LE QUATRIÈME INSÉPARABLE
Lorsque d'Artagnan arriva en face du petit terrain vague qui s'étendait au pied de ce monastère des Carmes- Deschaux, Athos attendait depuis cinq minutes seulement, et midi sonnait. 25
Athos s'était assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne
qui ne l'abandonnaient jamais. A l'aspect de d'Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de son côte', n'aborda son adversaire que le chapeau à la main et sa plume traînant jusqu'à terre. S — Monsieur, dit Athos, j'ai fait prévenir deux de mes amis qui me serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés. Je m'étonne qu'ils tardent: ce n'est pas leur habitude.
— Si vous êtes pressé, monsieur, dit d'Artagnan à 10 Athos et qu'il vous plaise^ de m'expédier tout de suite,
ne vous gênez pas, je vous en prie.
— Voilà un mot qui me plaît, dit Athos en faisant un gracieux signe de tête à d'Artagnan; il n'est point d'un homme sans cervelle, et il est à coup sûr d'un homme
15 de cœur. Monsieur, j'aime les hommes de votre trempe et je vois que, si nous ne nous tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. Attendons ces messieurs, je vous prie, j'ai tout le temps,^ et cela sera plus correct. Ah! en voici un, je crois.
20 En effet, au bout de la rue, commençait à apparaître le gigantesque Porthos.
— Quoi ! s'écria d'Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos?
— Oui, cela vous contrarie-t-il.-' 25 — Non, aucunement.
— Et voici le second.
D'Artagnan se retourna du côté indiqué par Athos et reconnut Aramis.
— Quoi! s'écria-t-il d'un accent plus étonné que la pre- 30 mière fois, votre second témoin est M. Aramis?
— Sans doute, ne savez-vous pas qu'on ne nous voit
jamais l'un sans l'autre et qu'on nous appelle dans les mousquetaires et dans les gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos et Aramis, ou les trois inse'parables ?
Pendant ce temps, Porthos s'e'tait rapproche', avait salue' de la main Athos; puis, se retournant vers d'Artagnan, 5 il était resté tout étonné.
— Ah! ah! fit-il, qu'est-ce que cela?
— C'est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main d'Artagnan, et en le saluant du même geste. 10
— C'est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.
— Mais à une heure seulement, répondit d'Artagnan.
— Et moi aussi, c'est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en arrivant à son tour sur le terrain.
— Mais à deux heures seulement, fit d'Artagnan avec le 15 même calme. Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit d'Artagnan, permettez-moi de vous faire mes excuses.
A ce mot d'» excuses» un nuage passa sur le front d'Athos, un sourire hautain glissa sur les lèvres de Por- 20 thos, et un signe négatif fut la réponse d'Aramis.
— Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d'Artagnan en relevant sa tête, je vous demande excuse dans le cas où je ne pourrais vous payer ma dette à tous trois, car M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui ôte 25 beaucoup de sa valeur à votre créance, monsieur Porthos,
et ce qui rend la vôtre à peu près nulle, monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs, je vous le répète, excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde!
A ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, 30 d'Artagnan tira son épée.
— Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.
— J'attendais vos ordres, dit d'Artagnan en croisant le fer.
S Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant, qu'une escouade des gardes de son Éminence, commandée par M. de Jussac, se montra à l'angle du couvent.
— Les gardes du cardinal! s'écrièrent à la fois Porthos 10 et Aramis. L'épée au fourreau, messieurs! l'épée au fourreau!
Mais il était trop tard. Les deux combattants avaient été vus dans une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.
15 — Holà! cria Jussac en s'avançant vers eux et en faisant signe à ses hommes d'en faire autant, holà! mousquetaires, on se bat donc ici ? Et les édits, qu'en faisonsnous .-' Rengainez donc, s'il vous plaît, et suivez-nous. Nous vous chargerons si vous désobéissez.
20 — Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois; nous serons battus.
— Messieurs, dit d'Artagnan, je reprendrai, s'il vous plaît, quelque chose à vos paroles. Vous avez dit que vous n'étiez que trois, mais il me semble, à moi, que nous
25 sommes quatre.
— Mais vous n'êtes pas des^ nôtres, dit Porthos.
— C'est vrai, répondit d'Artagnan; je n'ai pas l'habit, mais j'ai l'âme. Mon cœur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela m'entraîne.
