JOSÉPHINE ET BERTHIER
confiance renaît ; tous les moines sont à nous et comme nos aides de camp; s'il y avait un conclave, le vainqueur de l'Italie serait porté au pontificat; jamais pape n'a parlé de la religion avec des principes si purs ! » On arrive à Tolentino, on signe la paix : « Ah ! s'écrie Bertliier, Bonaparte est l'homme le plus grand, non seulement de son siècle, mais de tous les siècles passés ! »
Il donne à Joséphine des nouvelles de la santé de Bonaparte et assure qu'il a soin du « cher mari ». Oui, le général se porte très bien; il a couru des dangers à Arcole, mais il n'est pas blessé, et, à une lettre de Joséphine qui déclare qu'elle n'est pas tranquille et qu'elle craint pour la vie de son époux, Bertliier répond que Bonaparte ne s'exposera plus au péril, que les affaires vont bien, que la campagne sera finie dans huit jours. Lorsque, à Milan, Bonaparte attrape une fluxion et redoute un érysipèlc, Bertliier, malgré l'ordre du malade, rappelle en hâte Joséphine qui est à Gènes : « Vos secours paraissent nécessaires; votre mari ne voulait pas que je vous prévienne qu'il est incommodé ; j'ai cru ne pas devoir lui obéir et je suis sur que vous m'en saurez gré et que les plaisirs de Gènes ne vous retiendront pas un seul instant. »
Il ne manque pas d'affirmer à Joséphine que Bonaparte est toujours épris d'elle : « Puissiezvous jamais connaître son attachement pour vous ! Vous seriez bien heureuse ! Votre mari,
en relisant hier la lettre que vous lui avez écrite, me disait : « Avoue donc que j'ai une « charmante femme ! Ah! je l'aime bien et il n'y « en a pas une pareille dans le monde. Allons, « Berthier, il faut donc quelque jour aller à Milan. « Que j'aurai du plaisir à y embrasser ma petite « femme !» Et — remarque Berthier assez gauloisement — « je crois que, comme vous, en disant embrasser, il pensait à plus encore. »
Mais Joséphine est capricieuse, et bien qu'elle sache, bien qu'elle écrive alors à Barras que Napoléon l'aime toujours à l'adoration, elle se plait par instants à le taquiner. Elle est ou feint d'être jalouse. Elle écrit que Bonaparte ne l'aime plus. Elle se plaint des réponses qu'il lui fait. Ne dit-il pas qu'elle court les jeux et les fêtes, qu'elle préfère le monde à son mari, qu'elle oublie Napoléon, qu'elle devrait lui envoyer une lettre tous les jours ? Et Joséphine ajoute qu'elle est triste, qu'elle est malade, qu'elle veut s'en aller à Paris (1).
Berthier essaie de lui faire entendre raison. « Votre lettre, lui écrit-il, m'a fait beaucoup de peine pour la situation de votre âme », et il jure à Joséphine que Bonaparte n'a pas le moindre tort envers elle : « Vous possédez son cœur. Il vous aime : il vous adore ; il est malheureux de
(1) Lellres de Napoléon à Joséphine, 1833. Tome I" p. 85, 86, 87, 88, %, 97, 90.
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ces chimères, de ces prestiges qui vous l'ont croire ce qui n'existe pas ; il a toujours été occupé de vous. Non, il n'est pas de femme plus aimée, plus estimée que vous. Combien de fois il m'a dit : « Avoue, mon cher Berthier, que je « suis bien malheureux ; je suis fou de ma femme, « je ne pense qu'à elle, et juge combien elle est « injuste à mon égard ! » Et moi, je ne peux dire que comme lui. Il est occupé de grands intérêts, et peut-être ne voit-il pas ces petites choses que le hasard fait paraître préméditées et qui sont bien loin de ce qu'il pense. Pourquoi, quand il a un moment à se jeter dans vos bras, y trouvez-vous, au milieu de la plus aimable jouissance, des sujets de larmes ? Non, vous n'êtes pas raisonnable. Bonaparte vous aime franchement. Ne rebutez pas sa tendresse. «
On ne peut s'empêcher de sourire en lisant ces lignes. Quoi ! c'est Berthier qui les écrit, le laborieux Berthier, le Berthier toujours affairé, toujours attelé à la tâche, le Berthier qui semble n'avoir d'autre souci que de rédiger des ordres, de calculer des distances, d'exécuter avec autant de diligence que d'exactitude les instructions de son général! Ce Berthier, le voilà qui joue le rôle de confident, et ce gros petit homme qui marque et dirige les mouvements de l'armée, il dérobe quelques instants à sa besogne soit pour écouter les doléances amoureuses de Bonaparte, soit pour consoler Joséphine et lui faire des remontrances! Chuquet. Episodes et Portraits. 4.
