EN BATEAU
Quand je rentrai à l'auberge, le cœur gros, les yeux rouges, je trouvai sous la porte de la cour l'aubergiste qui me regarda longuement.
J'allais passer pour rejoindre les chiens, quand il 5 m'arrêta.
— Eh bien? me dit-il, ton maître?
— Il est condamné.
— A combien ?
— A deux mois de prison.
10 — Et à combien d'amende ?
— Cent francs.
— Deux mois, cent francs, répéta-t-il à trois ou quatre reprises.
Je voulus continuer mon chemin ; de nouveau il 15 m'arrêta.
— Et qu'est-ce que tu veux faire pendant ces deux mois?
— Je ne sais pas, monsieur.
Ch. VI.] EN BA TE A U. 73
— Ah ! tu ne sais pas. Tu as de l'argent pour vivre et pour nourrir tes bêtes, je pense? 20
— Non, monsieur.
— Alors tu comptes sur moi pour vous loger ?
— Oh ! non, monsieur, je ne compte sur personne. Rien n'était plus vrai ; je ne comptais sur personne.
— Eh bien ! mon garçon, continua l'aubergiste, 25 tu as raison, ton maître me doit déjà trop d'argent,
je ne peux pas te faire crédit pendant deux mois sans savoir si au bout du compte je serai payé; il faut t'en aller d'ici.
— M'en aller ! mais où voulez-vous que j'aille, 30 monsieur ?
— Ça, ce n'est pas mon affaire : je ne suis pas ton père, je ne suis pas non plus ton maître. Pourquoi veux-tu que je te garde ?
Je restai un moment abasourdi. Que dire ? Cet 35 homme avait raison. Pourquoi m'aurait-il gardé chez lui? Je ne lui étais rien qu'un embarras et une charge.
— Allons, mon garçon, prends tes chiens et ton singe, puis file ; tu me laisseras, bien entendu, le sac 40 de ton maître. Quand il sortira de prison il viendra
le chercher, et alors nous réglerons notre compte.
Ce mot me suggéra une idée, et je crus avoir trouvé le moyen de rester dans cette auberge.
— Puisque vous êtes certain de faire régler votre 45 compte à ce moment, gardez-moi jusque-là, et vous ajouterez ma dépense à celle de mon maître.
74 SANS FAMILLE. [Ch. VI.
— Vraiment, mon garçon ? Ton maître pourra bien me payer quelques journées ; mais deux mois,
50 c'est une autre affaire.
— Je mangerai aussi peu que vous voudrez.
— Et tes bêtes? Non, vois-tu, il faut t'en aller ! tu trouveras bien à travailler et à gagner ta vie dans les villages.
55 — Mais, monsieur, où voulez-vous que mon maître me trouve en sortant de prison? C'est ici qu'il viendra me chercher.
— Tu n'auras qu'à revenir ce jour-là; d'ici là, va faire une promenade de deux mois dans les environs,
60 dans les villes d'eaux. A Bagnères, à Cauterets, à Luz, il y a de l'argent à gagner.
— Et si mon maître m'écrit ?
— Je te garderai sa lettre.
— Mais si je ne lui réponds pas ?
65 — Ah ! tu m'ennuies à la fin. Je t'ai dit de t'en aller; il faut sortir d'ici, et plus vite que ça ! Je te donne cinq minutes pour partir ; si je te retrouve quand je vais revenir dans la cour, tu auras affaire à moi.
70 Je sentis bien que toute insistance était inutile. Comme le disait l'aubergiste, cil fallait sortir d'ici.'
J'entrai à l'écurie, et, après avoir détaché les chiens et Joli-Cœur, après avoir bouclé mon sac et passé sur mon épaule la bretelle de ma harpe, je
75 sortis de l'auberge.
J'avais hâte de sortir de la ville, car mes chiens
Ch. VI. J EN BA TE A U. 75
n'étaient pas muselés. Que répondre si je rencontrais un agent de police ? Que je n'avais pas d'argent pour leur acheter des muselières ? C'était la vérité, car, tout compte fait, je n'avais que onze sous dans 80 ma poche, et ce n'était pas suffisant pour une pareille acquisition. Ne m'arrêterait-il pas à mon tour ?
