ce qu'on peut blâmer avec Duquet, c'est l'inertie de deux régiments, le 78" et le 96®, et le manque d'initiative de leur colonels. Le 78*^, commandé par Carrey de Bellemarre, avait, le matin même, relevé au Pigeonnier le DG"^ ; le colo-

(1) Vie militaire du général Ducrol. II, p. 362 (lellro nu marquis de la Rochethulon.)

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nel entendit le canon de Wissenibourg, il vit les péripéties de la lutte, et au lieu d'envoyer demander les ordres de Douay dont il dépendait, au lieu de partir de son propre chef et d'assurer la retraite de sa division, il resta immobile. Pareillement, le 96®, commandé par Franchessin : il était à Climbaeh ; lui aussi entendit le bruit de l'artillerie ; lui aussi ne bougea pas ; il attendit des instructions.

C'est encore à Mac-Mahon que Duquet impute la défaite de Frœschwiller.

Le maréchal avait sous ses ordres, après Wissembourg-, outre le 1"'" et le 7" corps, le 5^ corps, commandé par le général de Failly. Il résolut de prendre sa revanche, ou, comme il disait, de gagner la deuxième manche, et de livrer bataille, le 7 août, à Frœschwiller, dans une position qu'il estimait avantageuse. Ducrot lui remontra qu'il valait mieux se retirer sur Lemberg, pour joindre le 5" corps et tenir la crête des Vosges. Le maréchal refusait de découvrir Strasbourg ; enfin il céda, et il avait donné des ordres de retraite lorsqu'à la suite d'une reconnaissance prussienne, la bataille s'engagea, et il l'accepta.

Mais il n'a pas occupé Wœrtli et Gunstett, — à vrai dire, sa ligne n'est déjà que trop étendue, —

et il a mal réparti ses troupes : trois divisions d'infanterie en avant ; deux divisions d'infanterie, deux divisions de cavalerie et la réserve d'artillerie entassées au centre ; une aile droite dépourvue d'appui. Et ces troupes, qui bivouaquent sur leurs positions de combat, il les déploie prématurément.

Pourtant, grâce à ce déploiement, il a le dessus dans la matinée. La division Ducrot met en déroute les Bavarois de Bothmer, et sur tous les points nos fantassins rejettent les avant-gardes allemandes. On peut même remarquer avec Duquet que INIac-Mahon n'a pas assez profité de cet avantage, et nous lisons en effet dans la relation du grand état-major prussien qu'il n'a pas été « assez pressant ». 11 est vrai que les généraux français de cette époque ignoraient la tactique et qu'ils se bornaient à essuyer les attaques et à les repousser, sans tenter même contre l'ennemi qui fuyait un vigoureux mouvement, une pointe un peu hardie.

En tout cas, à une heure de l'après-midi, Mac- ]\Iahon aurait dû se replier. Il avait reconnu la supériorité de l'artillerie allemande, puisqu'il avoue qu'elle portait plus loin et plus juste que l'artillerie française et que les canons placés sur les hauteurs de Gunstett envoyaient leurs projectiles sur tout le champ de bataille et jusque dans les réserves les plus éloignées. Il voyait de grosses masses d'infanterie se j^résenter devant sa petite

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armée, et il recevait du comte de Leusse, maire de Reichshoffen et député, une dépêche, venue des villages du Rhin, qui l'informait qu'il aurait en face de lui plus de cent mille hommes. Il apprenait qu'un corps prussien — le XP corps, commandé par Bose — allait déborder sa droite par Morsbronn et la ferme de Lansberg. Il comptait qu'une division du 5* corps, la division Guyot de Lespart, arriverait de Bitche à son secours ; il annonçait à sa droite que Lespart approchait, et toutefois il devait se dire que Lespart, dont il n'avait aucune nouvelle, était encore à grande distance.

Mais /y suis, j'y reste. Le maréchal ne pensait pas à reculer; et quels qu'aient été ses torts et quoi c[ue dise Duquet, on ne peut s'empêcher d'admirer cette ténacité, cette obstination réellement héroïque, ce courage inaccessible au désespoir. On croirait que ]Mac-Mahon a peine à se détacher de cette terre d'Alsace, qu'il la regarde comme perdue dès qu'il l'aura lâchée ; et il se cramponne à elle de toutes ses forces. Le prince royal de Prusse n'écrit-il pas le soir même dans son Journal que cette résistance de Mac-Mahon qui se retirait peu à peu sans discontinuer de combattre, était digne d'admiration ? (1)

(1) « Mac-]Mahon"s zaher Widerstond, allnialig kampf-

end abzuziehen, war bewundeiungswùrdig. » Cf. ce que

dit l'auteur anonyme de la Belalion de la bataille de

Frœschwiller, p. 137 :« Comment ne pas admirer l'énergie

Chuqoet. Épisodes et Portraits. 13.

