LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE
Les grands criminels portent avec eux une espèce de
prédestination qui leur fait surmonter tous les obstacles,
qui les fait échapper à tous les dangers, jusqu'au moment
que la Providence, lassée, a marqué pour l'écueil de leur
10 fortune impie.
Il en était ainsi de milady; elle avait passé au travers des croiseurs des deux nations, et était arrivée à Boulogne sans aucun accident.
Effectivement, le même soir, après avoir envoyé un
15 mot au cardinal, milady se remit en route. La nuit la
prit: elle s'arrêta et coucha dans une auberge; puis, le
lendemain, à cinq heures du matin, elle partit, et trois
heures après, elle entra à Béthune.
Elle se fit indiquer le couvent des Carmélites, et y entra 20 aussitôt.
Après le déjeuner, l'abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu de distraction au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de faire connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.
25 Milady voulait plaire à l'abbesse; or, c'était chose facile à cette femme si réellement supérieure; elle essaya d'être aimable: elle fut charmante et séduisit la bonne
supérieure par sa conversation si variée, et par les grâces répandues dans toute sa personne.
— Mais, dit l'abbesse, vous voyagez depuis quatre jours, m'avez-vous dit vous-même; ce matin vous vous êtes levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de repos. Couchez- 5 vous et dormez, à l'heure du dîner nous vous réveillerons.
Milady accepta l'offre de la supérieure: depuis douze ou quinze jours elle avait passé par tant d'émotions diverses, que, si son corps de fer pouvait encore soutenir la fatigue, son âme avait besoin de repos. 10
Elle prit donc congé de l'abbesse et se coucha, doucement bercée par ses idées de vengeance. Elle se rappelait cette promesse presque illimitée que lui avait faite le cardinal, si elle réussissait dans son entreprise. Elle avait réussi, d'Artagnan était donc à elle! 15
Une seule chose l'épouvantait, c'était le souvenir de son mari; c'était le comte de La Fère, qu'elle avait cru mort ou du moins expatrié, et qu'elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de d'Artagnan.
Mais aussi, s'il était l'ami de d'Artagnan, il avait dû 20 lui prêter assistance dans toutes les menées à l'aide desquelles la reine avait déjoué les projets de Son Éminence; s'il était l'ami de d'Artagnan, il était l'ennemi du cardinal; et sans doute elle parviendrait à l'envelopper dans la vengeance dans les replis de laquelle elle espérait 25 étouffer le jeune mousquetaire.
Toutes ces espérances étaient de douces pensées pour milady; aussi, bercée par elles, s'endormit-elle bientôt.
Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son lit. Elle ouvrit les yeux, et vit l'abbesse ac- 30 compagnée d'une jeune femme aux cheveux blonds, au
teint délicat qui fixait sur elle un regard plein d'une bienveillante curiosité.
L'abbesse présenta la novice à la comtesse de Winter; puis, cette formalité remplie, comme ses devoirs l'appe- 5 laient à l'église, elle laissa les deux jeunes femmes seules.
La novice, voyant milady couchée, voulait suivre la supérieure, mais milady la retint.
— Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je 10 aperçue et vous voulez déjà me priver de votre présence,
sur laquelle je comptais cependant un peu, je vous l'avoue, pour le temps que j'ai à passer ici?
— Non, madame, répondit la novice, seulement je craignais d'avoir mal choisi mon temps; vous dormiez, vous
15 êtes fatiguée.
— Eh bien! dit milady, que peuvent demander les gens qui dorment? un bon réveil. Ce réveil, vous me l'avez donné; laissez-moi en jouir tout à mon aise.
Et lui prenant la main, elle l'attira sur un fauteuil qui 20 était près de son lit.
La novice s'assit.
— Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voilà six mois que je suis ici, sans l'ombre d'une distraction, vous arrivez, votre présence allait être pour moi une com-
25 pagnie charmante, et voilà que, selon toute probabilité, d'un moment à l'autre je vais quitter le couvent!
— Comment! dit milady, vous sortez bientôt?
— Du moins, je l'espère, dit la novice avec une expression de joie qu'elle ne cherchait pas le moins du monde
30 à déguiser.
— Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la
part du cardinal, continua milady; c'eût été un motif de plus de sympathie entre nous.
— Ce que m'a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous étiez aussi une victime de ce méchant prêtre? S
— Chut! dit milady, même ici ne parlons pas ainsi de lui. Et vous êtes, vous, la victime d'une trahison ?