Tout en marchant rapidement les chiens levaient la tête vers moi, et me regardaient d'un air qui n'avait pas besoin de paroles pour être compris : ils avaient 85 faim.
Joli-Coeur, que je portais juché sur mon sac, me tirait de temps en temps l'oreille pour m'obliger à tourner la tête vers lui : alors il se brossait le ventre par un geste qui n'était pas moins expressif que le 90 regard des chiens.
Moi aussi j'aurais bien comme eux parlé de ma faim, car je n'avais pas déjeuné plus qu'eux tous ; mais à quoi bon ?
Mes onze sous ne pouvaient pas nous donner à 95 déjeuner et à dîner, nous devions tous nous contenter d'un seul repas, qui, fait au milieu de la journée, nous tiendrait lieu des deux.
L'auberge ou nous avions logé et d'où nous venions d'être chassés, se trouvant sur la route de Montpel- 100 lier, c'était naturellement cette route que j'avais suivie.
Je n'avais pas intérêt à aller dans un pays plutôt que dans un autre ; partout on me demanderait de l'argent pour manger et pour nous loger. Encore la 105
76 SANS FAMILLE. [Ch. VT
question du logement était-elle de beaucoup la moins importante; nous étions dans la saison chaude et nous pouvions coucher à la belle étoile à Fabri d'un buisson ou d'un mur.
110 Mais manger?
Je crois bien que nous marchâmes près de deux heures sans que j'osasse m'arrêter, et cependant les chiens me faisaient des yeux de plus en plus suppliants, tandis que Joli-Coeur me tirait l'oreille et se 115 brossait le ventre de plus en plus fort.
Enfin je me crus assez loin de Toulouse pour
n'avoir rien à craindre, ou tout au moins pour dire
que je musèlerais mes chiens le lendemain si on me
demandait de le faire, et j'entrai dans la première
120 boutique de boulanger que je trouvai.
Je demandai qu'on me servît une livre et demie de pain.
— Vous prendrez bien un pain de deux livres, me dit la boulangère ; avec votre ménagerie ce n'est pas 125 trop ; il faut bien les nourrir, ces pauvres bêtes !
Sans doute ce n'était pas trop pour ma ménagerie qu'un pain de deux livres, car sans compter Joli- Cœur, qui ne mangeait pas de gros morceaux, cela ne nous donnait qu'une demi-livre pour chacun de 130 nous, mais c'était trop pour ma bourse.
Le pain était alors à cinq sous la livre, et si j'en prenais deux livres elles me coûteraient dix sous, de sorte que sur mes onze sous il ne m'en resterait qu'un seul.
Cfo. VI.] EN BA TE A U. 77
Or je ne trouvais pas prudent de me laisser en- 135 traîner à une aussi grande prodigalité, avant d'avoir mon lendemain assuré. En n'achetant qu'une livre et demie de pain qui me coûtait sept sous et trois centimes, il me restait pour le lendemain trois sous et deux centimes, c'est-à-dire assez pour ne pas mourir 140 de faim, et attendre une occasion de gagner quelque argent.
J'eus vite fait ce calcul et je dis à la boulangère d'un air que je tâchai de rendre assuré, que j'avais bien assez d'une livre et demie de pain et que je la 145 priais de ne pas m'en couper davantage.
— C'est bon, c'est bon, répondit-elle.
Et autour d'un beau pain de six livres que nous aurions bien certainement mangé tout entier, elle me coupa la quantité que je demandais et la mit dans la 150 balance, à laquelle elle donna un petit coup.
— C'est un peu fort, dit-elle, cela sera pour les deux centimes.
Et elle fit tomber mes huit sous dans son tiroir.
J'ai vu des gens repousser les centimes qu'on leur 155 rendait, disant qu'ils n'en sauraient que faire; moi, je n'aurais pas repoussé ceux qui m'étaient dus ; cependant je n'osai pas les réclamer et sortis sans rien dire, avec mon pain étroitement serré sous mon bras. 160
Les chiens, joyeux, sautaient autour de moi, et Joli-Cœur me tirait les cheveux en poussant de petits cris.
