SANS FAMILLE. CH. V
Vitalis encouragé par ces applaudissements, continua :
— Je le demande à l'honorable société et la prie respectueusement de prononcer entre nous.
255 L'honorable société appelée ainsi à se prononcer, ne répondit pas directement, mais ses rires parlaient pour elle : on approuvait Vitalis, on se moquait de l'agent, et surtout on s'amusait des grimaces de Joli- Cœur, qui, s'étant placé derrière ' l'illustrissime re-
260 présentant de l'autorité,' faisait des grimaces dans le dos de celui-ci, croisant ses bras comme lui, se campant le poing sur la hanche et rejetant sa tête en arrière avec des mines et des contorsions tout à fait réjouissantes.
265 Agacé par le discours de Vitalis, exaspéré par les rires du public, l'agent de police, qui n'avait pas l'air d'un homme patient, tourna brusquement sur ses talons.
Mais alors il aperçut le singe qui se tenait le poing
270 sur la hanche dans l'attitude d'un matamore ; durant quelques secondes l'homme et la bête restèrent en face l'un de l'autre, se regardant comme s'il s'agissait de savoir lequel des deux baisserait les yeux le premier.
275 Les rires qui éclatèrent, irrésistibles et bruyants, mirent fin à cette scène.
— Si demain vos chiens ne sont pas muselés, s'écria l'agent en nous menaçant du poing, je vous fais un procès ; je ne vous dis que cela.
Ch. V.l DEVANT LA JUSTICE. 63
— A demain, signor, dit Vitalis, à demain. 280 Et tandis que l'agent s'éloignait à grands pas,
Vitalis resta courbé en deux dans une attitude respectueuse ; puis, la représentation continua.
Je croyais que" mon maître allait acheter des muselières pour nos chiens ; mais il n'en fît rien et la 285 soirée s'écoula même sans qu'il parlât de sa querelle avec l'homme de police.
Alors je m'enhardis à lui en parler moi-même.
— Si vous voulez que Capi ne brise pas demain sa muselière pendant la représentation, lui dis-je, il me 290 semble qu'il serait bon de la lui mettre un peu à l'avance. En le surveillant, on pourrait peut-être l'y habituer.
— Tu crois donc que je vais leur mettre une carcasse de fer ? 295
— Dame, il me semble que l'agent est disposé à vous tourmenter.
— Tu n'es qu'un paysan, et comme tous les paysans tu perds la tête par peur de la police et des gendarmes. Mais sois tranquille, je m'arrangerai 300 demain pour que l'agent ne puisse pas me faire un procès, et en même temps pour que mes élèves ne soient pas trop malheureux. D'un autre côté, je m'arrangerai aussi pour que le public s'amuse un peu. Il faut que cet agent nous procure plus d'une 305 bonne recette, et joue un rôle comique dans la pièce que je lui prépare, cela donnera de la variété à notre répertoire et nous fera rire nous-mêmes un peu.
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Pour cela, tu te rendras tout seul demain à notre
310 place avec Joli-Coeur ; tu tendras les cordes, tu joueras quelques morceaux de harpe, et quand tu auras autour de toi un public suffisant, et quand l'agent sera arrivé je ferai mon entrée avec les chiens. C'est alors que la comédie commencera.
315 II ne me plaisait guère de m'en aller tout seul ainsi préparer notre représentation, mais je commençais à connaître mon maître et à savoir quand je pouvais lui résister ; or il était évident que dans les circonstances présentes je n'avais aucune chance de
320 lui faire abandonner la partie de plaisir sur laquelle il comptait ; je me décidai donc à obéir.
Le lendemain je m'en allai à notre place ordinaire, et tendis mes cordes. J'avais à peine joué quelques mesures, qu'on accourut de tous côtés,
325 et qu'on s'entassa dans l'enceinte que je venais de tracer.
En ces derniers temps, surtout pendant notre séjour à Pau, mon maître m'avait fait travailler la harpe, et je commençais à ne pas trop mal jouer
330 quelques morceaux qu'il m'avait appris. Il y avait entre autres une canzonetta napolitaine que je chantais en m'accompagnant de la harpe et qui me valait toujours des applaudissements.