Néanmoins Mac-Mahon a été plus soldat que général. Placé près d'Elsasshausen, sous un noyer, au haut d'une terrasse qui domine Wœrth, il semble ne voir que AVœrth et Elsasshausen, et il ne s'avise pas qu'à sa droite, à Morsbronn, à Lansberg, dans le Niederwald, se décide le sort de la bataille ; il n'envoie d'autre ordre à ses lieutenants que l'ordre de tenir ferme ; il ne songe pas à préparer un mouvement rétrograde qui s'imposera tôt ou tard, et pour arrêter la poussée des ennemis sur son centre, il engage successivement toutes ses réserves, multiplie les retours offensifs et les contre-attaques, lance bataillons sur bataillons, sacrifie son infanterie, sacrifie ses derniers cuirassiers qu'il aurait mieux fait de conserver intacts pour protéger sa ligne de retraite, sacrifie ses huit batteries de la réserve qui tirent et trop tard et trop près de l'adversaire. Ce n'est qu'à 4 heures , lorsque sa droite et son centre se dispersent en un complet désarroi, qu'il ordonne à Ducrot de couvrir lafuite avec les cinq bataillons qui restent encore.

On comprend que Duquet accuse le brave maréchal d" >' aveuglement ». Mais s'il blâme à bon

du maréchal, lintrépidilé de ses troupes cl celle vraie défense de sanglier, distribuant jusqu'à la mort ses coups de boutoir au milieu d'une meule de chiens ? »

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droit l'opiniâtreté de INIac-Mahon, n'est-il pas trop sévère en le qualifiant d'incapable ? A l'entendre, Mac-Mahon a voulu naïuemeîit combattre jusqu'au bout, INIac-Malion s'est stupidement laissé surprendre à \\ issembourg et écraser à Frœschwiller, Mac-Mahon s'est obstiné dans une défensive absurde ! Et n'est-ce pas aller un peu loin que d'assurer qu'un homme d'une intelligence ordinaire, « le premier Artevelde venu », aurait, mieux que Mac-Mahon, conduit notre armée ? Duquet s'étonne que Thiers ait confié à Mac-Mahon le commandement des troupes de Versailles, que l'Assemblée nationale l'ait élu président de la République, qu'une des plus belles avenues de Paris ait reçu le nom de cette « introuvable nullité militaire ». 11 n'y a que chez nous, conclut Duquet, que se produisent de semblables « monstruosités » !

C'est que Duquet aime sincèrement, passionnément la France et l'armée. 11 a peur de l'avenir. 11 redoute une nouvelle et fatale guerre. Il s'emporte contre ceux qu'il appelle les « sectaires », et qui, après avoir affaibli l'armée en 1870, ont, selon lui, suscité la Commune, puis le socialisme et l'antimilitarisme. 11 juge qu'un vent de lâcheté souffle depuis 1900 sur la France et dessèche les courages et tarit les sources du relèvement de notre pauvre pays (1). X'écrit-il

(1) Cf. p. 309.

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pas en propres termes qu'il est franc, brutal même, résolu de faire son devoir quoi qu'il arrive, et, farouchement, inexorablement fidèle à cette vieille dcA'ise française « qui détonne en ce temps de compromission », qu'il refuse de mettre un bœuf sur sa langue et une courge au bout de sa plume, qu'il veut dire la vérité tout entière dans l'intérêt de ses compatriotes ?

De là ce que ses jugements ont de violent et d'excessif. De là ses cris de colère, de haine contre nos vainqueurs. Les Allemands qui pénètrent dans Frœschviller lui semblent hurler comme des bêtes fauves. Mais eux aussi ont laissé nombre des leurs sur le terrain, et ceux-là « qui mordent l'herbe rouge », Duquct se félicite qu'ils n'aient pas revu « leurs vieux parents, leurs femmes blondes et leurs enfants » !

Mais Duquet a le style pittoresque et il intéresse toujours le lecteur. Il se moque avec esprit, avec verve, de ses contradicteurs qu'il qualifie d'amateurs ou de coupeurs de fil en quatre. Que des « professionnels de l'armée » le critiquent et le méprisent ; qu'ils critiquent et méprisent les civils « qui se permettent de constater et de rai-

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