78 SANS FAMILLE. [Ch. VI.
Nous n'allâmes pas bien loin.
165 Au premier arbre qui se trouva sur la route, je posai ma harpe contre son tronc et m'allongeai sur l'herbe ; les chiens s'assirent en face de moi, Capi au milieu, Dolce d'un côté, Zerbino de l'autre ; quant à Joli-Cœur, qui n'était pas fatigué, il resta debout pour
170 être tout prêt à voler les morceaux qui lui conviendraient.
C'était une affaire délicate que le découpage de ma miche ; j'en fis cinq parts aussi égales que possible, et, pour qu'il n'y eût pas de pain gaspillé, je les distribuai
175 en petites tranches ; chacun avait son morceau à son tour, comme si nous avions mangé à la gamelle.
Après quelques instants de repos, je donnai le signal du départ : il nous fallait gagner notre coucher, en tous cas notre déjeuner du lendemain, si, comme
180 cela était probable, nous faisions l'économie de coucher en plein air.
Au bout d'une heure de marche à peu près, nous arrivâmes en vue d'un village qui me parut propre a la réalisation de mon dessein.
185 De loin il s'annonçait comme assez misérable, et la recette ne pouvait être par conséquent que bien chétive, mais il n'y avait pas là de quoi me décourager; je n'étais pas exigeant sur le chiffre de la recette, et je me disais que plus le village était petit,
190 moins nous avions de chance de rencontrer des agents de police.
Je fis donc la toilette de mes comédons, et en
CIi. VI.] EN BA TE A U. 79
aussi bel ordre que possible nous entrâmes dans ce village.
Tout en marchant je regardais à droite et à gauche 195 pour voir l'effet que nous produisions; il était médiocre, on levait la tête, puis on la rebaissait, personne ne nous suivait.
Arrivés sur une petite place au milieu de laquelle se trouvait une fontaine ombragée par des platanes, 200 je pris ma harpe et commençai à jouer une valse. La musique était gaie, mes doigts étaient légers, mais mon cœur était chagrin, et il me semblait que je portais sur mes épaules un poids bien lourd.
Je dis à Zerbino et à Dolce de valser ; ils m'obéi- 205 rent aussitôt et se mirent à tourner en mesure.
Mais personne ne se dérangea pour venir nous regarder, et cependant sur le seuil des portes je voyais des femmes qui tricotaient ou qui causaient.
Je continuai de jouer; Zerbino et Dolce continue- 210 rent de valser.
Peut-être quelqu'un se déciderait-il à s'approcher de nous; s'il venait une personne, il en viendrait une seconde, puis dix, puis vingt autres.
Mais j'avais beau jouer, Zerbino et Dolce avaient 215 beau tourner, les gens restaient chez eux ; ils ne regardaient même plus de notre côté.
C'était à désespérer.
Cependant je ne désespérais pas et jouais avec plus de force, faisant sonner les cordes de ma harpe à les 220 casser.
8o SANS FAMILLE. [Ch. VI.
Tout à coup un petit enfant, si petit qu'il s'essayait je crois bien à ses premiers pas, quitta le seuil de sa maison et se dirigea vers nous.
225 Sa mère allait le suivre sans doute, puis après la mère, arriverait une amie, nous aurions notre public, et nous aurions ensuite une recette.
Je jouai moins fort pour ne pas effrayer l'enfant et pour l'attirer plutôt.
230 Les mains dressées, se balançant sur ses hanches, il s'avança doucement.
Il venait; il arrivait; encore quelques pas et il était près de nous.
La mère leva la tête, surprise sans doute et in- 235 quiète de ne pas le sentir près d'elle.
Elle l'aperçut aussitôt. Mais alors au lieu de courir après lui comme je l'avais espéré, elle se contenta de l'appeler et l'enfant docile retourna près d'elle. Peut-être ces gens n'aimaient-ils pas la danse. Après 240 tout c'était possible.
Je commandai à Zerbino et à Dolce de se coucher et me mis à chanter; et jamais bien certainement je ne m'y appliquai avec plus de zèle.