J'étais déjà artiste par plus d'un côté, et par con-
335 séquent disposé à croire, quand notre troupe avait du succès, que c'était à mon talent que ce succès était dû ; cependant ce jour-là j'eus le bon sens
Ch. V.] DEVANT LA JUSTICE. 65
de comprendre que ce n'était point pour entendre ma canzonetta qu'on se pressait ainsi dans nos cordes. 340
Ceux qui avaient assisté la veille à la scène de l'agent de police, étaient revenus, et ils avaient amené avec eux des amis. On aime peu les gens de police, à Toulouse, comme à peu près partout ailleurs, et Ton était curieux de voir comment le vieil Italien se 345 tirerait d'affaire et roulerait son ennemi. Bien que Vitalis n'eût pas prononcé d'autres mots que : ' A demain, signor,' il avait été compris par tout le monde que ce rendez-vous donné et accepté était l'annonce d'une grande représentation dans laquelle on trou- 350 verait des occasions de rire et de s'amuser au dépens de la police.
De là l'empressement du public.
Aussi en me voyant seul avec Joli-Cœur, plus d'un spectateur inquiet m'interrompait-il pour me deman- 355 der si ' l'Italien ' ne viendrait pas.
— Il va arriver bientôt.
Et je continuai ma canzonetta.
Ce ne fut pas mon maître qui arriva, ce fut l'agent de police. Joli-Cœur l'aperçut le premier, et aussitôt, 360 se campant la main sur la hanche et rejetant sa tête en arrière, il se mit à se promener autour de moi en long et en large, raide, cambré, avec une prestance ridicule.
Le public partit d'un éclat de rire et applaudit à 3G5 plusieurs reprises.
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L'agent fut déconcerté et il me lança des yeux furieux.
Bien entendu, cela redoubla l'hilarité du public.
370 J'avais moi-même envie de rire, mais d'un autre côté je n'étais guère rassuré. Comment tout cela allait-il finir ? Quand Vitalis était là, c'était bien, il répondait à l'agent. Mais j'étais seul, et je l'avoue je ne savais comment je répondrais si l'agent m'in-
375 terpellait.
La figure de l'agent n'était pas faite pour me donner bonne espérance ; elle était vraiment furieuse, exaspérée par la colère.
Il allait de long en large devant mes cordes et
380 quand il passait près de moi, il avait une façon de me regarder par-dessus son épaule qui me faisait craindre une mauvaise fin.
Joli-Cœur, qui ne comprenait pas la gravité de la situation, s'amusait de l'attitude de l'agent. Il se
385 promenait, lui aussi, le long de ma corde, mais en dedans, tandis que l'agent se promenait en dehors, et en passant devant moi, il me regardait par-dessus son épaule avec une mine si drôle, que les rires du public redoublaient.
390 Ne voulant point pousser à bout l'exaspération de l'agent, j'appelai Joli-Cœur, mais celui-ci n'était point en disposition d'obéissance, ce jeu l'amusait, et il refusa de m'obéir, continuant sa promenade en courant, et m'échappant lorsque je voulais le prendre.
395 Je ne sa^s comment cela se fit, mais l'agent que la
Ch. V.] DEVANT LA JUSTICE. 67
colère aveuglait sans doute, s'imagina que j'excitais le singe, et vivement, il enjamba la corde.
En deux enjambées il fut sur moi, et je me sentis à moitié renversé par un soufflet.
Quand je me remis sur mes jambes et rouvris les 400 yeux, Vitalis, survenu je ne sais comment, était placé entre moi et l'agent qu'il tenait par le poignet.
— Je vous défends de frapper cet enfant, dit-il ; ce que vous avez fait est une lâcheté.
L'agent voulut dégager sa main, mais Vitalis serra 405 la sienne.
Et, pendant quelques secondes, les deux hommes se regardèrent en face, les yeux dans les yeux.