— Non, dit la novice, mais de mon dévouement: d'un dévouement à une femme que j'aimais, pour qui j'eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais encore. lo
— Et qui vous a abandonnée, c'est cela!
— J'ai été assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou trois jours j'ai acquis la preuve du contraire, et j'en remercie Dieu. Mais vous, madame, continua la novice, il me semble que vous êtes libre, et que si vous vouliez fuir, 15 il ne tiendrait qu'à vous.
— OU voulez-vous que j'aille, sans amis, sans argent, seule et persécutée?
— Écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans
le ciel, voyez-vous; il vient toujours un moment où le bien 20 que l'on a fait plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m'ayez rencontrée: car, si je sors d'ici, eh bien! j'aurai quelques amis puissants, qui, après s'être mis en campagne^ pour moi, pourront aussi 25 se mettre en campagne pour vous.
— Oh! quand j'ai dit que j'étais seule, dit milady espérant faire parler la novice en parlant d'elle-même, ce n'est pas faute d'avoir aussi quelques connaissances haut placées; mais ces connaissances tremblent elles-mêmes de- 30 vant le cardinal. Je connais M. de Tréville.
Io6 LES TROIS MOUSQUETAIRES
— M. de Tréville! s'écria la novice, vous connaissez M. de Tréville ?
— Oui, parfaitement, beaucoup même.
— Le capitaine des mousquetaires du roi? 5 — Le capitaine des mousquetaires du roi.
— Vous avez dû voir quelques-uns de ses mousquetaires?
— Tous ceux qu'il reçoit habituellement! répondit milady pour laquelle cette conversation commençait à prendre un intérêt réel.
lo — Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez qu'ils seront de mes amis.
— Mais, dit milady embarrassée, je connais M. de Souvigny, M. de Courtivron, M. de Férussac.
La novice la laissa dire; puis voyant qu'elle s'arrêtait: 15 — Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos?
Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle était couchée, et, si maîtresse qu'elle fût d'elle-même, ne put s'empêcher de pousser un cri en saisissant la main 20 de son interlocutrice et en la dévorant du regard.
— Quoi! qu'avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda cette pauvre femme, ai-je donc dit quelque chose qui vous ait blessée ?
— Non; mais ce nom m'a frappée, parce que, moi aussi, 25 j'ai connu ce gentilhomme, et qu'il m'a paru étrange de
trouver quelqu'un qui paraisse le connaître beaucoup.
— Oh! oui! non seulement lui, mais encore ses amis: MM. Porthos et Aramis!
— En vérité! eux aussi je les connais! s'écria milady, 30 pour en avoir entendu beaucoup parler par un de leurs
amis, M. d'Artagnan.
— Vous connaissez M. d'Artagnan ! s'écria la novice à son tour, en saisissant la main de milady et en la dévorant des yeux.
Puis, remarquant l'étrange expression du regard de milady: 5
— Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre ?
— Mais, reprit milady embarrassée, mais à titre d'ami.
— Vous me trompez, madame, dit la novice: vous l'aimez. 10
— C'est vous qui l'aimez, madame, s'écria milady à son tour.
— Moi! dit la novice.
— Oui, vous; je vous connais maintenant: vous êtes madame Bonacieux. 15
La jeune femme se recula pleine de surprise et de terreur.
— Oh! ne niez pas! répondez, reprit milady.
— Eh bien! oui, madame! dit la novice; sommes-nous rivales? 20
La figure de milady s'illumina d'un feu tellement sauvage, que, dans toute autre circonstance, madame Bonacieux se fût enfuie d'épouvante; mais elle était toute à^ sa jalousie.
— Voyons, dites, madame, reprit madame Bonacieux 25 avec une énergie dont on l'eût crue incapable, l'aimezvous, ou l'avez-vous jamais aimé?
— Oh ! non! s'écria milady avec un accent qui n'admettait pas le doute sur sa vérité, jamais! jamais!
— Je vous crois, dit madame Bonacieux; mais pourquoi 30 donc alors vous êtes-vous écriée ainsi?
Io8 LES TROIS MOUSQUETAIRES
— Comment, vous ne comprenez pas? dit milady, qui était déjà remise de son trouble, et qui avait retrouvé toute sa présence d'esprit.
— Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais 5 rien.