J'entamais la deuxième strophe quand je vis un 245 homme vêtu d'une veste et coiffé d'un feutre se diriger vers nous.
Enfin !
Je chantai avec plus d'entraînement.
— Holà ! cria-t-il, que fais-tu ici, mauvais garne- 250 ment?
Ch. VI. ) EN BA TE A U. 8 1
Je m'interrompis, stupéfié par cette interpellation, et restai à le regarder venir vers moi, bouche ouverte.
— Eh bien, répondras-tu ? dit-il.
— Vous voyez, monsieur, je chante. 255
— As-tu une permission pour chanter sur la place de notre commune ?
— Non, monsieur.
— Alors va-t'en si tu ne veux pas que je te fasse
un procès. 260
— Mais, monsieur . . .
— Appelle-moi monsieur le garde champêtre, et tourne les talons, mauvais mendiant.
Je ne me fis pas répéter cet ordre deux fois ; je tournai sur mes talons comme il m'avait été ordonné, 265 et rapidement je repris le chemin par lequel j'étais venu.
Lorsque nous fûmes assez éloignés pour n'avoir plus à craindre la brutale arrivée du garde champêtre, je fis un signe de la main, et immédiatement les trois 270 chiens formaient le cercle autour de moi, Capi au milieu, immobile, les yeux sur les miens.
Le moment était venu de leur donner l'explication qu'ils attendaient.
— Comme nous n'avons pas de permission pour 275 jouer, dis-je, on nous renvoie.
— Et alors ? demanda Capi d'un coup de tête.
— Alors nous allons coucher à la belle étoile, n'importe où, sans souper.
82 SANS FAMILLE. [Ch. VI.
280 Au mot souper, il y eut un grognement général. Je montrai mes trois sous.
— Vous savez que c'est tout ce qui nous reste ; si nous dépensons nos trois sous ce soir, nous n'aurons rien pour déjeuner demain; or, comme nous avons
285 mangé aujourd'hui, je trouve qu'il est sage de penser au lendemain.
Et je remis mes trois sous dans ma poche. Capi et Dolce baissèrent la tête avec résignation, mais Zerbino, qui n'avait pas toujours bon carac- 290 tère et qui de plus était gourmand, continua de gronder.
Après l'avoir regardé sévèrement sans pouvoir le faire taire, je me tournai vers Capi :
— Explique à Zerbino, lui dis-je, ce qu'il paraît ne 295 Pas vouloir comprendre ; il faut nous priver d'un
second repas aujourd'hui, si nous voulons en faire un seul demain.
Aussitôt Capi donna un coup de patte à son camarade et une discussion parut s'engager entre eux.
300 Ce que Capi dit à Zerbino je ne l'entendis pas, car si les chiens comprennent le langage des hommes, les hommes ne comprennent pas le langage des chiens ; je vis seulement que Zerbino refusait d'entendre raison et qu'il insistait pour dépenser
305 immédiatement les trois sous ; il fallut que Capi se fâchât, et ce fut seulement quand il eut montré ses crocs, que Zerbino, qui n'était pas très-brave, se résigna au silence.
Ch. VI. ] EN BA TE A U. 03
La question du souper étant ainsi réglée, il ne restait plus que celle du coucher. 310
Heureusement le temps était beau, la journée était chaude, et coucher à la belle étoile en cette saison n était pas bien grave ; il fallait s'installer seulement de manière à échapper aux loups s'il y en avait dans le pays, et ce qui me paraissait beaucoup plus dan- 315 gereux, aux gardes champêtres, les hommes étant encore plus à craindre pour nous que les bêtes féroces.
Quand je me décidai à nous arrêter pour passer la nuit, nous étions dans un bois que coupaient çà et 320 là des espaces dénudés au milieu desquels se dressaient des blocs de granit. L'endroit était bien triste, bien désert, mais nous n'avions pas mieux à choisir, et je pensai qu'au milieu de ces blocs de granit nous pourrions trouver un abri contre la 325 fraîcheur de la nuit. Je dis nous, en parlant de Joli-Cœur et de moi, car, pour les chiens, je n'étais pas en peine d'eux ; il n'y avait pas à craindre qu'ils gagnassent la fièvre à coucher dehors. Mais, pour moi, je devais être soigneux, car j'avais conscience 330 de ma responsabilité. Que deviendrait ma troupe si je tombais malade? que deviendrais-je moi-même, si j'avais Joli-Cœur à soigner ?
