SANS FAMILLE, [CH. V
Je regardais mon maître qui se tenait debout, ses grands cheveux blancs rejetés en arrière, dans l'attitude d'un homme honteux et peiné ; je regardais le 485 juge qui l'interrogeait.
— Ainsi, dit celui-ci, vous reconnaissez avoir porté des coups à l'agent qui vous arrêtait ?
— Non des coups, monsieur le Président, mais un coup; lorsque j'arrivai sur la place où devait avoir
490 lieu notre représentation, je vis l'agent donner un soufflet à l'enfant qui m'accompagnait.
— Cet enfant n'est pas à vous ?
— Non, monsieur le Président, mais je l'aime comme s'il était mon fils. Lorsque je le vis frapper,
495 je me laissai entraîner par la colère. Je saisis vivement la main de l'agent et l'empêchai de frapper de nouveau.
— Vous avez vous-même frappé l'agent ?
— C'est-à-dire que lorsque celui-ci me mit la main 500 au collet, j'oubliai quel était l'homme qui se jetait sur
moi, ou plutôt je ne vis en lui qu'un homme au lieu de voir un agent, et un mouvement instinctif, involontaire, m'a emporté.
— A votre âge, on ne se laisse pas emporter.
505 — On ne devrait pas se laisser emporter ; malheureusement on ne fait pas toujours ce qu'on doit ; je le sens aujourd'hui.
— Nous allons entendre l'agent.
Celui-ci raconta les faits tels qu'ils s'étaient passés, 510 mais en insistant plus sur la façon dont on s'était
Ch. V.] DEVANT LA JUSTICE. 71
moqué de sa personne, de sa voix, de ses gestes, que sur le coup qu'il avait reçu.
Pendant cette déposition, Vitalis, au lieu d'écouter avec attention, regardait de tous côtés dans la salle. Je compris qu'il me cherchait. Alors je me décidai 515 à quitter mon abri, et, me faufilant au milieu des curieux, j'arrivai au premier rang.
Il m'aperçut, et sa figure attristée s'éclaira; je sentis qu'il était heureux de me voir, et, malgré moi, mes yeux s'emplirent de larmes. 520
— C'est tout ce que vous avez à dire pour votre défense ? demanda enfin le président.
— Pour moi, je n'aurais rien à ajouter; mais pour l'enfant que j'aime tendrement et qui va rester seul, pour lui je réclame l'indulgence du tribunal, et le prie 525 de nous tenir séparés le moins longtemps possible.
Je croyais qu'on allait mettre mon maître en liberté. Mais il n'en fut rien.
Un autre magistrat parla pendant quelques minutes, puis le président, d'une voix grave, dit que le nommé 530 Vitalis, convaincu d'injures et de voies de fait envers un agent de la force publique, était condamné à deux mois de prison et à cent francs d'amende.
Deux mois de prison !
A travers mes larmes, je vis la porte par laquelle 535 Vitalis était entré, se rouvrir ; celui-ci suivit un gendarme, puis la porte se referma.
Deux mois de séparation.
Où aller ?