LES FERRETS DE LA REINE
A quelque temps de là d'Artagnan se présenta chez M. de Tréville.
— Vous m'avez fait demander, mon jeune ami? dit M. de Tréville.
5 — Oui, monsieur, dit d'Artagnan, et vous me pardonnerez, je l'espère, de vous voir dérangé, quand vous saurez de quelle chose importante il est question. -— Dites alors, je vous écoute.
— Il ne s'agit de rien moins, dit d'Artagnan, en baislo sant la voix, que de l'honneur et peut-être de la vie de la
reine. C'est un secret que je ne puis confier qu'à vous seul, et que je tiens d'une personne digne de toute foi, de toute estime et de tout amour, madame Constance Bonacieux, qui est au service de la reine et qui lui est dévouée
15 corps et âme. Donc la reine, au cours d'une entrevue qu'elle a accordée au duc de Buckingham, lui a remis, en souvenir, les ferrets de diamants dont le roi lui avait fait présent. Le cardinal, averti par ses espions, a persuadé au roi de donner un grand bal à l'hôtel de ville, et de
20 prier la reine d'y paraître ornée de ces mêmes bijoux. Il faut donc à tout prix que la reine rentre en possession de ses ferrets. C'est à moi que madame Bonacieux a fait l'honneur de confier la mission d'aller les chercher à Londres. C'est pour cela que je viens vous prier de me
25 faire accorder par M. des Essarts un congé de quinze jours.
— Et vous partez seul?
LES TROIS MOUSQUETAIRES f^
— Je pars seul.
— En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c'est moi qui vous le dis.
— Comment cela?
— On vous fera assassiner. 5
— Je serai mort en faisant mon devoir.
— Mais votre mission ne sera pas remplie.
— C'est vrai, dit d'Artagnan.
— Croyez-moi, continua Tréville, dans les entreprises de ce genre, il faut être quatre pour arriver un. lo
— Ah! vous avez raison, monsieur, dit d'Artagnan; mais vous connaissez Athos, Porthos et Aramis, et je puis disposer d'eux. Nous nous sommes juré, une fois pour toutes, confiance aveugle et dévouement à toute épreuve.
— Je puis envoyer à chacun un congé de quinze jours. 15
— Merci, monsieur, et vous êtes cent fois bon.
— Allez donc les trouver à l'instant même, et que tout s'exécute cette nuit. A propos! dit M. de Tréville en le rappelant.
D'Artagnan revint sur ses pas. 20
— Avez-vous de l'argent?
D'Artagnan fit sonner un sac qu'il avait dans sa poche.
— Assez? demanda M. de Tréville.
— Trois cents pistoles.
— C'est bien, on va au bout du monde avec cela; allez 25 donc.
D'Artagnan salua M. de Tréville, qui lui tendit la main; d'Artagnan la lui serra avec un respect mêlé de reconnaissance.
Immédiatement convoqués en conciliabule secret les 30 quatre amis tinrent conseil.
— Messieurs, dit d'Artagnan, nous partons cette nuit.
— Pour quel pays? demanda Porthos.
— Ma foi, je n'en sais trop^ rien, dit Athos: demande cela à d'Artagnan,
S — Pour Londres, messieurs, dit d'Artagnan,
— Pour Londres! s'e'cria Porthos; et qu'allons-nous faire à Londres.''
— Voilà ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous fier à moi.
10 — Mais pour aller à Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent, et je n'en ai pas.
— Ni moi, dit Aramis.
— Ni moi, dit Athos.
— J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son trésor 15 de sa poche et en le posant sur la table. Il y a dans ce
sac trois cents pistoles; prenons-en chacun soixantequinze; c'est autant qu'il en faut pour aller à Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez tranquilles, nous n'y arriverons pas tous, à Londres, 20 — Et pourquoi cela ?
— Parce que, selon toute probabilité, il y en aura quelques-uns d'entre nous qui resteront en route.
— Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons?
25 — Et des^ plus dangereuses, je vous en avertis.
— Ah çà! mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit Porthos, je voudrais bien savoir pourquoi, au moins.
— Tu en seras bien plus avancé! dit Athos.
30 — Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos.
— Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes?
Non; il vous dit tout bonnement: Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres; allez vous battre! et vous y allez. Pourquoi ? vous ne vous en inquie'tez même pas.
— D'Artagnan a raison, dit Athos. Allons nous faire tuer oïl l'on nous dit d'aller. La vie vaut-elle la peine de 5 faire autant de questions? D'Artagnan, je suis prêt à te suivre.
— Et moi aussi, dit Porthos.
— Et moi aussi, dit Aramis.
— Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos. 10 — Tout de suite, répondit d'Artagnan; il n'y a pas une
minute à perdre.
— Holà! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crièrent les quatre jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et amenez les chevaux. 15
Planchet, Grimaud, ^Mousqueton et Bazin partirent en toute hâte.
— Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Où allons-nous d'abord?
— A Calais, dit d'Artagnan; c'est la ligne la plus di- 20 recte pour arriver à Londres.
— Eh bien! dit Porthos, voici mon avis.
— Parle.
— Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d'Artagnan nous donnera à chacun ses instruc- 25 tions; je partirai en avant par la route de Boulogne pour éclairer le chemin; Athos partira deux heures après par celle d'Amiens; Aramis nous suivra par celle de Noyon; quant à d'Artagnan, il partira par celle qu'il voudra, avec^ les habits de Planchet, tandis que Planchet nous 30 suivra en d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes.
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— Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de mettre en rien des laquais dans une pareille affaire: un secret peut par hasard être trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu par des
S laquais.
— Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en ce que j'ignore moi-même quelles instructions je puis vous donner. Je suis porteur d'une lettre, voilà tout. Je n'ai pas et ne puis faire trois copies de
lo cette lettre, puisqu'elle est scellée; il faut donc, à mon avis, voyager de compagnie. Cette lettre est là, dans cette poche. Et il montra la poche où était la lettre. Si je suis tué, l'un de vous la prendra et vous continuerez la route; s'il est tué, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de
15 suite; pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut.
— Bravo, d'Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. On aurait trop bon marché de quatre hommes isolés tandis que quatre hommes réunis font une troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de mousquetons;
20 si l'on envoie une armée contre nous, nous livrerons bataille, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la lettre.
— Bien dit, s'écria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais quand tu parles, tu parles d'or. J'adopte le
25 plan d'Athos. Et toi, Porthos?
— Moi aussi, dit Porthos, s'il convient à d'Artagnan. D'Artagnan, porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise; qu'il décide, et nous exécuterons.
— Eh bien! dit d'Artagnan, je décide que nous adop- 30 tions le plan d'Athos et que nous partions dans une demiheure.
LES TROIS MOUSQUETAIRES If
— Adopté! reprirent en chœur les trois mousquetaires.
Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixantequinze pistoles et fit ses préparatifs pour partir à l'heure convenue.