Quittant la route, nous nous engageâmes au milieu des pierres, et bientôt j'aperçus un énorme bloc de 335 granit planté de travers de manière à former une sorte de cavité à sa base et un toit à son sommet.
CD
84 SANS FAMILLE. [Ch. VI.
Dans cette cavité les vents avaient amoncelé un lit épais d'aiguilles de pin desséchées. Nous ne pou-
340 vions mieux trouver : un matelas pour nous étendre, une toiture pour nous abriter ; il ne nous manquait qu'un morceau de pain pour souper ; mais il fallait tâcher de ne pas penser à cela ; d'ailleurs lç proverbe n'a-t-il pas dit : " Qui dort dîne."
345 Avant de dormir, j'expliquai à Capi que je comptais sur lui pour nous garder, et la bonne bête au lieu de venir avec nous se coucher sur les aiguilles de pin, resta en dehors de notre abri, posté en sentinelle. Je pouvais être tranquille, je savais que personne ne
350 nous approcherait sans que j'en fusse prévenu.
Cependant, bien que rassuré sur ce point, je ne m'endormis pas aussitôt que je me fus étendu sur les aiguilles de pin, Joli-Cœur enveloppé près de moi dans ma veste, Zerbino et Dolce couchés en rond à
355 mes pieds, mon inquiétude étant plus grande encore que ma fatigue.
La journée, cette première journée de voyage, avait été mauvaise, que serait celle du lendemain ? J'avais faim, j'avais soif, et il ne me restait que trois
350 sous. J'avais beau les manier machinalement dans ma poche, ils n'augmentaient pas : un, deux, trois, je m'arrêtais toujours à ce chiffre.
Comment nourrir ma troupe, comment me nourrir moi-même, si je ne trouvais pas le lendemain et les
3(35 jours suivants à donner des représentations? des muselières, une permission pour chanter, où voulait-
Ch VI.] EN BATEAU. 85
on que j'en eusse ? Faudrait-il donc tous mourir de faim au coin d'un bois, sous un buisson ?
Et tout en agitant ces tristes questions, je regardais les étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête dans le 370 ciel sombre. Il ne faisait pas un souffle de vent. Partout le silence, pas un bruissement de feuilles, pas un cri d'oiseau, pas un roulement de voiture sur la route ; aussi loin que ma vue pouvait s'étendre dans les profondeurs bleuâtres, le vide : comme 375 nous étions seuls, abandonnés !
Je sentis mes yeux s'emplir de larmes, et je pleurais dans mes deux mains sans pouvoir m'arrêter quand je sentis un souffle tiède passer dans mes cheveux ; vivement je me retournai, et une grande 380 langue douce et chaude se colla sur mon visage. C'était Capi, qui m'avait entendu pleurer et qui venait me consoler, comme il était déjà venu à mon secours lors de ma première nuit de voyage.
Je le pris par le cou à deux bras et j'embrassai 385 son museau humide; alors il poussa deux ou trois gémissements étouffés et il me sembla qu'il pleurait avec moi.
Quand je me réveillai il faisait grand jour et Capi, assis devant moi, me regardait; les oiseaux sifflaient 390 dans le feuillage ; au loin, tout au loin, une cloche sonnait X Angélus ; le soleil, déjà haut dans le ciel, lançait des rayons chauds et réconfortants, aussi bien pour le cœur que pour le corps.
Notre toilette matinale fut bien vite faite, et nous 395
86 SANS FAMILLE. [Ch. VI.
nous mîmes en route, nous dirigeant du côté d'où venaient les tintements de la cloche, là était un village, là sans doute était un boulanger; quand on s'est couché sans dîner et sans souper, la faim parle 400 de bonne heure.
Mon parti était pris : je dépenserais mes trois sous, et après nous verrions.