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Hélas ! lui-même n'est-il pas, comme Bonaparte, comme Joséphine, tourmenté par l'amour et par la jalousie ? Il a connu à Milan la Grassini, et, à un moment, témoigne Bonaparte, cette belle actrice lui a tourné la tête. IMais il a lâché la Grassini dès qu'il a vu la marquise Yisconti, el il aime à jamais cette Yisconti qui joint la grâce française à la beauté romaine et qui, à trente-cinq ans, éclipsera les femmes les plus jeunes et les plus fraîches ; il fera pour elle mille folies ; il lui donnera un diamant de cent mille francs, présent de Bonaparte, et, dans sa tente d'Egypte, il adorera son portrait comme celui d'une déesse, l'entourant de cachemires et lui brûlant des parfums.
Aussi, dans chacune de ses lettres à Joséphine, paraît le nom de laViscoiiti. «Parlez-lui de moi», écrit-il, « rappelez-moi à son souvenir. » Parfois même il prie Joséphine de lui remettre un billet doux. De Tolentino, il mande qu'il espère voir ]\Ime Yisconti avec Joséphine, soit à Bologne, soit sur la route : « Je serais désespéré qu'elle retourne à Milan sans que je la voie. » Et bientôt Berthier est au comble de ses vœux : à la fin de la campagne de 1797, le voilà à Paris, et la Yisconti l'accompagne «: Je suis heureux avec mon amie, elle est très aimable, nous logeons dans la même maison ! »
On peut même dire que Berthier et Bonaparte aiment, l'un, M™** Yisconti, l'autre, Joséphine,
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avec autant de passion et fureur. Quand le général et son chef d'état-major partent, comme ils s'expriment, pour les montagnes, quand ils vont conclure la paix à Tolentino, tous deux sont de mauvaise humeur parce qu'ils s'éloignent l'un de sa femme, l'autre de sa maîtresse, et il est curieux qu'ils se servent d'expressions semblables. « Je ne me suis, dit Bonaparte, jamais autant ennuyé qu'à cette vilaine guerre-ci (1) », et Berthier : « Jamais je ne me suis plus ennuyé que dans ce voyage. «
Mais Berthier est plus malin qu'il n'en a l'air. Que de souplesse il a dû déployer j)cndant la Uévolution, royaliste, feuillant, républicain, défenseur de la reine, champion de Lafayette, conseiller de Ronsin, chef d'état-major de Rossignol, agent national de la commune de Précy ! S'il aime M"'® Visconti, il fait sa cour à Joséphine, il la complimente, l'encense. Il plaît déjà à son général ; il n'ignore pas, dit-il, que Bonaparte lui icnd justice et lui donne sa confiance. Mais il veut plaire à la femme de son général. C'est pourquoi il lui écrit durant la campagne d'Italie, pourquoi il lui promet de ne lui rien cacher. Il l'appelle « ai-
(1) Lettres de Napoléon à Joséphine, p. 03.
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mablc citoyenne », « charmante citoyenne » et « digne amie « ; il l'assure de son respect, de son attachement, de son amitié la plus sincère, d'une amitié qui ne finira qu'avec lui, de cette amitié qu'elle sait si bien inspirer ; il lui demande la permission de l'embrasser, et il l'embrasse de tout son cœur; il jure qu'elle n'a pas un meilleur ami, un ami plus vrai que lui, qu'il aspire à la paix pour revenir plus tôt auprès d'elle et jouir de sa société, qu'il apprécie, qu'il aime ses qualités, qu'il lui envoie un courrier dans le dessein d'avoir de ses nouvelles. 11 a beau dire : son affection pour Joséphine n'est pas « dépourvue de tout intérêt particulier ».