— Vous ne comprenez pas que M. d'Artagnan étant mon ami, il m'avait prise pour confidente?
— Vraiment!
— Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlève- 10 ment, son désespoir, celui de ses amis, leurs recherches
inutiles depuis ce moment! Ah! chère Constance, je vous trouve donc, je vous vois donc enfin !
Et milady tendit ses bras à madame Bonacieux, qui, convaincue par ce qu'elle venait de lui dire, ne vit plus 15 dans cette femme, qu'un instant auparavant elle avait crue sa rivale, qu'une amie sincère et dévouée.
— Alors vous savez ce que j'ai souffert, dit madame Bonacieux, puisqu'il vous a dit ce qu'il souffrait: mais souffrir pour lui, c'est du bonheur.
20 Milady reprit machinalement:
— Oui, c'est du bonheur.
Elle pensait à autre chose.
— Et puis, continua madame Bonacieux, mon supplice touche à son terme; demain, ce soir peut-être, je le rever-
25 rai, et alors le passé n'existera plus.
— Ce soir? demain? s'écria milady tirée de sa rêverie par ces paroles, que voulez-vous dire? attendez-vous quelque nouvelle de lui?
— Je l'attends lui-même.
30 — Lui-même, d'Artagnan, ici?
— Lui-même.
— Mais, c'est impossible ! il est au siège de La Rochelle avec le cardinal; il ne reviendra qu'après la prise de la ville.
— Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu'il y a quelque chose d'impossible à mon d'Artagnan, le noble et loyal 5 gentilhomme !
— Oh! je ne puis vous croire!
— Eh bien! lisez donc! dit, dans l'excès de son orgueil et de sa joie, la malheureuse jeune femme en présentant une lettre à milady, qui lut avidement ces quelques lignes: 10
«Ma chère enfant, tenez-vous prête; votre ami vous verra bientôt, et il ne vous verra que pour vous arracher de votre prison. Préparez-vous donc au départ et ne désespérez jamais de lui.»
En ce moment on entendit le galop d'un cheval. 15
— Oh! s'écria madame Bonacieux en s'élançant à la fenêtre, serait-ce déjà lui?
Milady était restée dans son lit, pétrifiée par la surprise ; tant de choses inattendues lui arrivaient tout à coup, que pour la première fois la tête lui manquait. 20
— Lui! lui! murmura-t-elle, serait-ce lui?
Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.
— Hélas, non ! dit madame Bonacieux, c'est un homme que je ne connais pas, et qui cependant a l'air de venir ici; oui, il ralentit sa course, il s'arrête à la porte, il sonne. 25
Milady sauta hors de son lit.
— Vous êtes bien sûre que ce n'est pas lui? dit-elle.
— Oh! oui, bien sûre!
— Vous avez peut-être mal vu.
— Oh ! je verrais la plume de son feutre, le bout de son 30 manteau, que je le reconnaîtrais, lui !
Milady s'habillait toujours.
— N'importe! cet homme vient ici, dites-vous?
— Oui, il est entré.
— C'est ou pour vous ou pour moi.
5 — Oh! mon Dieu! comme vous semblez agitée!
— Oui, je l'avoue, je n'ai pas votre confiance, je crains tout du cardinal.
— Chut! dit madame Bonacieux, on vient! Efifectivement, la porte s'ouvrit, et la supérieure entra.
10 — Est-ce vous qui arrivez de Boulogne ? demanda-t-elle à milady.
— Oui, c'est moi, répondit celle-ci, et, tâchant de ressaisir son sang-froid, qui me demande .-'
— Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui 15 vient de la part du cardinal.
— Et qui veut me parler ? demanda milady.
— Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne.
— Alors faites entrer, madame, je vous prie.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit madame Bonacieux, 20 serait-ce quelque mauvaise nouvelle?
— J'en ai peur.
— Je vous laisse avec cet étranger, mais aussitôt son départ, si vous le permettez, je reviens.
— Comment donc! je vous en prie.
25 La supérieure et madame Bonacieux sortirent.
Milady resta seule, les yeux fixés sur la porte; un instant après on entendit le bruit d'éperons qui retentissaient sur les escaliers, puis les pas se rapprochèrent, puis la porte s'ouvrit, et un homme parut.
30 Milady jeta un cri de joie: cet homme, c'était le comte de Rochefort, l'âme damnée^ de Son Éminence.