En arrivant dans le village, je n'eus pas besoin de
demander où était la boulangerie ; notre nez nous
405 guida sûrement vers elle ; j'eus l'odorat presque aussi
fin que celui de mes chiens pour sentir de loin la
bonne odeur du pain chaud.
Trois sous de pain quand il coûte cinq sous la livre, ne nous donnèrent à chacun qu'un bien petit 410 morceau, et notre déjeuner fut rapidement terminé.
Le moment était donc venu de voir, c'est-à-dire d'aviser aux moyens de faire une recette dans la journée.
J'étais absorbé par cette idée, quand tout à coup 415 j'entendis crier derrière moi ; je me retournai vivement et je vis arriver Zerbino poursuivi par une vieille femme. Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre ce qui provoquait cette poursuite et ces cris : profitant de ma distraction, Zerbino m'avait 420 abandonné, et il était entré dans une maison où il avait volé un morceau de viande qu'il emportait dans sa gueule.
— Au voleur ! criait la vieille femme, arrêtez-le, arrêtez-les tous !
Ch. VI.] EN BA TE A (7. 87
En entendant ces derniers mots, me sentant cou- 425 pable, ou tout au moins responsable de la faute de mon chien, je me mis à courir aussi. Que répondre si la vieille femme me demandait le prix du morceau de viande volé? Comment le payer? Une fois arrêtés, ne nous garderait-on pas ? 430
Me voyant fuir, Capi et Dolce ne restèrent pas en arrière, et je les sentis sur mes talons, tandis que Joli-Cœur que je portais sur mon épaule, m'empoignait par le cou pour ne pas tomber.
Je ne m'arrêtai que lorsque la respiration com- 435 mença à me manquer, c'est-à-dire après avoir fait au moins deux kilomètres. Alors je me retournai, osant regarder en arrière ; personne ne nous suivait ; Capi et Dolce étaient toujours sur mes talons, Zerbino arrivait tout au loin, s'étant arrêté sans doute pour 440 manger son morceau de viande.
Je l'appelai, mais Zerbino, qui savait qu'il avait mérité une sévère correction, s'arrêta, puis au lieu de venir à moi, il se sauva.
J'étais assez loin du village pour n'avoir guère à 445 craindre qu'on me poursuivît. Et d'un autre côté, j'étais assez fatigué de ma course pour désirer me reposer un moment. D'ailleurs à quoi bon me presser, puisque je ne savais pas où aller et que je n'avais rien à faire ? 450
Justement l'endroit où je m'étais arrêté était fait à souhait pour l'attente et le repos. Sans savoir où j'allais dans ma course folle, j'étais arrivé sur les
88 SANS FAMILLE. [Oh. VI.
bords du canal du Midi, et après avoir traversé des
455 campagnes poussiéreuses depuis mon départ de Toulouse, je me trouvais dans un pays vert et frais : des eaux, des arbres, de l'herbe, une petite source coulant à travers les fentes d'un rocher tapissé de plantes qui tombaient en cascades fleuries suivant le cours de
460 l'eau ; c'était charmant.
Le temps s'écoula, Zerbino ne parut pas, insensiblement le sommeil me prit et je m'endormis.
Quand je m'éveillai le soleil était au-dessus de ma tête, et les heures avaient marché. Mais je n'avais
465 plus besoin du soleil pour me dire qu'il était tard, mon estomac me criait qu'il y avait longtemps que j'avais mangé mon morceau de pain. De leur côté les deux chiens et Joli-Cœur me montraient aussi qu'ils avaient faim. Capi et Dolce, avec des mines
470 piteuses, Joli-Cœur avec des grimaces.
Et Zerbino n'apparaissait toujours pas.
Je l'appelai, je le sifflai, mais tout fut inutile, il ne parut pas ; ayant bien déjeuné il digérait tranquillement, blotti sous un buisson.
475 Ma situation devenait critique : si je m'en allais il pouvait très-bien se perdre et ne pas nous rejoindre ; si je restais, je ne trouvais pas l'occasion de gagner quelques sous et de manger.
Et précisément le besoin de manger devenait de
480 plus en plus impérieux. Les yeux des chiens s'attachaient sur les miens désespérément et Joli-Cœur se brossait le ventre en poussant de petits cris de colère.