L'agent était fou de colère.
Mon maître était magnifique de noblesse : il tenait 410 haute sa belle tête encadrée de cheveux blancs et son visage exprimait l'indignation et le commandement.
Il me sembla que, devant cette attitude, l'agent allait rentrer sous terre, mais il n'en fut rien ; d'un mouvement vigoureux, il dégagea sa main, empoigna 415 mon maître par le collet et le poussa devant lui avec brutalité.
Vitalis faillit tomber, tant la poussée avait été rude ; mais il se redressa, et, levant son bras droit, il en frappa fortement le poignet de l'agent. 42q
Mon maître était un vieillard vigoureux, il est vrai, mais enfin un vieillard; l'agent, un homme jeune encore et plein de force, la lutte entre eux n'aurait pas été longue.
68 SANS FAMILLE. Ch. V.
425 Mais il n'y eut pas lutte.
— Que voulez-vous ? demanda Vitalis.
— Je vous arrête, suivez-moi au poste.
— Pourquoi avez-vous frappé cet enfant ?
— Pas de paroles, suivez-moi !
430 Vitalis ne répondit pas, mais se tournant vers moi :
— Rentre à Pauberge, me dit-il, restes-y avec les chiens, je te ferai parvenir des nouvelles.
Il n'en put pas dire davantage, l'agent l'entraîna.
Ainsi finit cette représentation, que mon maître
435 avait voulu faire amusante et qui finit si tristement.
Le premier mouvement des chiens avait été de
suivre leur maître, mais je leur ordonnai de rester
près de moi, et, habitués à obéir, ils revinrent sur
leurs pas. Je m'aperçus alors qu'ils étaient muselés,
440 mais au lieu d avoir le nez pris dans une carcasse en
fer ou dans un filet, ils portaient tout simplement
une faveur en soie nouée avec des bouffettes autour
de leur museau ; pour Capi, qui était à poil blanc, la
faveur était rouge; pour Zerbino, qui était noir,
445 blanche ; pour Dolce, qui était grise, bleue. C'étaient
des muselières de théâtre, et Vitalis avait ainsi
costumé les chiens sans doute pour la farce qu'il
voulait jouer à l'agent.
Le public s'était rapidement dispersé : quelques 450 personnes seulement avaient gardé leurs places, discutant sur ce qui venait de se passer.
— Le vieux a eu raison.
— Il a eu tort.
Oh. V.] DEVANT LA JUSTICE. 69
— Pourquoi l'agent a-t-il frappé l'enfant, qui ne
lui avait rien dit ni rien fait ? 455
— Mauvaise affaire ; le vieux ne s'en tirera pas sans prison, si l'agent constate la rébellion.
Je rentrai à l'auberge fort affligé et très-inquiet. * * * * *
Ayant pris des renseignements, on me dit que l'audience de la police correctionnelle commençait à 460 dix heures. A neuf heures j'allai m'adosser contre la porte et, le premier, je pénétrai dans la sallee Peu à peu, la salle s'emplit, et je reconnus plusieurs personnes qui avaient assisté à la scène avec l'agent de police. 465
Je ne savais pas ce que c'était que les tribunaux et la justice, mais d'instinct j'en avais une peur horrible ; il me semblait que, bien qu'il s'agît de mon maître et non de moi, j'étais en danger; j'allai me blottir derrière un gros poêle, et, m'enfonçant contre la 470 muraille, je me fis aussi petit que possible.
Ce ne fut pas mon maître qu'on jugea le premier; mais des gens qui avaient volé, qui s'étaient battus, qui, tous, se disaient innocents, et qui, tous, furent condamnés. 475
Enfin, Vitalis vint s'asseoir entre deux gendarmes sur le banc où tous ces gens l'avaient précédé.
Ce qui se dit tout d'abord, ce qu'on lui demanda, ce qu'il répondit, je n'en sais rien ; j'étais trop ému pour entendre, ou tout au moins pour comprendre. 480 D'ailleurs, je ne pensais pas à écouter, je regardais.