30 — Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute, à ses gestes et à l'expression de son visage avait
deviné le dessein d'Artagnan. Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau; allez vite. D'Artagnan ne bougea point.
— Décidément, vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main du jeune homme. 5
— Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac.
— Comment vous appelle-t-on, mon brave ? dit Athos.
— D'Artagnan, monsieur.
— Eh bien! Athos, Porthos, Aramis, et d'Artagnan, en avant! cria Athos. 10
— Ah ! vous résistez ! s'écria Jussac.
Et les neuf combattants se précipitèrent les uns sur les autres avec une furie qui n'excluait pas une certaine méthode.
Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; 15 Porthos eut Bicarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.
Quant à d'Artagnan, il se trouva lancé contre Jussac lui-même.
Le cœur du jeune Gascon battait à lui briser la poi- 20 trine, non pas de peur, mais d'émulation; il se battait comme un tigre en fureur. Jussac avait toutes les peines du monde à se défendre contre un adversaire qui, agile et bondissant, s'écartait à tout moment des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois, et tout cela en parant 25 en^ homme qui a le plus grand respect pour son épiderme.
Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à^ Jussac. Furieux d'être tenu en échec par celui qu'il avait regardé comme un enfant, il s'échauffa et commença à faire des fautes. D'Artagnan redoubla d'agilité. Jussac 30 voulant en finir, porta un coup terrible à son adversaire;
lO LES TROIS MOUSQUETAIRES
mais celui-ci para, et, se glissant comme un serpent Sous son fer, il lui passa son épée au travers du corps. Jussac tomba comme une masse.
D'Artagnan jeta alors un coup d'œil inquiet et rapide 5 sur le champ de bataille.
Aramis avait de'jà tué un de ses adversaires; mais l'autre le pressait vivement. Cependant Aramis était en bonne situation et pouvait encore se défendre.
Porthos avait reçu un coup d'épée au travers du bras, lo et Bicarat au travers de la cuisse. Mais comme ni l'une ni l'autre des deux blessures n'était grave, ils ne s'en escrimaient qu'avec plus d'acharnement.
Athos, blessé par Cahusac, pâlissait à vue d'œil, mais il ne reculait pas d'une semelle: il avait seulement changé 15 son épée de main, et se battait de la main gauche.
D'Artagnan, selon les lois du duel de cette époque, pouvait secourir quelqu'un; pendant qu'il cherchait du regard celui de ses compagnons qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d'œil d'Athos. Ce coup d'œil était 20 d'une éloquence sublime. Athos serait mort plutôt que d'appeler au secours, mais il pouvait regarder, et du regard demander un appui. D'Artagnan le devina, fit un bond terrible, et tomba sur le flanc de Cahusac en criant: — A moi, monsieur le garde, je vous tue! 25 Quelques secondes après, Cahusac tomba, la gorge traversée d'un coup d'épée.
Au même instant Aramis appuyait son épée contre la poitrine de son adversaire renversé, et le forçait à demander merci.
30 Restaient Porthos et Bicarat.
Athos, Aramis et d'Artagnan entourèrent Bicarat et le
sommèrent de se rendre. Quoique seul contre tous et avec un coup d'e'pee qui lui traversait la cuisse, Bicarat voulait tenir; mais Jussac, qui s'était relevé sur son coude, lui cria de se rendre.
— Ah! si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Bicarat; s comme tu es mon brigadier, je dois obéir.
Et, en faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux par-dessus le mur du couvent et se croisa les bras en sifflant un air cardinaliste. lo
La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. Les mousquetaires saluèrent Bicarat de leurs épées et les remirent au fourreau. D'Artagnan en fit autant, puis, aidé de Bicarat, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et celui des adversaires d'Aramis qui 15 n'était que blessé. Le quatrième, comme nous l'avons dit, était mort. Puis ils sonnèrent la cloche, et, emportant quatre épées sur cinq, ils s'acheminèrent ivres de joie vers l'hôtel de M. de Tréville.
On les voyait entrelacés, tenant toute la largeur de la 20 rue et accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient, si bien qu'à la fin ce fut une marche triomphale. Le cœur de d'Artagnan nageait dans l'ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les étreignant tendrement.
— Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses ?$ nouveaux amis en franchissant la porte de l'hôtel de M. de Tréville, au moins me voilà reçu apprenti, n'est-ce pas?
Et en effet, quelques jours plus tard, il entrait dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, beau-frère de 30 M. de Tréville.